Des saboteurs détruisent cinq tours électriques dans l’État de Zulia

Caracas, le 23 décembre 2018.

Cinq tours électriques ont été démolies par des groupes de saboteurs associés à des secteurs d’extrême droite dans la municipalité de Mara, dans l’État de Zulia, selon le ministre de la Puissance populaire de l’énergie électrique, Luis Motta Domínguez. «Il ne fait aucun doute que l’extrême droite et l’oligarchie colombienne sont derrière tout cela», a déclaré Motta Domínguez en contact téléphonique avec VTV.

Il a signalé que l’attaque avait eu lieu aux premières heures de ce samedi sur la ligne Pivoine-Cuatricentenaria, affectant le service rendu à la population de Zulia.
Les équipes de Corpoelec, appuyées par des responsables des Forces armées nationales bolivariennes (FANB), se sont rendues sur le site pour commencer les travaux de réparation et les enquêtes pertinentes. L’Electric Corporation a réussi à effectuer un transfert de charge pour aider à rétablir le courant et empêcher le peuple de Zulia de revivre les épreuves causées par un nouveau sabotage comme il y a 10 mois.

Le ministre a dénoncé le fait que cette nouvelle attaque contre le service national de l’électricité dans l’État de Zulia avait été perpétrée exactement un an après les dégâts causés en décembre 2017 lors de la coupure de la ligne sublacustre. «Ils veulent rééditer ce qu’ils ont fait il y a un an, ils veulent troubler la tranquillité et la paix du peuple Zulian. Corpoelec travaille, la FANB est en place avec le major général Zavarce et le gouverneur Omar Prieto. Nous travaillons «, a déclaré Motta.

Il a également averti que ces groupes cherchaient à perturber le Venezuela au moment de l’inauguration du nouveau mandat du président Maduro, en janvier 2019. Mais l’État vénézuélien ne le permettra pas, a-t-il déclaré. Il a demandé aux Zuliens de connaître les personnes ou les groupes impliqués dans cet acte de sabotage pour les dénoncer. Il a expliqué que la confidentialité de la plainte sera respectée et que des bonus seront offerts.
«Le personnel de Corpoelec travaille. Nous allons faire tout ce qui est humainement possible pour terminer l’année en paix et dans la joie», a-t-il déclaré.

Traduction FAL 33

Marche Admirable des Paysans

Voyage Solidaire au Venezuela – août 2018 

 

 

Ils sont partis des terres basses de l’état de Portuguesa pour rejoindre Caracas à 400 km, pour rencontrer Nicolas Maduro. Il faut qu’il les entende, ils n’en peuvent plus. Ils sont partis à pieds, avec une grande colère, 18 kg de riz, autant de manioc et des haricots. Ils sont partis début août et à leur arrivée à Caracas Nicolas Maduro les a fait installer dans le lycée Fermin Toro, non loin du palais présidentiel.

C’est là que nous les avons rencontrés, juste avant notre retour, devant les caméras de TERRA TV.

Un paysan

« A la télé (1) avec Maduro, on a dit la vérité : Les attaques incessantes de la part des grands propriétaires, qui ne sont même pas réprimées par la police ; la corruption des hauts fonctionnaires ; le manque d’engrais ; l’absence de soutien du gouvernement. On s’est engagés à produire. On est responsable. On sait que le mouvement paysan est le fer de lance d’une 2ème révolution à l’intérieur de la révolution bolivarienne. Si les attaques ne cessent pas, on passera à d’autre s formes de lutte.    (1) Emission spéciale exigée par Maduro sur les chaînes de télévision.

Une paysanne

« Nous, les paysans, on ne nous prenait pas en compte, on ne nous écoutait pas… nos problèmes, notre façon de penser… On doit devenir visibles ; on doit s’unir, se fortifier. Nous devons dénoncer les attaques des grands propriétaires et aussi celles des policiers. On ne doit pas supporter les emprisonnements injustes : en fait, c’est pour nous chasser de nos terres. On demande justice !

  Une jeune femme de la ferme « Los Colorados »

« L’occupation des terres a eu lieu le 28 février. On est 128 personnes (20 familles). Il y a 140 hectares non cultivés depuis 8 ans. Le propriétaire, Domingo Camacho, a profité du fait que nous sommes des femmes (beaucoup célibataires avec enfants) : Il a envoyé des gens dans des camions, ils nous ont attachées, ont brûlé nos cultures ; ils nous ont accusé d’avoir détruit des outils, c’est faux.  On veut que ces terres nous soient attribuées selon la loi par l’INTI (1) et qu’on soient défendues. Seulement, l’INTI fait traîner ; de fait, c’est un refus d’appliquer la résolution de Maduro ; pendant ce temps, nous, les femmes, on reste sans défense. Mais on ne bougera pas. »

(1)Institut National des Terres

  DERNIERE NOUVELLE :

Le 2 novembre 2018, nous apprenons que deux paysans de la Marche Admirable ont été assassinés dans leur village (voir communiqué de la plateforme de lutte des paysans : http://www.albatv.org/Justicia-para-el-campesino-honor-y.html)

FAL 33

JUSTICE POUR LA PAYSANNERIE

Communiqué

Venezuela, 2 novembre 2018

Au peuple du Venezuela.

C’est avec une profonde douleur et une grande indignation que nous voulons dénoncer l’assassinat du camarade Luis Fajardo. Comme membre de la Marche Paysanne Admirable, et militant du PCV, il avait une longue trajectoire de lutte dans le sud de l’état de Lago. Depuis la promulgation de la Loi sur la Terre, il a toujours été en première ligne du combat contre le latifundio, et a creusé les tranchées de la résistance paysanne face aux centaines d’attaques de la police et de la  justice qui n’ont jamais vu d’un bon œil la révolution agraire impulsée par le Commandant Chavez.

Aujourd’hui, au centre d’une guerre féroce de cinquième génération, qui cherche à annihiler la révolution bolivarienne, nous assistons à une offensive sanglante de l’oligarchie des grands propriétaires terriens qui, en moins de 6 mois, a assassiné 8 de nos frères paysans, avec l’emploi de tueurs à gages.  Cette offensive des grands propriétaires qui cherchent la restauration du latifundio n’aurait pas atteint cette terrible dimension si elle n’avait pu compter sur la négligence complice des fonctionnaires de justice et de police qui empêche l’exercice de la Justice et maintient L’IMPUNITE pour plus de 300 assassinats de paysans au cours de la révolution.

C’est pourquoi nous réclamons du haut gouvernement QUE CESSENT L’IMPUNITE ET TANT DE NEGLIGENCE ENVERS LA PAYSANNERIE  car, non seulement on nous déloge, on nous traduit en justice, on nous criminalise, mais en plus, on nous tue. Jusqu’à quand l’engagement et les instructions du président resteront –ils lettres mortes et ne seront appliqués ni par le Tribunal Suprême de Justice ni par les procureurs ?

Les assassinats de Luis Fajardo, Reyes Parra, Guillermo Toledo, Jésus Leon et tant d’autres auraient pu être évités si les procureurs et autres autorités publiques avaient répondu à nos demandes de Mesures de Protection pour les paysans qui couraient de grands risques.

Nous dénonçons publiquement cette pratique négligente des procureurs et nous enjoignons le Procureur Général de donner des explications publiques au peuple vénézuélien ; STOP A L’IMPUNITE ET A LA NEGLIGENCE.

De même, nous sollicitons le Président Nicolas Maduro et l’Assemblée Nationale Constituante pour que, une fois pour toutes, ils agissent avec fermeté et que leur engagement envers la paysannerie devienne réel et concret. Nous demandons qu’ils remanient et restructurent le Tribunal Suprême de Justice, le Ministère Public, les corps de police qui sont impliqués dans l’emploi d’hommes de mains et qu’ils rendent JUSTICE A NOS CENTAINES DE PAYSANS TOMBES.

La révolution bolivarienne doit, aujourd’hui plus que jamais, solder cette dette avec la paysannerie : Rendre justice et garantir les conditions réelles pour impulser de nouveau la production à la campagne.

Nous appelons tout le mouvement populaire à se mobiliser  et à exprimer sa solidarité avec le mouvement paysan face à l’attaque latifundiste.

Nous appelons le mouvement paysan dans son ensemble à mettre en place un Plan de Lutte Unitaire pour garantir justice et dignité à la campagne. Face au Congrès Constituant Paysan, construisons l’unité des « bouseux » pour affronter l’offensive de la restauration latifundiste.

Honneur et gloire à Luis Farjardo ! Sans justice, il n’y aura pas de paix !

Plataforma de lucha Campesina Marcha Campesina Admirable

https://www.youtube.com/watch?v=Hz8PTApixwA

« J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. » (BBC Monde)

Publié par Venezuela infos

Par Alicia Hernández, envoyée spéciale pour BBC Monde, Caracas.

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Les femmes de la commune Rogelio Castillo Gamarra sont prêtes à voter pour Nicolás Maduro. Ce dimanche et pour toujours.

Malgré la crise, malgré les problèmes, Nicolás Maduro peut compter sur plusieurs millions de personnes prêtes à le réélire dimanche à la présidence du Venezuela. 

Bien qu’il existe un pourcentage élevé de rejet, un noyau dur d’environ 4-5 millions de votants reste fidèle au leader politique du chavisme, une option politique qui pourrait atteindre les 20 ans de gouvernement avec Nicolas Maduro. Ses partisans l’appuient soit par des convictions politiques, soit par leurs expériences personnelles, soit parce qu’il ne trouvent pas de meilleure alternative ou par loyauté envers Hugo Chávez.

Cela fait de Maduro le favori d’une élection sans ses principaux rivaux, qui sont emprisonnés ou inhabilités (pour l’organisation de violences meurtrières ou des cas de corruption, NdT), et où l’opposition appelle à ne pas voter parce qu’elle considère que le processus est frauduleux.

 

Dans la commune Rogelio Castillo Gamarra, qui se trouve à Petare, considéré comme le plus grand quartier populaire d’Amérique latine, à l’est de Caracas, les opinions divergent.

En entrant, sur un grand mur à gauche, un portrait peint de la guérilla disparue regarde une affiche de propagande avec Chavez et Maduro en face. À l’intérieur de la commune, des affiches des campagnes passées, avec les deux présidents, et des photos de Che Guevara, Fidel et Raúl Castro ou une afiche de Simón Bolívar.

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La commune est responsable de la distribution des boîtes alimentaires vendues par le gouvernement à un prix subventionné.

