Entretien avec Alessandra Moonens, médecin et militante féministe

« Il est aussi nécessaire de défendre la construction du modèle du peuple vénézuélien que de lutter contre le réchauffement climatique »

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Elle a également travaillé avec des mouvements de base tels que le Courant Révolutionnaire Bolivar y Zamora (CRBZ), le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ), le Mouvement des Habitants (mouvement anti-spéculation immobilière et pour le droit au logement) et l’Alianza Sexo-Género Diversa Revolucionaria (ASGDRe) – l’Alliance Révolutionnaire des Différences de Sexe et de Genre. En tant que professionnelle de la médecine, elle a travaillé dans plusieurs centres de santé ruraux et dans l’un des centres de soins intégraux pour femmes. Aujourd’hui, elle nous parle de son expérience au Venezuela et de la façon dont le processus bolivarien est perçu en Europe.

Par rapport à ton expérience de vie au Venezuela, avec les mouvements de base féministes, les mouvements paysans et en tant que médecin en milieu rural, que retiendrais-tu du processus bolivarien ?

Eh bien, soulignons d’abord qu’il s’agit d’un processus, c’est-à-dire d’un ensemble d’initiatives, de nouvelles structures, de façons d’organiser, d’expériences qui vont toutes de pair. Nous essayons de révolutionner tous les espaces et tous doivent avancer en même temps, car tous sont imbriqués, nous ne pouvons révolutionner la santé sans toucher à l’éducation, au transport, etc. Mais si je devais insister sur un de ces aspects… je pense que j’insisterais sur la territorialisation de l’éducation, c’est-à-dire sur l’arrivée de missions éducatives dans tous les coins du pays. C’est ce qui a permis au Venezuela d’être déclaré Territoire Libre d’Analphabétisme par l’Unesco en quelques années, et avec cela, des espaces de formation ont été développés au niveau universitaire dans des villes où la majorité des gens ne pouvaient même pas rêver d’aller à l’université, des carrières ont été ouvertes comme ingénieur agroalimentaire, médecine, droit, génie dans la construction civile, entre autres. Il convient de noter que le taux de scolarisation universitaire au Venezuela est le cinquième plus élevé au monde et le deuxième en Amérique latine.

Maintenant, en tant que médecin, je ne peux m’empêcher de citer les Missions de Santé telles que « Barrio Adentro », qui ont permis aux médecins, aux infirmières, aux dentistes et aux programmes de prévention d’atteindre directement le village, où qu’il soit, au lieu que les malades aient à se rendre en ville pour trouver des médecins – ce qui était une forme de mépris par ailleurs, comme une claire démonstration de différence de classe – qui les traitent directement dans leurs communautés ou quartiers. Néanmoins, je dois également dire que les femmes sont un peu oubliées dans ces Missions lorsqu’il s’agit de développer la planification familiale, la grossesse et l’accouchement car la pierre angulaire de l’émancipation des femmes est le droit de décider de leur corps et non de mourir dans tout ce qui a trait à la grossesse, l’accouchement ou l’avortement… et on ne s’en est pas préoccupé dans ces Missions.

C’est une dette historique que le processus révolutionnaire garde envers les femmes et que, de nos jours, le mouvement féministe au sein du processus bolivarien exige avec plus de force chaque jour. Mais nous, les femmes, nous ne nous attendons jamais à ce qu’on nous donne le droit de nous organiser et au Venezuela, les femmes ont commencé à s’organiser pour défendre leurs droits, avec une clarté politique révolutionnaire qui m’a fait comprendre que, même si je me sens féministe, je me sens avant tout appartenir à ce féminisme socialiste, révolutionnaire et Bolivarien. En d’autres termes, sortir du rôle que la société patriarcale leur impose pour révolutionner leur propre vie, tout en construisant la Révolution bolivarienne dont elles sont l’axe fondateur puisqu’elles représentent la majorité des bases de la force bolivarienne. Les femmes ont utilisé les politiques sociales pour transformer leur réalité et celle du processus sans que cela ait été pensé à cette fin. Il est indispensable de parler de l’espace le plus révolutionnaire qui s’est développé durant toutes ces années de processus : les communes et les villes communales, urbaines et rurales. Ce sont les laboratoires de la société du futur. Les expériences qui s’y construisent sont essentielles pour ceux d’entre nous qui cherchons à nous organiser dans une société post-capitaliste, juste, profondément et véritablement démocratique, participative, protagoniste et bien sûr, anti-patriarcale.

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À présent que tu es en Belgique, comment perçois-tu la réalité de ce qui se passe au Venezuela ?

Cela dépend évidemment des sources d’information. Ayant vécu au Venezuela pendant tant d’années, je continue d’entretenir des liens étroits avec mes camarades et je peux recevoir des informations directes de personnes de confiance, en plus des médias alternatifs que je lis. Maintenant, en écoutant dans les médias hégémoniques les nouvelles quotidiennes sur le Venezuela, je suis abasourdie et je me demande ce qui se passe vraiment dans le reste du monde où je n’ai pas d’amis qui me donnent des informations directes. La plupart du temps, les médias reprennent exactement ce qu’on peut lire au Venezuela dans les médias clairement identifiés comme étant de droite et profondément anti-chavistes. Ce sont des mensonges, déformations et exagérations, au lieu d’une analyse politique des causes de la situation actuelle. Les choses positives et constructives qui se sont également développées depuis plus de 20 ans dans le pays ne sont jamais mentionnées. Aussi, je me rends compte que, malheureusement, beaucoup de gens qui se disent de gauche et qui sur d’autres questions multiplient leurs sources et ont des positions que je partage, se laissent sans hésitation emporter par le discours dominant sur le Venezuela. J’ai du mal à comprendre pourquoi, quand un peuple passe de la résistance à la construction réelle du socialisme, ceux qui ne participent pas à cette expérience semblent frustrés et préfèrent critiquer depuis une perspective théorique, au lieu de soutenir un peuple qui met en jeu toute sa vie, sa force et son courage pour construire son avenir et le futur de la société que nous voulons.

