Julian Assange, réfugié politique

Silvia Arana

Le 28 mars, le gouvernement équatorien a confirmé qu’il avait tenu au secret Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, en représailles pour un tweet. Dans ce tweet, Assange avait assimilé l’arrestation du président de la Catalogne Carles Puigdemont en Allemagne et à la demande du gouvernement espagnol, avec l’arrestation en 1940 du président catalan Lluís Companys par la Gestapo. Companys a été déporté en Espagne et exécuté par le gouvernement fasciste de Franco.

Selon le gouvernement équatorien, Assange avait accepté de ne pas s’immiscer dans les affaires de politique étrangère alors qu’il se trouvait à l’ambassade d’Équateur à Londres. Mais sous quel angle le tweet d’un journaliste représente-t-il une « ingérence » dans la politique étrangère? Affirmer qu’un tweet d’Assange est une ingérence dans les affaires étrangères équivaut à nier la liberté d’expression à l’un des journalistes et rédacteurs en chef les plus éminents de la dernière décennie. Rappelons que WikiLeaks a publié plus d’informations secrètes au cours des dix dernières années que tous les autres médias combinés sur les accords commerciaux, la surveillance de masse, les attaques contre les civils, la torture et les meurtres commis par les gouvernements des Etats Unis et d’autres pays en Irak, en Afghanistan, au Yémen, en Syrie … La plupart des révélations ont été fournies par les plaignants de conscience, comme Chelsea Manning, qui ont risqué leur vie et la liberté de défendre le droit des peuples à être informé, à savoir la vérité.

Le gouvernement de l’Équateur, qui assurait la protection de son ambassade à Londres il y a six ans, a montré son attachement et son respect aux lois internationales en faveur des réfugiés et a résisté avec intégrité aux pressions des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

Cependant, l’ancien et le gouvernement équatorien actuel ont, à plusieurs reprises, exprimé leur malaise face aux opinions politiques que Julian Assange publie auprès du consulat équatorien à Londres. En Octobre 2016, le gouvernement de Rafael Correa lui avait coupé l’Internet au cours de la dernière étape des élections aux États-Unis, peut-être en réponse à la pression du Parti Démocrate qui a considéré que les révélations publiées par WikiLeaks sur divers sujets avaient porté préjudice à sa candidate Hillary Clinton, qu’il s’agisse  du favoritisme dans la gestion des primaires qui a lésé le candidat Sanders, des accords secrets avec Wall Street ou encore de son rôle clé en tant que secrétaire d’État dans l’invasion sanglante de la Libye et le coup d’état au Honduras.

Récemment, le président Moreno a publiquement averti Assange de ne pas intervenir dans les affaires politiques, peu de temps après avoir diffusé des informations favorables au mouvement indépendantiste catalan. Moreno, qui se targue d’être une personne ouverte au dialogue et modérée, n’a eu aucun scrupule à qualifier Julian Assange de «pierre dans la chaussure».

Des expressions comme celle-là déforment la réalité. La pierre dans la chaussure serait en tout cas le gouvernement du Royaume-Uni qui persiste à ignorer le mandat de l’ONU de février 2016 recommandant la «liberté immédiate» de Julian Assange. Le groupe de travail des Nations Unies a assimilé l’emprisonnement d’Assange à l’ambassade à une «détention arbitraire» et a exhorté les gouvernements britannique et suédois à mettre fin à la persécution du rédacteur en chef de WikiLeaks. Cependant, deux ans plus tard, le gouvernement britannique continue de refuser d’accepter la recommandation des Nations Unies et continue de mettre en péril la sécurité et la vie de Julian Assange ainsi que son droit humain à être avec sa famille et en liberté.

Qualifier Assange comme étant « le problème » n’est pas la seule distorsion de la réalité. Les politiciens et les journalistes persistent à définir Assange comme un «hacker», et à confondre le rôle d’un lanceur d’alerte avec le travail de WikiLeaks. Ni WikiLeaks ni Julian Assange ne sont des lanceurs d’alerte. Assange est le fondateur d’une édition en ligne qui diffuse les révélations des dénonciateurs, qui, en réponse à leurs devoirs de citoyens, dénoncent les illégalités commises par le gouvernement. S’il est vrai que le lanceur d’alerte et l’éditeur partagent tous deux le même objectif qui est d’exposer les actions illégales commises par le gouvernement et / ou les sociétés d’État alliés, selon le premier amendement de la Constitution des États-Unis -pour citer le pays dont le gouvernement a ouvert un procès secret contre WikiLeaks et Assange-, un éditeur et un média engagés à révéler la vérité doivent être protégés, et non persécutés.

Pourtant, Julian Assange et WikiLeaks ont non seulement été attaqués par des fonctionnaires successifs, des présidents aux sénateurs et aux politiciens américains des deux grands partis (et de l’Union européenne et de la droite mondiale), mais aussi par presse elle même, qui au cours des dernières décennies a évité toute confrontation avec le pouvoir.

Si le gouvernement équatorien venait à retirer la protection d’Assange, la Grande-Bretagne remettrait immédiatement Assange aux États-Unis. Cela a été confirmé par des experts dans le domaine, tels que les journalistes Glenn Greenwald et John Pilger, ainsi que des lanceurs d’alerte bien connus tels que Daniel Ellsberg et Edward Snowden. Nous espérons que l’Équateur n’abandonnera pas la défense de Julian Assange, journaliste et éditeur persécuté pour avoir diffusé les crimes de guerre commis par le pays le plus puissant de la planète. Car si l’Équateur revenait sur sa décision, ce ne serait pas seulement abandonner Assange mais aussi presque 10% de la population équatorienne qui vit à l’étranger, et qui a besoin de la protection des mêmes lois internationales qui protègent aujourd’hui Assange. L’Équateur est un pays d’émigrants, sur un total de 17 millions d’habitants, plus d’un million résident aux États-Unis, en Espagne et dans d’autres pays. Que leur gouvernement soit un défenseur des droits de l’homme, crée pour tous un espace de respect dans le monde.

Nous pouvons tous être des émigrés, nous pouvons tous être des réfugiés à une époque marquée par des migrations massives. Et Julian Assange en dépit de l’importance incommensurable de son travail en tant que journaliste et rédacteur en chef de WikiLeaks qui a ébranlé les structures les plus puissantes dans le monde, est un réfugié de plus, un persécuté confiné dans une ambassade depuis six ans, malgré le fait que son arrestation ait été a été qualifiée d’arbitraire et d’injuste par les Nations Unies. Julian Assange peut être comme John Berger a dit « l’exemple de ceux réduits en poussières parce qu’ils résistent. » Mais même réduits en poussières, ils ont plus d’intégrité que quiconque.

ALAI AMLATINA, 30/03/2018 https://www.alainet.org/es/articulo/191926

Traduction FAL33

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