Obilia Madrid est du comité exécutif de la commune, une forme autogérée d’organisation communautaire promue par Chávez. Sa chemise, avec un grand M tricolore, ne laisse pas de doute sur son choix : « Je vais voter pour Maduro, c’est l’héritage de Hugo Rafael Chávez Frías », dit-il.

« Par conviction »

La première fois qu’elle a voté, elle avait 26 ans, en 1998, quand Chávez a concouru pour la première fois. « Sous la ¨quatrième¨ (République – c’est ainsi que le chavisme appelle la période avant la victoire de Chávez), je n’avais jamais voté et je vais te dire : ¨je suis toujours là, debout, par conviction bien que je n’ai rien reçu, pas de maison, rien, mais c’est grâce à ce processus que nous (les pauvres) avons vu la réalité du pays.  »

Elle parle des missions, des programmes sociaux promus par le chavisme et y voit l’héritage, « ce que Chávez nous a laissé pour diriger notre destin« . « Et tout ça n’est pas pour acheter un vote, mais pensé en fonction des nécessités des gens », dit-elle, en rejetant ceux qui expliquent le soutien du chavisme par le favoritisme.

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La figure d’Hugo Chávez est toujours très présente et favorise Nicolás Maduro.

Elle fait elle-même partie de l’une des missions, ¨Barrio Adentro¨, qui apporte des soins de santé primaires aux zones les plus pauvres du pays. Dans la commune, il y a plusieurs salles consacrées à cela, dont la principale, un cabinet dentaire.

« Lors de la catastrophe naturelle et du glissement de terrain de Vargas (1999) les médecins cubains sont venus ici pour nous aider et on a demandé des volontaires à Petare. Je suis infirmière auxiliaire et j’ai collaboré pour aider les gens. » A partir de ce moment, elle s’est liée au chavisme à travers le travail avec la communauté. « J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. »

La « guerre économique »

Elle reconnaît qu’avant il y avait de tout et que maintenant les médicaments ne sont pas disponibles. « La contrebande les revend. Le président a démantelé les hangars où ils avaient accaparé des médicaments. La guerre économique et sociale, est très forte. Maduro a fait tout ce qu’il pu, mais il y a beaucoup de sabotage interne ».

 

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On estime qu’il y a environ 5 millions d’électeurs du noyau dur du chavisme qui votent toujours pour Nicolás Maduro comme ils l’ont fait pour Hugo Chávez.

Obilia souscrit à l’argument avancé par le gouvernement Maduro pour expliquer l’hyperinflation et les pénuries. Dans cette communauté le travail social se fait avec les voisins et on distribue les boîtes des CLAP (comités locaux d’approvisionnement et de production), une sélection de produits alimentaires que le gouvernement vend à un prix subventionné.

Santiaga Aponte est en charge de l’organisation de la distribution des 22 740 caisses chaque fois qu’elles arrivent, avec une régularité -non constante- d’une fois par mois. Malgré la qualité médiocre de certains produits, ils apportent un soulagement face au prix élevé de la nourriture pratiqué par le secteur privé, qui affirme le faire en raison de l’hyperinflation.

Pour Aponte, il y a un avant et après la soi-disant révolution bolivarienne. « Nous n’étions pas pris en compte du tout. Nous étions ¨les pauvres¨. Aujourd’hui, nous avons une participation active à la société. Chavez nous a fait voir beaucoup de choses et nous a réveillés. Et je vais voter pour Maduro parce que nous voulons continuer la révolution à travers lui. »

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Dans une élection avantageuse et boycottée par une partie de l’opposition, Nicolás Maduro pourrait être réélu. Meeting du 17 mai, Caracas.

Interrogée sur les pénuries actuelles de nourriture et de médicaments, elle explique : « Maintenant, ce que nous avons est une guerre économique et l’empire (les Etats-Unis) ne nous laisse pas acheter, ne nous laisse pas importer des biens ou nous approvisionner ».

« Le combat est un mode de vie »

La commune est surtout portée par des femmes, mais plusieurs hommes participent aux activités quotidiennes.

Palmiro Vidal, 68 ans, leur apporte son soutien en tant que conseiller politique, volontairement. Il faisait partie des Forces Armées de Libération Nationale, la guérilla vénézuélienne, et a été emprisonné pendant plusieurs années. En plus d’être un révolutionnaire, c’est une encyclopédie ouverte qui peut discourir d’économie, de littérature ou de Queen, son groupe de rock préféré.

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L’anti-impérialisme est l’un des thèmes du gouvernement socialiste du Venezuela et de ses sympathisants.

« Le combat est un mode de vie. Et maintenant, après le 20 (mai), nous devons nous battre, parce que ce qui est à venir est une sacrée bataille. L’opposition n’existe plus en tant que telle, c’est le Département d’État des États-Unis qui veut prendre le contrôle. » « Il y a tout un mouvement mondial qui nous agresse. Je vote contre l’impérialisme américain et européen. Je vote contre la dollarisation« , dit-il.

José González se définit comme un muraliste, un artisan, un pêcheur et un agriculteur. Il fait partie du mouvement culturel de la commune. Son premier vote est également allé à Chávez en 1998. Il avait 23 ans. « Quelque chose m’a poussé à voter pour lui, je l’ai fait avec mon coeur, je l’ai senti avec la vérité et la révolution. » Aujourd’hui il va voter pour Maduro parce qu’il croit que c’est la seule alternative: « Il n’y a pas d’autre gouvernement ici qui puisse être à la hauteur« .

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Malgré le mécontentement de beaucoup, il y en a d’autres qui ne voient pas la crise comme une raison de changer de gouvernement.

Mais aussi pour quelque chose dans laquelle il croit fermement: « Pour maintenir l’éducation, pour qu’elle reste publique, la lutte est pour les plus pauvres« . Il nous confie qu’il connaît de nombreux révolutionnaires qui ne voteront pas dimanche ou qui voteront contre le gouvernement. Il reconnaît que son vote n’est pas un chèque en blanc. « Nous allons donner un vote de confiance. Si cela ne fonctionne pas, ça s’arrêtera là. Je suis plein d’espoir, mais si la situation ne s’améliore pas, les gens descendront dans les rues. Je vais voter pour Maduro parce qu’il a donné sa parole que ça ira mieux, et s’il sait ce que tenir sa parole signifie, il la tiendra.  »

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44149261

Traduction : Thierry Deronne

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Révolution Bolivarienne et lutte paysanne : les défis actuels

Le 9 avril dernier, le Président Nicolas Maduro a pris fermement position contre la criminalisation de la lutte paysanne et la vague d’expulsions dénoncées par les organisations de ce secteur. Il a ordonné de créer une commission spéciale au sein de l’Assemblée Nationale Constituante, afin d’enquêter sur les faits les plus récents et d’identifier les responsables ainsi que leurs complices à l’intérieur des institutions. Dans son discours, le Président a affirmé avec force « Cette Révolution n’est pas complice des propriétaires terriens! C’est la Révolution des paysans et des paysannes, de la Justice ». Le 28 avril Maduro a renforcé les aides économiques au secteur paysan et communard.

Pour ceux qui sont directement concernés, la question est de savoir qui est derrière la recrudescence actuelle du harcèlement contre le secteur paysan. Quelles devraient être les actions à entreprendre suite à la récente déclaration de Nicolas Maduro? Comment le soutien apporté par la Révolution aux organisations paysannes pourrait-il se concrétiser ?

maizal-09384Nicolas Maduro avec Angel Prado, un des leaders de la commune paysanne El Maizal, le 28 avril 2018.

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Les luttes paysannes, point cardinal de la Révolution

Depuis ses débuts, la Révolution Bolivarienne a fait sienne la lutte historique de la paysannerie pour la démocratisation des terres, des intrants et des ressources nécessaires à la production agricole. C’est écrit de façon explicite dans la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela de 1999, et  dans la Loi sur les Terres et le Développement Agricole, l’une des 49 lois approuvées par voie d’habilitation par le Président Hugo Chavez en 2001, afin d’inscrire les principes constitutionnels les plus urgents dans un cadre juridique et d’application concrète.

Selon un recensement réalisé en 1998, sur les presque 30 millions d’hectares de terres cultivables dénombrées, 24 millions environ (c’est-à-dire 60%) sont regroupées dans des latifundios dont les propriétaires ne représentent que 1% de la population. L’agriculture paysanne familiale et de petite et moyenne production constituent 75% des exploitations agricoles mais ne couvre qu’à peine 6% des terres cultivables.

La lutte contre le latifundium a immédiatement suscité de violentes réactions (1) de la part de l’oligarchie, selon laquelle elle serait « contraire à l’intérêt social ». Les puissants intérêts économiques de cette caste, liés à la concentration de la propriété des terres   -plutôt qu’à la production agricole vu son rendement limité- sont à l’origine de la violence et de la persécution envers les communautés paysannes protagonistes de la récupération des terres non cultivées au bénéfice de la souveraineté et de la sécurité alimentaire du pays. Tout au long de ces années de Révolution, il y a eu environ 300 assassinats de paysans commis par des sicaires, dont la plupart au cours des premières années d’application de la loi. Aujourd’hui, plus de 16 ans après, nous assistons à une recrudescence des attaques contre les paysans organisés. Menaces, expulsions violentes, judiciarisation et criminalisation de la lutte paysanne se répètent et se poursuivent selon un même scénario dans différents États du pays. La gravité de la situation a requis l’intervention du Président Maduro.

Pour mettre en évidence les différents facteurs en jeu, nous avons recueilli depuis Albar TV, l’analyse et les apports de la Plateforme de la Lutte Paysanne, qui intègre différentes commissions et coopératives paysannes et des petits producteurs de divers Etats du pays (2).

1) Adopter une politique agricole pertinente et cohérente.

A l’origine de la criminalisation de la lutte paysanne, il y a de puissants intérêts liés à la concentration de la propriété foncière. Pour s’imposer, ils agissent à différents niveaux et ils tirent actuellement profit d’une matrice d’opinion qui désigne le secteur paysan comme responsable des difficultés économiques que connait le pays. Cette matrice d’opinion prend pied jusque dans les institutions d’état.

Bien que dans la conjoncture économique actuelle, 70% des aliments consommés par les foyers vénézuéliens proviennent de l’agriculture paysanne familiale, on met la crise que nous traversons sur le dos des paysans et ce parti pris se renforce, parce qu’au sein même des différentes institutions on ne croit pas au modèle de production paysan. Ils se justifient en disant que l’Etat a donné des terres et accordé des crédits mais que le paysan « n’a jamais su produire », nous explique-t-on à la Plateforme.