Que penses-tu des sanctions de l’Union européenne ou, par exemple, du blocage de l’argent vénézuélien par l’un des systèmes de transactions financières mondiaux comme Euroclear, situé à Bruxelles, qui affecte le peuple vénézuélien ?

Venant des États-Unis et de l’Europe il n’y avait rien de mieux à attendre. Dans l’histoire du monde ceux qui ont le pouvoir ont toujours essayé d’annuler, d’annihiler et d’éradiquer les expériences de socialismes qui sont nées. En fait, ils l’ont toujours fait avec beaucoup plus de détermination qu’avec l’extrême-droite qu’ils préfèrent, bien qu’ils la « condamnent ». Pour le capitalisme, rien n’est plus dangereux qu’un peuple en révolution.

Il est terriblement cynique que les sanctions « assumées » ces dernières années et que les conséquences directes de ces sanctions soient utilisées pour accuser l’État vénézuélien. Il y a quelques années au Venezuela, quand les marchandises n’entraient plus comme elles l’auraient dû, cela n’était pas considéré comme une sanction.

Malgré le fait que ceux qui se plaignent de la situation économique actuelle sont les gens de la classe moyenne et supérieure de l’opposition, ceux qui souffrent, qui ont faim, qui meurent et qui perdent leurs filles et leurs fils par manque de médicaments… ce sont les pauvres, comme toujours. Ce sont les mêmes qui gardent la tête haute et traversent les rivières et les dangers pour voter en faveur de la Constituante, en faveur du processus parce qu’ils savent que c’est la voie à suivre. Une fois de plus, je déplore que les « gauches » ne dénoncent pas ce blocus avec plus d’unité et de force, qu’elles ne défendent pas les populations victimes de cette guerre non conventionnelle même s’il n’y a pas de consensus sur la politique intérieure du Venezuela. Sans oublier que, comme dans le monde entier, lorsqu’un peuple est attaqué, les premières victimes sont les femmes, elles sont la cible privilégiée de ces attaques. Au Venezuela, il n’y a plus d’accès aux contraceptifs depuis plus de 5 ans – bien avant la mise en place des sanctions illégales. Il est notoire que pour appauvrir un peuple, le moyen le plus efficace et le plus rapide est de mettre les femmes enceintes le plus tôt et le plus souvent possible.

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Dans le cadre de VeneSol et du Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne, pourquoi soutenir la défense du processus bolivarien et comment pouvez-vous aider l’Europe ?

Je pense avoir développé dans les questions précédentes les raisons de défendre le processus bolivarien, mais en résumé, je pourrais dire qu’il est aussi nécessaire de défendre le modèle de société construit par le peuple vénézuélien que de lutter contre le réchauffement climatique. L’avenir de la planète et de l’humanité sont en jeu. Et je parle de toute l’humanité, non seulement de l’espèce humaine mais de tous les individus qui la composent et qui ont besoin de vivre en paix, dans le respect de nos diversités.
Pour aider, il est nécessaire de dénoncer le blocus, ce qui permettra de dégager un consensus dans la dénonciation, même s’il n’y a pas de consensus sur le projet d’une société qui défend le Venezuela ; de faire du lobbying politique dans le plus grand nombre d’espaces possibles, de briser le cercle des médias et l’isolement que le Venezuela a subi ces dernières années ; développer des projets de solidarité avec les populations, dans les domaines de l’agronomie, de la santé et de l’éducation, par exemple, mais en mettant l’accent sur l’autonomie et l’autodétermination des populations.

Mais, surtout, je crois que le plus important est de diffuser des informations alternatives et correctes sur ce qui se passe réellement au Venezuela, au lieu de répéter ce que disent les médias dominants. C’est pour cela que nous avons développé le site http://www.venesol.org, qui permet aux francophones de découvrir une autre façon de voir ce pays. Personne ne défend ce qu’il ne connaît pas, et pour défendre le peuple du Venezuela nous devons savoir pourquoi nous le faisons, nous devons savoir comment démonter les mensonges, mais aussi découvrir ce qui se construit et ce dont personne n’a jamais entendu parler, comme les communes, les expériences de solidarité entre les peuples, la destruction quotidienne du capitalisme, du colonialisme et du patriarcat pour construire un socialisme féministe et divers. Et peut-être… s’inspirer de ce qui s’y passe pour construire un monde meilleur, ici. Si nous voulons mettre fin au capitalisme, nous devons être convaincu.e.s qu’un autre monde est possible et que c’est la voie à suivre.

MinMujer - Noticias - 2014-11-26 04-36-28 - Múltiples anuncios realizados durante la instalación del Consejo Presidencial de Gobierno de las Mujeres  

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Traduction : VeneSol, http://venesol.org/2018/12/26/il-est-aussi-necessaire-de-defendre-la-construction-du-modele-du-peuple-venezuelien-que-de-lutter-contre-le-rechauffement-climatique/

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