« Ce qu’il faut reconnaître, c’est qu’en réalité l’Etat n’a pas mené de politiques judicieuses qui auraient pu contribuer au développement agricole. Car c’est un mensonge que d’affirmer que la plupart des terres sont aux mains des paysans : la plus grande partie d’entre elles, de même que la majeure partie des équipements et du capital disponible pendant la Révolution ont été aux mains de l’Etat, d’entreprises d’Etat qui appartenaient auparavant à la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAL) et qui se retrouvent aujourd’hui en partie dans la Corporation du Développement Agricole (DelAgro) et de l’entreprise agricole des Forces Armées Nationales Bolivariennes (AgroFANB) ».

Même si les grands projets de l’Etat issus de la Révolution ont eu des résultats remarquables dans le domaine de la production, la guerre économique de ces dernières années ont compromis ces efforts et montré leur fragilité, que ce soit par le fait d’être devenus l’objet de la contrebande et du détournement de denrées alimentaire, ou par les difficultés liées à l’entretien des machines et à la préservation technologique, ou encore par des erreurs de gestion, entre autres facteurs.

Le discours qui attribue la responsabilité de la crise à l’agriculture paysanne à des répercussions très graves : « car une telle logique amène à dire que les entrepreneurs, eux, savent produire, et par grandes quantités », et c’est pourquoi il faudrait établir des accords à cette fin. Mais il s’agit là d’une logique perverse, qui mène à la restauration du latifundium sous un discours prétendant que des entreprises privées pourraient s’allier à l’Etat pour « faire produire la campagne ». Ce qui signifierait déloger le petit producteur, le paysan,  comme on le constate avec les tentatives d’expulsion actuelles et serait une trahison au legs paysan laissé par Chavez, à tout ce qui a été réalisé et à tous les morts qui sont tombés au cours de ces années. Nous nous trouvons donc face à un grand danger, celui d’une politique restauratrice ».

Les pratiques de monoculture intensive propres aux grandes entreprises de l’agrobusiness sont illégales au Venezuela. C’est ce qu’établit la Loi Organique de Sécurité et de Souveraineté Alimentaire (2008) qui, tout au contraire, reconnait l’importance qu’a pour le pays le développement d’une agriculture durable. Dont les bases sont : l’agricuture paysanne, familiale et des petits producteurs, comme l’a défini l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (sigle anglais FAO), qui met en évidence l’importance cruciale de la petite production du fait qu’elle répond au triple défi de produire plus d’aliments, de créer plus d’emplois et de conserver les ressources naturelles.

A l’inverse, la mal nommée « révolution verte » de l’agrobusiness n’a non seulement pas atteint son objectif affiché (réduire la faim dans le monde), mais a démontré qu’elle avait des impacts négatifs considérables en épuisant la terre, en instaurant une dépendance au monopole des grandes corporations mondiales sur les instrants et en provoquant le déplacement de la population paysanne et son appauvrissement culturel.

« La production paysanne et la production familiale fournit 80 à 90% des aliments des pays d’Amérique du Sud. Ce que produisent les grandes surfaces de l’agro-industrie aux mains du capital étranger ou national ne sont que des « commodities ». Nous avons là deux points de vue antagonistes » prévient la Plateforme.

Sandra del Toro, communarde2) Garantir la sécurité juridique des récupérations.

Selon  des informations présentées par le Président Maduro, les terres reprises au latifundium ont atteint 6 millions d’hectares. Cependant, « il y a environ 6 000 cas de récupération pour lesquels la procédure juridique a commencé mais n’a jamais été achevée, « selon les indications de la Plateforme de la Lutte Paysanne.

Par exemple, dans le cas de la commune El Maïzal, dans l’État de Lara, « une récupération a eu lieu en 2008 (avec le Président Hugo Chavez en personne). Ce fut une opération spectaculaire, en présence même du propriétaire. Mais  cette récupération n’a jamais été finalisée par l’INTi devant les tribunaux. Le résultat a été qu’en 2013 le TSJ a ordonné de rendre ces terres à l’ancien propriétaire. Comme à ce moment-là avait lieu une rencontre extraordinaire des Communes, il y a eu toute une protestation au niveau national et le Président Nicolas Maduro a pris les devants et a annulé cette décision ».

Des milliers de cas de récupération ont été engagés sans jamais aboutir ou être clos  juridiquement, d’où leur précarité. N’étant pas fondés sur des actes juridiques définitifs, une décision du pouvoir judiciaire peut à tout moment les annuler. La responsabilité retombe, dans ces cas-là, sur l’INTi, qui effectue toutes les démarches légales concernant les récupérations. Nombre de récupérations font l’objet de plaintes de la part des prétendus propriétaires, mais l’INTi n’a jamais donné suite aux convocations des tribunaux. Il y a un risque de de perdre ainsi jusqu’à 90% des récupérations », affirment-ils.

Tout cela se traduit par une absence de sécurité juridique, y compris pour le secteur paysan  qui a reçu son outillage agricole. « Un processus de récupération dure au minimum de six mois à un an. Mais dans les faits, il peut prendre plus de cinq voire dix ans. Si cela est dû en bonne partie à l’inertie bureaucratique, il faut savoir aussi que des avocats de l’INTi perçoivent des pots de vin en contrepartie de leur inaction et que de cette façon, les délais légaux sont dépassés et on aboutit à une péremption administrative. Bien entendu, à l’expiration de la procédure, tout document fourni est invalidé, que ce soit une carte foncière ou une adjudication ».

En effet, au Sud du Lac nous avons un cas de 300 hectares récupérés dans lequel le tribunal des affaires agricoles a reçu une plainte lui demandant d’annuler la carte foncière qui avait été octroyée à la communauté paysanne l’année dernière. Si le tribunal invalide la carte foncière, les paysannes et les paysans seront mis dehors. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Dans le scénario d’un changement de gouvernement, ils n’auraient même pas besoin de dire « nous allons annuler les récupérations », il suffira simplement d’activer  ces cas de péremption judiciaire, c’est-à-dire qui n’ont pas été menés à terme et les terres seront rendues aux latifundistes.

3) Rechercher et sanctionner les responsables et les complices du harcèlement et des expulsions.

Suite à l’appel du Président Maduro, le Vice-Ministre des Terres et président de l’INTi, Luis Soltedo, est intervenu ce mardi au siège régional de cette institution dans l’Etat de Mérida après l’affaire, qui a fait beaucoup de bruit, de l’expulsion de l’exploitation La Magdalena, dans la localité d’Obispo Ramos Lora. C’est là que le 16 mars dernier, 32 personnes de la communauté paysanne, accusées d’effraction bien qu’elles aient été en possession d’une autorisation de l’INTi pour récupérer ces terres non cultivées, ont été arrêtées.

Soltedo a destitué 17 fonctionnaires rattachés au Bureau Régional  des Terres de l’État de Mérida suspectés d’avoir commis des actes de corruption et a désigné un nouveau directeur. Mais nous ignorons toujours si outre le fait d’avoir été destitués, ils seront poursuivis en justice et si les destitutions sont en rapport avec les harcèlements  envers les organisations paysannes ou avec le sabotage des procédures administration des récupérations. Dans cette même localité, a été dénoncée la complicité des fonctionnaires de l’INTi avec les propriétaires terriens dans le but de faire obstacle à la procédure de récupération de 400 hectares de terres non cultivées du Fundo el Carmen engagée par deux conseils paysans.

Les enquêtes devront être complètes. « Sur le plan judiciaire, la Défenseure publique devra enquêter  sur des procureurs et des juges qui font preuve de partialité envers les propriétaires fonciers et qui prêtent main forte aux expulsions et à l’emprisonnement des paysannes et paysans », affirme-ton à la Plateforme en évoquant l’existence d’un réseau de corruption.

De son côté, le Procureur Général de la République, Tarek William Saab, qui livre une grande bataille contre la corruption depuis qu’il assume sa charge (août de l’année dernière), a déclaré que le Ministère Public affrontera les propriétaires terriens au moyen de la Loi et qu’il assurera la défense des droits humains des paysannes et des paysans victimes de ces tentatives de restauration du latifundium. Une enquête sur les autorités régionales et municipales est nécessaire « parce que leurs services de police ont été utilisés dans les expulsions ». C’est le cas, par exemple, pour Hato Las Mercedes de la municipalité de Pedraza (Etat de Barinas) où environ 450 familles, qui sont venues travailler ces terres dès 2011 avec l’autorisation de l’INTi, ont été victimes d’une expulsion brutale le 7 mars 2017. Dans un autre contexte, nous avons aussi le cas de la commune Minas de Buria, située dans le massif de Nirgua (Etat de Yaracuy) où 277 petits exploitants agricoles sont poursuivis en justice et se trouvent sous la menace d’une expulsion des terres sur lesquelles ils vivent depuis 50 ans, sous l’accusation d’occupation illégale bien qu’ils soient en possession d’une carte foncière de l’INTi. La commune a dénoncé à plusieurs reprises que derrière tout cela oeuvrent en réalité les intérêts de l’exploitation sablière et minière de la région.

« Il faut aussi enquêter à l’intérieur du secteur militaire, car les Forces Armées Bolivariennes ont également été utilisées pour prêter main-forte aux expulsions des communautés paysannes. » Comme exemple, on cite le cas de Hato Gavilan – La Chaqueta (Etat de Barinas) où depuis le 17 avril dernier ,les paysannes et les paysans  qui avaient été expulsés de force de leurs terres, ont pu revenir au bout de 80 jours environ. Au moment de l’expulsion, ils venaient de passer dix mois à  produire des aliments sur ce latifundio. « Ce Hato est protégé par la GNB. Que fait là la GNB ? Sans doute existe-t-il des intérêts pour l’appropriation politique ou militaire de ces terres.  On n’en parle pas, mais il faut enquêter, il ne peut y avoir d’impunité ».

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4) Combattre le paramilitarisme et ses bailleurs de fonds.

« Dans beaucoup d’États, les propriétaires terriens ont de nouveau recours à des paramilitaires et à des sicaires pour harceler et menacer la communauté paysanne et lui faire quitter les terres qu’elle travaille », dénonce la Plateforme de la Lutte Paysanne. « C’est une méthode qui a été utilisée durant les cinq premières années de la mise en application de Loi sur les Terres ;   c’est pendant ces années qu’ont eu lieu la plupart des assassinats de paysans » qui, rappelons-le, ont dépassé les 300.

Quelques jours avant le discours du Président Maduro sur les expulsions, des bandes armées au service des propriétaires terriens venaient d’attaquer le Conseil paysan Guasimal – Los Caribes, dans la communauté de Las Bateitas de la municipalité de Papelon, État de Portuguesa. « Au cours de cette attaque, ils ont incendié une maison, brûlé un tracteur, détruit les plantations des paysans qui avaient passé huit ans à occuper et cultiver ces terres ».

Le Conseil paysan Guasimal – Los Caribes est présent sur un latifundio de 24 000 hectares, nommé Hato Garzon et signalé comme terres non cultivées à l’INTi. Depuis huit ans,  80 familles lui donnent vie en produisant du maïs, des fèves, des haricots, de la banane plantain et de la yuca, en plus de faire de l’élevage de bétail  à double fonction (viande et lait). Durant toute cette période, ils ont reçu des menaces de la part de groupes armés au service de Ali Torrealba, qui prétend être le propriétaire de ces terres non cultivées », nous dit-on.

Combattre le paramilitarisme et ses bailleurs de fonds ainsi que les propriétaires terriens représente donc une tâche urgente pour l’Etat Vénézuélien. « Il doit y avoir une réaction de la part des forces de sécurité, mais aussi au niveau politique et juridique contre les propriétaires terriens qui  financent et  protègent les sicaires et les paramilitaires. Il faut rappeler aussi que beaucoup de propriétaires terriens sont impliqués dans les garimbas et restent impunis ».

Prenons pour exemple le cas de Julio « Cesar Ronco » Garcia à Socopo (Etat de Barinas) qui a mis à la disposition de groupes violents une tractopelle pour attaquer et démolir des édifices publics. Cet individu a, de plus, viré à coups de fusil des paysannes et des paysans de Hato El Diamante – Cajarito, terres appartenant à la Nation qu’ils se sont appropriés par favoritisme selon les dénonciations de fonctionnaires de l’INTi lui-même.

« L’impunité est un facteur qui contribue à la poursuite de pratiques paramilitaires de la part des latifundistes et de l’utilisation de sicaires pour harceler, menacer,  expulser et assassiner les paysans. L’Etat a une dette historique envers le mouvement paysan, et doit rendre justice aux centaines de paysans assassinés par les tueurs à gages. Une assistance a été apportée à 20 ou 30 familles, mais on ne leur a pas encore fait justice ».

5) Renforcer la production paysanne.

Comme nous l’avons déjà dit, c’est la production paysanne qui nourrit pour l’essentiel les Vénézuéliennes et les Vénézuéliens actuellement. Cependant, « la plupart des politiques d’intrants sont destinées aux grands groupements de producteurs. A ce jour, il n’existe pas de politique appropriée concernant les financements et les intrants au bénéfice de la production des petits exploitants agricoles et des paysans pauvres.

Il faudrait avant tout contrôler les coûts des intrants agricoles et  garantir leur fourniture aux producteurs ». La question des intrants agricoles est centrale pour la production, et leur prix a flambé. L’urée par exemple, un intrant que l’on fabrique au Venezuela, est passé de 60 000 à 500 000 bolivars. C’est un coup dur porté au petit producteur et à la production nationale ».

« L’Institut National de la Santé Agricole Intégrale (INSAI) compte environ 12 laboratoires de production d’intrants au niveau national. Tous les laboratoires sont à l’arrêt, par conséquent celui qui veut produire de manière agro-écologique ne dispose pas d’intrants », nous dit-on.

« Nous sommes déjà mi-avril, le cycle des semailles va bientôt commencer et nous n’avons pas d’intrants. A moins que l’Etat ou des secteurs du Gouvernement ne veuille donner la priorité et ne préfèrent travailler avec les grands groupements de producteurs et non pas avec les petits, qui sont pourtant ceux qui produisent réellement. Que vont devenir les familles de ces derniers, et qu’adviendra-t-il de la souveraineté et de la sécurité alimentaire du Venezuela? »

Dans le contexte actuel de la guerre économique, il est primordial de renforcer la production. « Et pour ce faire, on a besoin d’une sécurité juridique, d’un financement approprié et d’un accès aux intrants pour les petits producteurs. La priorité doit être donnée à l’accès aux équipements et à la viabilité agricole ».

Une autre question importante est celle de la sécurité de la production face aux vols de récoltes, de machines et d’intrants qui se généralisent. « Il semble qu’une part de la guerre menée contre la Révolution consiste à détruire la production limitée qui existe dans nos campagnes et qui a permis d’atténuer les conséquences de la guerre économique. Ce que nous mangeons, la yuca, la banane plantain, les fèves, les haricots, le maïs, la patate douce, le riz, ce sont les paysannes et les paysans qui le produisent. Mais si on te vole ta motopompe, tu ne peux plus arroser. Si on te vole un transformateur, un tracteur…cela met fin à la production et la guerre économique s’aggrave ».

Notes :

1) C’est ce qu’a rappelé le Commandant Chavez lui-même : »Savez-vous ce qu’ont fait les représentants de l’oligarchie terrienne quand la loi a été approuvée et est parue dans la Gazette Officielle? Ils ont organisé un évènement public et ont déchiré le texte de Loi lors d’une cérémonie, publiquement, devant le pays entier. Un journaliste vénézuélien a dit qu’un propriétaire terrien qui déchire la Loi sur les Terres peut être comparé à un narcotrafiquant qui déchire la Loi Antidrogue. (Discours fait au Forum Social Mondial de Porto Alegre, le 26 juin 2003).

2) La Plateforme de la Lutte Paysanne comprend plusieurs Conseils et Coopératives paysannes, ainsi que des petits producteurs et productrices des États de Aragua, Guarico, Cojedes, Barinas, Portuguesa, Mérida, Tachira, Trujillo, Lara, Yaracuy, Carabobo, Vargas et Zulia.

Source : Alba TV/2018 

Traduction : Frédérique Buhl

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« Ils confondent votes et arme de destruction massive ! »

Entretien exclusif avec Tibisay Lucena, présidente du Conseil national électoral (CNE) vénézuélien.

Par Maurice Lemoine  |  27 avril 2018

Propos recueillis à Tunis par Maurice Lemoine.

Présidente du Conseil national électoral (CNE) vénézuélien, Tibisay Lucena avait prévu de réaliser une tournée internationale dans divers pays européens – avec son passage obligé par Bruxelles –, puis africains, pour y exposer la nature des « garanties » offertes par le système électoral aux Vénézuéliens en général et à l’opposition en particulier, dans la perspective de l’élection présidentielle du 20 mai prochain. Pour sa partie européenne, cette tournée n‘a pas eu lieu. Ce changement de programme est dû au président américain Donald Trump, comparé par l’ex-patron du FBI James Comey à un « chef mafieux » [1], et au « clan » qui lui obéit au doigt à l’œil : les dirigeants des pays de l’Union européenne, en commençant par le locataire de l’Elysée Emmanuel Macron. C’est donc à Tunis que nous avons rencontré Tibisay Lucena, pour y connaître son point de vue sur une situation que nous résumerons ici succinctement afin de contextualiser ses propos.

Depuis début janvier 2016, le Tribunal suprême de justice (TSJ) a déclaré l’Assemblée nationale (AN), contrôlée par l’opposition, en « desacato » (situation d’outrage) pour avoir fait prêter serment à trois députés qui auraient été élus frauduleusement. Cette situation a eu pour effet d’écarter l’Assemblée du jeu institutionnel et d’entretenir une tension d’autant plus vive entre les différents pouvoirs de l’Etat (exécutif, législatif et judiciaire) que cette assemblée avait publiquement annoncé son intention de « sortir » le président légitime Nicolás Maduro du pouvoir (théoriquement en six mois).

D’avril à juillet 2017, une vague de violence insurrectionnelle promue par la coalition rassemblée au sein de la Table d’unité démocratique (MUD) a provoqué la mort de cent vingt-cinq personnes et fait plus de mille blessés (opposants, non opposants et membres des forces de l’ordre). Durant toute cette période particulièrement dramatique, les principaux dirigeants de la MUD – Henrique Capriles (battu à la présidentielle de 2013 par Maduro) et Julio Borges pour Primero Justicia (PJ), Leopoldo López (condamné pour « incitation à la violence » en 2014 et assigné à résidence) ainsi que Freddy Guevara pour Voluntad Popular (VP), Henry Ramos Allup au nom d’Action démocratique (AD), l’ex-maire de Caracas Antonio Ledezma (Alianza Bravo Pueblo ; ABP), María Corina Machado (Soy Venezuela), etc. –, appuyés par Washington, n’ont cessé de réclamer des « élections anticipées ».

Le 1er mai 2017, pour tenter de sortir de cette crise, le président Maduro a appelé tous les Vénézuéliens à élire une Assemblée nationale constituante (ANC). Plutôt que d’y présenter des candidats, dont nombre auraient été élus, l’opposition a décidé de la boycotter. C’est donc, le 30 juillet, avec 8,1 millions de voix pour 19,5 millions d’inscrits, soit 41,5 % de l’électorat, que les 545 constituants, chavistes ou proches du chavisme, ont été élus. Ce scrutin a été marqué par de multiples actes de violence, les ultras ayant décidé de l’empêcher par tous les moyens. Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient. Pour garantir le droit de chacun à s’exprimer, le CNE dut transférer certains bureaux de vote dans des lieux où pouvait être assurée leur sécurité. On déplora néanmoins quinze morts au terme de cette journée.

Pour contestée qu’elle soit, cette consultation et l’installation de l’ANC a ramené le calme et a permis – curieuse dictature ! – l’organisation de deux autres de ces scrutins tant réclamés. Le 15 octobre, du fait d’un effondrement de la droite dû à l’incohérence de ses dirigeants, le chavisme a remporté dix-huit des vingt-trois gouvernorats en jeu. Le gouverneur d’opposition élu dans l’Etat de Zulia ayant refusé de prêter serment devant l’ANC, il a été destitué et, au terme d’une nouvelle élection, le chavisme l’a emporté.

Lors des municipales du 10 décembre, pour lesquelles, cette fois, trois des principales formations de la MUD – Voluntad Popular, Acción Democrática et Primero Justicia – appelèrent au boycott, sans parvenir à faire l’unanimité, près de cinq milles candidats de soixante-douze formations politiques, en majorité locales et d’opposition, se sont présentés. Bénéficiant de cette atomisation de la droite et de l’extrême droite, des maires chavistes ont été élus dans 305 des 355 « municipos » du pays (47,32 % de participation). Ce qui, en même temps, signifie que des opposants ont également été proclamés vainqueurs par le CNE.

En parallèle à tous ces événements, de septembre 2017 à février 2018, le thème de l’élection présidentielle a été au cœur du dialogue entrepris par gouvernement et opposition en République dominicaine, sous les auspices du président de ce pays Danilo Medina, et avec comme principal médiateur l’ex-chef du gouvernement espagnol Luis Rodríguez Zapatero. Le 6 février, les deux parties se sont accordés sur un texte dont on pouvait attendre une sortie de crise espérée par la majorité des Vénézuéliens. Alors que la cérémonie protocolaire était prête, l’opposition, en la personne de Julio Borges, refusa finalement de signer, sous la pression de Washington et Bogotá. Dans une lettre rendue publique le 11 février, le médiateur Zapatero exprima sa « surprise  », façon subtile d’éviter le mot « indignation ». Pourtant nuancée, cette prise de position lui valut de se faire « assassiner » par les médias, en particulier espagnols, emmenés par le quotidien El País, totalement acquis au renversement de Maduro.

La MUD en tant que telle a explosé et s’est de plus vu interdire la participation à l’élection présidentielle, certains des partis composant la coalition n’ayant pas respecté la loi électorale. Ce qu’elle conteste énergiquement. Comme lors des municipales de 2017, les trois plus importantes formations de la droite – Voluntad Popular, Acción Democrática et Primero Justicia – appellent au boycott du scrutin. Ce qui ne signifie pas que l’opposition en sera absente, loin de là.

Outre le président sortant, quatre candidats se présentent. Si (et malgré tout le respect qu’on leur doit) on peut considérer que le pasteur évangélique Javier Bertucci (Movimiento Esperanza para el Cambio), le chef d’entreprise Luis Alejandro Ratti (candidat indépendant) et l’ingénieur Reinaldo Quijada (Unidad Política Popular 89 ; UPP89) sont des acteurs de second rang, il n’en va pas de même s’agissant du principal adversaire de Maduro, Henri Falcón.

Souvent présenté à dessein comme un « chaviste dissident » – c’est-à-dire un « sous-marin » du pouvoir –, cet ancien militaire a effectivement été élu à l’Assemblée constituante de 1999 puis à la mairie de Barquisimeto en 2000 dans l’orbite de Hugo Chávez et de son Mouvement pour la Ve République (MVR), transformé ultérieurement en Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). Toutefois, devenu gouverneur de l’Etat de Lara, il a rompu avec le chavisme en 2012 en fondant son parti Avanzada progresista (Avancée progressiste ; AP) avant de basculer définitivement et sans équivoque en devenant chef de campagne du candidat de la MUD à l’élection présidentielle de 2013, Henrique Capriles Radonski. Outre AP, deux partis traditionnels l’appuient dans la perspective du 20 mai : le Mouvement pour le socialisme (MAS) [2] et le parti social-chrétien Copei. Il ne s’agit donc pas d’un candidat au rabais [3].

A la phase de stupéfaction douloureuse qui a suivi la période de violence de 2017, Maduro n’étant pas « tombé » !, a succédé l’exaspération des alliés et commanditaires étrangers de l’opposition. L’échec de cette dernière et son effondrement politique les a contraints à monter ouvertement en première ligne. Dès le 25 août, le gouvernement des Etats-Unis a ajouté aux sanctions individuelles déjà prises contre de hauts fonctionnaires – dont Tibisay Lucena, pour avoir organisé l’élection de l’ANC – de nouvelles mesures visant à restreindre l’accès de Caracas aux capitaux étrangers, dont il a un crucial besoin.

Dans sa tentative de déstabilisation de la « révolution bolivarienne », Washington peut compter sur la complicité active de ses vassaux néo-libéraux réunis au sein de l’informel Groupe de Lima – Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Guyana, Honduras, Mexique, Panamá, Paraguay, Pérou et Sainte-Lucie – et de l’ineffable secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro.

D’ores et déjà, un certain nombre de ces pays, dont la Colombie de Juan Manuel Santos, où sont chaque jour assassinés des dirigeants de mouvements sociaux, ont précisé qu’ils ne reconnaîtront pas le résultat de l’élection du 20 mai.

Dans son souci de se montrer plus servile que les plus serviles, le Panamá a su faire preuve d’une créativité flamboyante : le 29 mars, son ministère de l’économie et des finances a publié une liste de cinquante-cinq Vénézuéliens, parmi lesquels le président Maduro, le procureur général Tarek William Saab et, bien sûr, Tibisay Lucena, considérés « à haut risque » en matière de « blanchiment de capitaux, financement du terrorisme et financement de la prolifération d’armes de destruction massive ». L’ex-animateur de télé-réalité Donald Trump a immédiatement félicité le gouvernement du président Juan Carlos Varela et a incité « d’autres pays, dans l’hémisphère, à imiter les mesures du Panamá  ».

Toujours à la pointe de la démocratie, l’Union européenne a elle aussi annoncé qu’elle ne reconnaîtra pas les résultats de la prochaine élection. Le 22 janvier, elle a formalisé sa liste de « sanctionnés », y incluant, entre autres, le ministre de l’Intérieur Néstor Reverol (responsable de la répression) et Tibisay Lucena (pour avoir organisé des élections) ! Le 8 février, par 480 voix « pour » (dont les sociaux-démocrates), 51 « contre » et 70 « abstentions », elle a élargi ses sanctions, y incluant, cette fois le président Maduro.

A Paris, la prestigieuse ville lumière, l’Elysée a brillé de mille feux pour recevoir, début avril, une délégation de l’« opposition unie » (sic !) vénézuélienne composée d’Antonio Ledezma, Julio Borges et Carlos Vecchio, et prendre note de leurs projets : « Avec les dictatures, on ne dialogue pas et on ne participe pas aux élections ». Très favorablement impressionné par la hauteur du propos, leur hôte Emmanuel Macron a précisé que « la France se tient prête, aux côtés de ses partenaires européens, à adopter de nouvelles mesures si les autorités vénézuéliennes ne permettent pas la tenue d’élections démocratiques ».

La visite de Tibisay Lucena aurait bien entendu permis de prendre connaissance des garanties offertes par le gouvernement vénézuélien, mais, l’Elysée ne recevant que de hauts défenseurs des droits humains – Donald Trump (14 juillet 2017), l’égyptien Abdel Fattah al Sissi, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le turc Recep Tayyip Erdogan, etc. –, la présidente du CNE y est, comme dans l’ensemble de l’Union européenne, considérée « persona non grata » (ce qu’elle a appris par la presse, n’ayant jamais été officiellement notifiée).

Pour la petite histoire – « histoire sordide » serait une expression plus appropriée –, lorsqu’elle a appris l’impossibilité d’effectuer cette tournée en Europe pour y rencontrer intellectuels, journalistes, ONG et membres de la classe politique, Tibisay Lucena a décidé de se rendre en Suisse pour que les mêmes puissent éventuellement venir l’écouter et l’interroger. Par la même occasion, elle comptait organiser à Genève une réunion avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. De façon quasi-immédiate, la Confédération helvétique, annonçant suivre l’UE en imposant des « sanctions au Venezuela », lui a interdit l’entrée de son territoire. Suite « à cette mesure insolite », a-t-elle expliqué, il a été décidé de maintenir la tournée en Afrique, en commençant par la Tunisie.

C’est ainsi que le 16 avril, à Carthage, à proximité de Tunis, elle a pu exposer ses arguments en présence de plusieurs ambassadeurs et, entre autres, de Hamma Hammami, leader du Front populaire tunisien (gauche laïque). Elle a également été accueillie à bras ouverts par la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, prix Nobel de la paix 2015 pour son succès dans la mission qui a abouti à la tenue des élections présidentielles et législatives ainsi qu’à la ratification de la nouvelle Constitution en 2014.

Considérant odieuse la « loi du silence » imposée au Venezuela par les puissances « impériales » et leurs alliés, et au nom du « droit à l’information » des citoyens, nous en avons profité pour l’interviewer.

ML – Dans quelles conditions va se dérouler l’élection présidentielle du 20 mai ?

TL – « C’est la vingt-troisième élection que nous organisons. Mais c’est un scrutin très particulier, organisé sous de féroces attaques de différentes natures – économique, financière, médiatique, politiques – contre la tenue du processus électoral lui-même, les autorités et l’institution qui doit les organiser. Cette élection, à laquelle tous les Vénézuéliens étaient appelés à participer, serait soi-disant illégale parce que convoquée par l’Assemblée nationale constituante. Pendant les quatre mois de violence de 2017, l’opposition a réclamé au CNE des élections anticipées. Curieusement, depuis que l’ANC nous a demandé de les organiser, ils prétendent que ce serait inconstitutionnel ! »

Mais l’élection de cette ANC a elle-même été jugée illégale par l’opposition et les pays qui la soutiennent.

« L’élection de l’ANC s’est faite dans des conditions légitimes et parfaitement constitutionnelles. Ceux qui prétendent le contraire ne connaissent pas, ou font semblant de ne pas connaître la Constitution. Son article 348 établit la procédure et indique explicitement que, parmi les entités autorisées à convoquer une ANC, figure le président de la République [4]. Une polémique a éclaté sur le fait qu’il aurait fallu consulter le peuple par référendum pour approuver ou désapprouver sa convocation et, sur la base de cet argument, elle a été prétendue “illégitime”. Toutefois, l’unique organismes de l’Etat qui peut interpréter la Constitution, c’est le Tribunal suprême de justice, lequel a établi la constitutionnalité de cette convocation. Par ailleurs, le « Journal des débats » – un document officiel dans lequel sont consignées les délibérations qui ont eu lieu, au sein de l’ANC de l’époque, pour élaborer la Constitution de 1999 – rend compte d’une discussion sur le fait de savoir s’il est nécessaire d’organiser un tel référendum avant la convocation d’une nouvelle ANC : après un débat qui se déroule sur deux jours, la réponse est “non”. Il s’agit-là d’un document public que tout un chacun peut consulter. »

Pour être la présidente de l’organisme qui a organisé ce scrutin, vous êtes néanmoins sanctionnée par les Etats-Unis, le Canada et l’Union européenne, sans parler de la Suisse et du Panamá…

« C’est une grosse pression. Les élections au Venezuela sont toujours très agitées, mouvementées, mais, au niveau national, la situation demeure gérable. Le problème c’est quand des nations étrangères tentent d’intervenir dans le processus électoral. Les sanctions sont une intimidation, une manœuvre destinée à disqualifier l’organe électoral, le système électoral et, au bout du compte, les résultats de l’élection. »

Ces sanctions ont-elles des conséquences pratiques pour le CNE ?

« Oui, car certains de nos fournisseurs ont des relations, aux Etats-Unis, avec des banques américaines ou même internationales. Le simple fait d’être lié commercialement avec un organisme d’Etat vénézuélien les expose à ce que leurs comptes soient fermés. C’est arrivé à deux d’entre eux, dont l’un nous vendait une chose aussi simple que des toners [5] : leurs comptes bancaires ont été fermés. »

Dans un tel contexte, vous sentez-vous personnellement ou collectivement menacés ?

« A titre personnel, pour l’instant, je ne reçois pas de menaces, mais, en 2016, une vague de violences s’est déchainée contre les autorités électorales, contre moi, contre mes collègues assesseures. Nous avons été exposées à la raillerie publique ; des tweet de certains leaders nous ont stigmatisé de façon menaçante, nous ont insulté. Ça ne nous a pas empêché de remplir notre mission. En 2017, avec l’Assemblée nationale constituante, cela a été différent. Après quatre mois de manifestations, c’est une élection que des forces antidémocratiques et les diatribes médiatiques ont prétendu empêcher. Durant les dix jours précédant le scrutin du 30 juillet, une violence féroce s’est déchaînée contre le CNE et ses employés. Une centaine d’entre eux ont été attaqués, menacés de mort, frappés, séquestrés dans certains cas, pour les empêcher d’installer les machines de vote. Certains ont été intimidés à leur domicile, leur porte étant signalée d’un X tracé à la peinture. D’autres ont vu leur voiture personnelle incendiée. Des bombes incendiaires ont été lancées dans des bureaux de vote, plus de deux cents machines ont été détruites, plusieurs de nos sièges régionaux ont été attaqués. Mais, ce qui a été réellement impressionnant, c’est la manière dont ces fonctionnaires électoraux ont résisté à l’intimidation et ont exposé leur vie pour que les gens puissent voter. »

Trois jours après l’élection de l’ANC, Antonio Mugica, le directeur de l’entreprise Smartmatic, qui fournit les machines à voter électroniques et l’assistance technique, a affirmé depuis Londres que les résultats avaient été manipulés et que la différence entre le chiffre annoncé par le CNE et celui donné par le système était d’au moins un million d’électeurs. De son côté, l’agence de presse britannique Reuters, citant des documents internes du CNE, rapporta que seulement 3 720 465 personnes avaient voté à 17h30 et qu’il était donc improbable, le scrutin se terminant à 19 heures, que le nombre de voix ait doublé, pour atteindre le chiffre de 8 089 320, pendant ce court laps de temps.

« Ils ont sorti leurs communiqués sur la base d’une fiction. Il y a en effet fiction quand ils affirment deux choses fondamentales : qu’ils ont les chiffres de participation et qu’ils sont différents de ce que dit le CNE. Smartmatic, l’entreprise qui fournit des services et un support technique au CNE, n’a pas accès à la base de données. De plus, elle a participé à tous les audits préalables, qui comprennent la certification du logiciel de la machine et du système de totalisation. D’autre part, nous n’avons pas mis en place, dans les centres électoraux, un système d’information donnant la participation au cours de la journée. Ce qui veut dire qu’il n’existait aucun chiffre de cette participation, ni à 15h30, ni à 17h30, ni à 20 heures. On n’a annoncé les chiffres que quand on a eu la transmission des votes, au terme du scrutin. Et cette transmission est scientifiquement vérifiable car on a effectué un audit, le jour suivant, qui démontre clairement à quelle heure elle a débuté. A 17h30, on commençait à voter dans des « municipios » de l’Etat de Mérida qui n’avaient pas pu le faire jusque-là à cause des violences organisées par l’opposition. Il n’y avait ni transmission de chiffres à ce moment, ni chiffres de participation. »

Au terme des élections municipales de décembre 2017, des dénonciations ont fait état de ce que, à la sortie de certains bureaux de vote, les « Carnets de la patrie » [6] des électeurs étaient demandés et scannés par des militants du PSUV.

« Ça ne viole en rien le secret du vote. Celui-ci est secret et l’unique document autorisé pour voter est la carte d’identité. Ni photocopie, ni passeport, ni Carnet de la patrie ne permettent de le faire. Les machines électroniques garantissent le secret. Il n’y a pas moyen, par exemple, d’associer l’empreinte digitale avec le vote. Tout est blindé et garanti. Maintenant, toutes les organisations politiques, d’opposition ou de la majorité, ont, à l’extérieur, à deux cents mètres des centres électoraux, un stand, point d’assistance destiné à leurs assesseurs, électeurs et militants. Nous [le CNE], on garantit qu’ils ne soient pas à proximité immédiate. Quelques-uns tentent de ne pas respecter la loi et on les en empêche, c’est un peu comme un jeu du chat et de la souris. Mais ça concerne tous les partis. Ces stands sont également des points de contrôle de leurs militants, et les mécanismes qu’ils utilisent sont variés. Mais on ne peut pas prétendre, de quelque manière que ce soit, que cela a une influence sur le vote. C’est comme une pensée magique : tu présentes ton Carnet de la patrie à la sortie et on va savoir pour qui tu as voté ! C’est impossible. On cherche à tromper les gens. »

Comme on l’en accuse, le CNE a-t-il inhabilité les partis d’opposition pour favoriser le pouvoir ?

« Lorsqu’un parti ne se présente pas à une élection, il doit se revalider devant le CNE en vertu de la loi de 1964, appliquée antérieurement en plusieurs circonstances, et qui a été complétée et élargie, il y a deux ans, par le Tribunal suprême de justice. Pour ce faire, il lui faut obtenir les signatures de 0,5 % du registre électoral dans au moins douze Etats sur vingt-quatre, c’est-à-dire la moitié. Dans un Etat comme Amazonas, très peu peuplé, cela peut représenter 500 signatures, dans d’autres 1200, à Caracas 8000, dans le Zulia un peu plus. L’an dernier, après l’élection de l’Assemblée nationale constituante, qu’ils ont boycotté, certains se sont soumis à cette procédure, mais, comme ils n’ont pas participé au dernier scrutin [les municipales du 10 décembre 2017], ils doivent à nouveau se soumettre à cette nécessité. Voluntad Popular a choisi de s’y refuser, donc demeure légalement exclu pour un an. Si ses dirigeants ne font absolument rien, au terme d’une année le parti n’existera plus juridiquement. Action démocratique, en revanche, s’est re-légitimée. Primero Justicia n’a, à ce jour, pas obtenu le nombre requis de signatures. »

Dans le cadre du dialogue organisé en République dominicaine entre le pouvoir et l’opposition, les conditions d’une éventuelle élection présidentielle ont-elles été évoquées ?

« Sous les auspices du président dominicain Danilo Medina, opposition et gouvernement ont négocié pendant des mois pour élaborer un document appelé “l’Accord de République dominicaine”. Dans ce texte, six points concernaient le thème des élections. Au moment de signer, ces partis politiques d’opposition se sont retirés [le 6 février 2018]. Néanmoins, le président Maduro a ratifié cet accord. Il y a eu alors une discussion avec un autre secteur de l’opposition et le candidat Henri Falcón ainsi que les forces politiques qui l’accompagnent se sont entendus avec le gouvernement et ont signé avec le CNE ce qu’on appelle “l’Accord de Caracas”. A la demande de Falcón, de nouvelles requêtes ont été prises en compte, s’ajoutant à ce qui avait été négocié en République dominicaine. Et le CNE respecte rigoureusement ce qui a été accordé. »

Cela signifie-t-il que Falcón ne participait pas au dialogue en République dominicaine ?

« Au début, il y a participé, mais, je ne sais pour quelle raison, l’opposition l’a exclu au bout d’un certain temps. N’étaient plus présents à la table que Primero Justicia, Un Nuevo Tiempo, Action démocratique [7]. C’est quand ils se sont retirés que Falcón a repris le dialogue avec le gouvernement. »

Le 2 avril, à Caita, dans l’Etat de Vargas, la caravane du candidat de Falcón a été attaquée. Le 12 avril, sans en mentionner la provenance, il a dénoncé avoir reçu des pressions et des menaces en raison de sa participation à l’élection…

« Henri Falcón a effectivement déclaré qu’il y a eu des problèmes dans le cadre de sa campagne. L’Exécutif lui a répondu et a ordonné d’enquêter avec diligence pour appréhender les personnes qui se sont livrées à des actes de violence. De son côté, le CNE organise pour tous les candidats des réunions de coordination avec la sécurité de l’Etat pour que leur campagne se déroule en toute sécurité. » [Suite aux incidents du 2 avril, dix-sept suspects ont été arrêtés].

Quelle réflexion vous inspire cette interdiction d’expliquer votre position en Europe ?

« Au Venezuela, on vit intensément la démocratie et je me demande quels sont ces gouvernements qui aujourd’hui me sanctionnent, qui sanctionnent nos autorités électorales, et qui par ailleurs ont mené quatre pays à la destruction [Afghanistan, Irak, Libye, Syrie] en moins de vingt-cinq ans, au nom de la démocratie et de la liberté. Ils imposent des sanctions et font pression sur des pays et des peuples au nom des droits humains. Néanmoins, face à d’autres parties du monde, où sont massivement violés ces droits humains, ils ne posent aucune question. Ils ne se préoccupent que des droits de l’Homme au Venezuela, où ils sont garantis. Nous, les autorités électorales, ils nous ont sanctionné pour blanchiment de capital, terrorisme et vente d’armes de destruction massive ! Alors, je dis : gouvernements insensés que ceux qui nous sanctionnent pour ça et qui confondent les actes de dignité et de souveraineté avec des actes de terrorisme ! Gouvernements insensés qui, en nous sanctionnant en tant qu’autorité électorale, confondent l’émission de votes avec l’émission d’armes de destruction massive ! »

Le 19 avril, au siège du CNE, l’audit du software des machines à voter a été mené à bien en présence des représentants des partis soutenant un candidat à la présidentielle ou participant à l’élection des Conseils législatifs d’EtatsAvanzada Progresista (AP), Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV), Movimiento al Socialismo (MAS), Unidad Política Popular 89 (UPP89), Organización Renovadora Auténtica (ORA), Movimiento Electoral del Pueblo (MEP), Partido Comunista de Venezuela (PCV), Movimiento Ecológico de Venezuela (Movev), Comité de Organización Política Electoral Independiente (Copei), Patria Para Todos (PPT) – et de l’ex-magistrat du Conseil national équatorien Alfredo Arévalo, membre du Conseil des experts électoraux d’Amérique latine (Ceela). Tous ont validé cet audit retransmis en direct sur Internet (www.cne.gob.ve).

Campagne de haine 2016 contre le Conseil national électoral

Nous présentons des captures d’écran notamment issues de tweet de Henrique Capriles.





Notes

[1]  Mensonges et vérités, une loyauté à toute épreuve, Flammarion, Paris, 2018.

[2] Authentiquement de gauche dans les années 1970 et 1980, le MAS s’est fracturé après l’élection de Hugo Chávez en 1998. Le mot « socialisme » figurant dans l’acronyme de ce parti passé dans l’opposition ne doit pas tromper ; il a autant de valeur que le « socialiste » du PS de François Hollande, Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis.

[3] Le même jour que la présidentielle auront lieu les élections des Conseils législatifs d’Etats. En matière de participation à ces scrutins, il existe dix-neuf organisations politiques nationales, dont dix-sept ont des candidats.

[4] Article 348 – L’initiative de la convocation de l’Assemblée Nationale Constituante pourra être prise par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres, l’Assemblée Nationale avec l’accord des deux tiers de ses membres, les Conseils Municipaux réunis en conseil municipal avec l’accord de deux tiers de leurs membres ou de 15 % des électeurs inscrits sur les listes électorales.

[5] Encre pulvérulente utilisée en particulier dans les photocopieurs.

[6] Ce nouveau document d’identité créé le 20 janvier 2017 permet de connaître le statut socio-économique des citoyens et favorise l’accès des familles nécessiteuses à l’aide sociale. Fin décembre 2017, 16,5 millions de Vénézuéliens en disposaient. L’opposition voit dans ce document un « mécanisme de contrôle » de la population.

[7] Et, jusqu’au 27 janvier 2018, Voluntad Popular (VP).

http://www.medelu.org/Ils-confondent-votes-et-arme-de

Venezuela : Les propositions des candidats aux élections

L’économie sera l’axe central des propositions des candidats.

5 candidats seront en lice pour la présidence du Venezuela aux élections du 20 mai.

Le 22 avril a débuté la campagne électorale qui durera jusqu’au 17 mai minuit, selon le calendrier établi par le Conseil National Electoral (CNE).

Nicolás Maduro Moros

Le candidat du Front Large de la Patrie a déclaré que l’une de ses propositions principales est d’organiser une révolution économique pour vaincre le blocus financier international.

Il a souvent affirmé que le Venezuela affronte une guerre économique mise en place principalement par les Etats-Unis (USA) et des groupes vénézuéliens d’opposition qui soutiennent les intérêts impérialistes.

Face à cette situation, Maduro se propose de défendre le Bolívar en tant que monnaie du pays et de renforcer la monnaie virtuelle Petro, soutenue par les richesses naturelles du pays, pour obtenir la souveraineté financière.

Comme proposition de Gouvernement pour renforcer la Révolution Bolivarienne, la candidat à sa réélection considère comme prioritaire d’élargie le système d’éducation publique et d’arriver à 5 000 000 de logements remis grâce au programme Grande Mission Logement qui a remis cette année 2 000 000 de logements.

Il veut aussi renforcer le Carnet de la Patrie grâce auquel l’Etat gère des programmes d’assistance sociale pour protéger le peuple de la guerre économique.

Henri Falcón

Le candidat d’Avancée Progressiste soutenu par le Mouvement vers le Socialisme (MAS) et le Comité d’Organisation Politique Électoral Indépendant (COPEI) a parmi ses principales propositions la dollarisation de l’économie vénézuélienne.

Plusieurs analystes ont soutenu que dollariser l’économe implique la subordination au système financier des États-Unis. Par exemple, Asdrúval Oliveros, de l’entreprise Ecoanalítica, soutient que « les États-Unis pourraient adopter une politique monétaire qui ne soit pas dans l’intérêt du Venezuela, » selon le média Mission Vérité.

« Au Venezuela, le principe de base des libertés économiques a été rompu et il faut lever les contrôles du change, il faut professionnaliser Petróleos de Venezuela (PDVSA)”, a déclaré Henri Falcón lors d’un meeting de campagne.

Javier Bertucci

Le candidat d’Espoir de Changement veut restructurer le système d’éducation et moderniser le système de santé.

Il veut aussi « accepter l’aide internationale face à cette crise des aliments et des médicaments. » A ce sujet, les dirigeants révolutionnaires ont dénoncé le fait que le « canal humanitaire » est un mécanisme destiné à mettre à genoux le peuple vénézuélien.

L’expert indépendant de l’Organisation des Nations Unies (ONU), Alfred de Zayas, a affirmé qu’au Venezuela, il n’y a pas de crise humanitaire et que ceux qui tiennent ce discours ce qu’ils veulent réellement, c’est en finir avec la Révolution Bolivarienne.

Lors d’une conférence de presse donnée dans l’état de Carabobo, Javier Bertucci a déclaré que l’une de ses priorités est de fournir du matériel et des équipements aux hôpitaux.

Il a ajouté qu’il souhaite renforcer les programmes sociaux crées pendant ces 19 dernières années et actuellement gérés par l’Etat grâce au Carnet de la Patrie.

Une autre de ses propositions, indiquée sur son site, consiste à « remettre en marche l’appareil de production » en éliminant le contrôle des changes et en demandant des crédits multilatéraux.

Luis Alejandro Ratti

Le candidat indépendant soutient que l’un de ses principaux objectifs est de renforcer la transformation des Pouvoirs Publics, ce qui implique de convoquer une nouvelle Assemblée Nationale Constituante.

Il considère comme très importante la méritocratie et de remettre le pouvoir sur cette base, ainsi que la participation des patrons au Gouvernement comme ministres ou comme conseillers. 

Concernant l’économie, il est contre la dollarisation mais en faveur de la suppression du contrôle des changes. Il propose de rétablir les relations diplomatiques avec les Etats-Unis malgré le blocus économique et les menaces de ce pays contre le Venezuela.

En ce qui concerne l’éducation, il propose de restructurer le plan d’études à ses différents niveaux et le retour au curriculum académique. Il envisage aussi de changer le nom de l’Université Bolivarienne du Venezuela et d’ouvrir la voie à plus de carrières techniques.

Reinaldo Quijada

Le candidat d’Unité Patriotique Populaire 89 (UPP89) a expliqué lors d’une interview accordée à une chaîne locale que son programme de gouvernement est centré sur « la reconstruction de la politique, des institutions et de l’économie » du Venezuela.

Quijada assure défendre la « dimension éthique de la politique » et la nécessité de « décentraliser le pouvoir de l’État. »

Il compte refinancer la dette publique et démanteler graduellement le contrôle des changes pour encourager les investissements étrangers dans le pays. Un autre point important est la reconstruction de l’appareil de production et de la production de pétrole.

Quijada est un ingénieur électronicien qui a soutenu Hugo Chávez dès 1992 mais après sa mort, a pris ses distances avec le chavisme et s’est opposé à l’actuel Gouvernement. Par exemple, il a condamné l’Assemblée Nationale Constituante élue par plus de 8 000 000 de Vénézuéliens.

Dans une interview accordée à une chaîne locale, il a manifesté son intention d’abroger la Loi sur les Prix Justes, une loi approuvée en 2013 pour protéger les revenus des citoyens en fixant un taux maximum de bénéfice sur les biens et les services.

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/04/25/estas-son-las-propuestas-de-los-candidatos-presidenciales-de-venezuela/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2018/04/venezuela-les-propositions-des-candidats-aux-elections.html

Maurice Lemoine, journaliste et globe-trotter: «Je suis en colère contre ma profession»

 

C’est l’histoire d’un aventurier devenu journaliste. Pas Joseph Kessel, mais presque. Maurice Lemoine, figure bien connue des spécialistes de l’Amérique latine, était de passage à Paris entre deux escapades à Caracas et Bogota. Nous avons donc pris rendez-vous.

«On me prend parfois pour un gauchiste.» Difficile de contredire cette réputation en France lorsque l’on a défendu les FARC et que l’on défend maintenant le pouvoir au Venezuela. Souvent caricaturé comme un suppôt de Chavez en France, Maurice Lemoine a pourtant accepté de se confier à Sputnik. Rendez-vous chez lui, dans le quartier de la Goutte d’Or, quartier historique du XVIIIe arrondissement de Paris, entre les salons de coiffure afro et les cafés Internet crasseux. Une fois arrivé, il fait part de ses réserves quant à ce portrait, pas très motivé à l’idée de ce papier, opposé, dit-il à la starification des journalistes. L’entretien commence malgré tout, après avoir été rassuré sur mes intentions, ne prétendant à aucune visée voyeuriste façon «Ambition intime».

Pourquoi ce portrait? Parce que le personnage détonne dans le milieu journalistique français, présenté, à tort ou à raison, comme moutonnier, cancanier, casanier et endogame. Non, Maurice Lemoine ne sort pas d’une école de journalisme, lui qui conseille aux jeunes pousses du métier d’engranger de l’expérience, les petits boulots, de découvrir la vie en somme, avant de devenir journaliste. Le personnage dérange aussi sur son aire de prédilection: l’Amérique latine. D’abord la Colombie et les FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia), sur lesquelles il tient un discours nuancé puis surtout sur le Venezuela, Hugo Chavez et Nicolas Maduro, où il se situe radicalement à contre-courant du discours ambiant.

Comment catégoriser Maurice Lemoine? Son pied-à-terre aide à le cerner, un intérieur exotique, très coloré, entre les souvenirs de voyage d’un véritable globe-trotter (non à la manière d’un homo festivus) et une bibliothèque remplie de littérature révolutionnaire. Lui-même ne se dit même plus journaliste, mais témoin. Il a pourtant commencé au Monde Diplomatique en 1983 en couvrant d’abord les conflits en Amérique centrale, puis la Colombie et désormais le Venezuela.

Sa jeunesse et sa période pré-Amérique latine peuvent être ainsi décrites comme… mouvementées. Le média Le Grand Soir publiait d’ailleurs en 2013 une recension d’un de ses ouvrages, doté d’une biographie bien originale, qui cite tous les petits boulots de Lemoine: «typographe, démarcheur d’assurances au porte-à-porte, distributeur de prospectus, vendeur de (très peu de) machines à écrire, représentant de commerce (particulièrement non doué), homme de ménage dans un Prisunic (technicien de surface, selon l’actuelle dénomination), employé de bureau, veilleur de nuit dans un Club Méditerranée, chauffeur de camion, opérateur-pupitreur, ingénieur commercial, homme de piste à l’aéroport d’Orly, etc. Il a également vécu un an et demi en brousse, au Gabon, comme « Volontaire du progrès » (ce qui lui a laissé entrevoir l’existence de la Françafrique) et un an dans un kibboutz».

Sans aucun doute, Lemoine est de gauche, mais n’est pas un gauchiste. Admettant un penchant plutôt réac à ses débuts, choisissant les paras pour son service militaire, il découvre le socialisme dans les kibboutzim israéliens. Lui, le journaliste ayant vécu tout jeune dans un taudis francilien avec sa mère seule, confie se sentir de plus en plus en phase avec la lutte contre la pauvreté extrême et les inégalités après la période néo-libérale début années 80 jusqu’à la fin des années 90, en Amérique du Sud.
Petit clin d’œil à ses années «para», il s’y retrouve au contact des révolutionnaires sandinistes, les guérillas marxistes des FARC ainsi que le colonel Chavez au Venezuela… Plutôt paradoxal pour un homme de gauche. Cette voix dissonante dans le paysage médiatique s’entend parfois sur Sputnik où il nous a accordé plusieurs interviews, mais aussi dans Le Média et évidemment au Monde Diplomatique, où il est resté une trentaine d’années, après avoir été son rédacteur en chef. Ses sympathies politiques trahies? On trouve sur sa cheminée, une bouteille de vin rouge à l’étiquette «la France Insoumise».

Il l’explique d’ailleurs, c’est parce que Jean-Luc Mélenchon a affiché son soutien à Chavez puis à Nicolas Maduro et a plaidé dans son programme présidentiel de 2017 pour l’intégration de la France dans l’Alliance bolivarienne, que le traitement médiatique sur le Venezuela est si étrange et si politiquement orienté. Selon Maurice Lemoine, si le candidat de la France Insoumise avait soutenu un chef d’État africain, ce dirigeant africain aurait subi un traitement médiatique similaire.

«Je suis en colère contre ma profession». Pour lui, les journalistes français qui se rendent au Venezuela ne font pas leur boulot ou qu’en partie, en ne parlant qu’à l’opposition. Il dénonce ainsi une forme d’entre-soi, où les journalistes embourgeoisés français vont à la rencontre de leurs semblables vénézuéliens, les couches aisées de la population. Refusant néanmoins la posture du donneur de leçons, Lemoine parle sans cesse du devoir pour le journaliste de contextualiser l’information, de chercher à comprendre les mœurs, l’histoire et la culture locales. Et ce dernier de citer les brutalités et les meurtres dans chaque camp.

Plus grave, ces mêmes journalistes sont régulièrement confrontés à des pressions de la part de leurs rédactions parisiennes, sans doute pas encore prêtes à nuancer le discours selon lequel le Venezuela deviendrait une dictature sanglante. Dans les années 80, Maurice Lemoine révèle avoir subi cette forme de censure, lorsqu’une grande maison d’édition avait annulé une commande d’un ouvrage écrit sur les guérilleros sandinistes, sous le prétexte qu’il donnait trop la parole aux rebelles.

Il cite en modèle un autre journaliste, Roméo Langlois, de France 24, qui couvrait le conflit en Colombie et qui s’était fait kidnapper en 2012 par les FARC. Otage durant un mois, il est libéré et publie sur le sujet un reportage nuancé qui lui vaut le Prix Albert Londres, mais également des accusations de syndrome de Stockholm et des pressions des autorités colombiennes. Le visage marqué et buriné par l’aventure, Lemoine admet que les FARC ont commis des crimes et ont violé le droit humanitaire international. Il réfute pourtant le terme de narcoguérilla souvent utilisé pour les discréditer, affirmant seulement qu’ils ont profité du trafic de cocaïne comme tout le monde. Très loin du marxisme-léninisme des origines, la transformation des FARC en un parti politique pourrait les amener au pouvoir à long terme, selon lui.

Pour la gauche française depuis Jospin, entendre par là le courant social-démocrate, il s’agit de punir Chavez pour son anti-impérialisme et son refus du néo-libéralisme. Même auprès de ses amis idéologiques habituellement moins contempteurs du Venezuela, Maurice Lemoine admet que ses positions sur le Venezuela sont compliquées à assumer et qu’il doit sans cesse se justifier. Pour lui, il s’agit d’une lutte de classes, entre les deux catégories sociales au sein même du Venezuela, les bourgeois qui sont acquis à l’opposition de droite et d’extrême droite et les plus pauvres, ceux qui ont surtout bénéficié des réformes de Chavez et qui maintiennent leur confiance en Maduro.

Hugo Chavez? «Un homme politique hors du commun»; «il y en a un par siècle». On le sent habité par l’ancien leader populiste qu’il a rencontré à plusieurs reprises. N’avait-il pas une fibre gaulliste? Tout à fait, répond-il, par son côté grand homme, militaire, et son charisme, Hugo Chavez peut être comparé à Charles de Gaulle, à qui on ajouterait une dose de Front populaire. Il rappelle les acquis sociaux considérables durant sa présidence, le pays passant de 60 à 20% de pauvres. Seulement voilà, la révolution bolivarienne a perdu son grand homme et la crise économique, sociale et politique perdure.

Alors que les prix du pétrole sont remontés et qu’une économie dépendante des hydrocarbures telle que la Russie ait affiché une croissance de 1,5% en 2017, pourquoi le Venezuela, économie subventionnée par la manne pétrolière, subit-il toujours la crise? Question centrale pour Maurice Lemoine et qui détermine les soubresauts vécus à Caracas. Il existe «une agression réelle contre le Venezuela qui est multiforme», déstabilisé à l’intérieur par son opposition antidémocratique et à l’extérieur par les États-Unis. Et il ajoute que les graves pénuries que l’on relate dans les médias sont organisées et préméditées: «les réseaux de distribution sont sabotés avec pour objectif de provoquer une révolte sociale».

Dans cette «guerre psychologique», les États-Unis de Donald Trump peuvent-ils intervenir pour destituer Maduro? Trop compliqué, selon Maurice Lemoine, car cela réunirait la population vénézuélienne et avec elle, l’opinion latino-américaine derrière le successeur de Chavez. Pourtant l’option des couloirs humanitaires entre la Colombie et le Venezuela est régulièrement mise en avant. C’est pourquoi «il faut défendre le Venezuela contre l’agression impérialiste».

Plus de temps à perdre, l’ancien journaliste a son cours de Karaté dans le centre de Paris. Une heure d’entretien d’une rare qualité dont le meilleur est à retrouver dans la vidéo en tête d’article.

Source : https://fr.sputniknews.com/france/201804181036010422-maurice-lemoine-journaliste/

L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias

Par Maurice Lemoine  |  11 avril 2018  

Construite à l’origine, en 1952, pour servir de centre administratif à la Orinoco Mining Company, multinationale américaine exploitant à l’époque le minerai de fer et l’embarquant vers les marchés internationaux, Puerto Ordaz, fière de ses grappes d’immeubles modernes et d’antennes-relais que séparent de vastes zones vertes, est l’une des villes les plus modernes et industrieuses du Venezuela. Dès l’aube, à la sortie sud de sa « petite sœur pauvre » San Felix (cité dortoir avec laquelle elle forme l’ensemble de Ciudad Guyana), des files d’hommes se pressent sur le bord de la route et jouent des coudes pour aborder les bus, cars, camions, camionnettes ou véhicules parfois vétustes qui passent en vrombissant.
Route nationale qu’emprunte cette noria, la « Troncal 10 » trace son sillon en direction du sud et du Brésil, à 600 kilomètres de là. Toutefois, au bout de 165 kilomètres, elle traverse la première des localités à sinistre réputation vers laquelle se dirige, dans l’espoir d’un possible revenu, cette multitude enfiévrée : Guasipati. De dizaines de kilomètres en dizaines de kilomètres, suivront l’inquiétant El Callao, puis la pustule urbaine de Tumeremo. Il y a même pire, à ce qu’il paraît. « A partir de là, grimace le Vénézuélien qui nous accompagne, c’est l’anarchie. Le point le plus obscur, c’est la mine d’or à ciel ouvert de La Cristina. »

Nous nous trouvons au nord de l’Etat de Bolivar, en plein cœur du très polémique Arc minier de l’Orénoque (AMO). Le 24 février 2016, confronté à la campagne de déstabilisation économique menée par l’opposition et le gouvernement des Etats-Unis, le président Nicolás Maduro en a fait une « zone de développement stratégique nationale » de 112 000 km2 afin d’y exploiter d’importants gisements – or, diamants, coltan, kaolin, dolomie, autres métaux rares et stratégiques – et de diversifier l’économie, trop dépendante du pétrole – ce qui, sur tous les tons, est en permanence reproché au Venezuela « bolivarien ».
L’annonce a provoqué de très virulentes critiques de l’opposition, de partis politiques considérés « progressistes » (tels Marea socialista), de « défenseurs de l’environnement » nationaux et étrangers, d’organisations indigènes et de personnalités présentées comme « dissidentes » du chavisme – une poignée d’ex-ministres de feu le président Hugo Chávez (Ana Elisa Osorio, Héctor Navarro, Gustavo Márquez Marín, Olly Millán), le général en retraite Cliver Alcalá Cordones, l’intellectuel Edgardo Lander et Nicmer Evans (« chouchou de certains « gauchistes » européens, qui vient de s’allier à la droite dure au sein d’un Front large récemment constitué en remplacement de la MUD [1] que l’incohérence et les erreurs de ses dirigeants ont fait exploser).
« Le président a rejoint le camp de la droite en méconnaissant le fait irréfutable que les mouvements de gauche, partout dans le monde, ont incorporé à leur patrimoine doctrinal la préservation de l’environnement (…) », déclarera ainsi Freddy Guttiérrez, le 15 août 2016, lors d’une conférence de presse organisée conjointement par la Plateforme citoyenne de défense de la Constitution bolivarienne et les instigateurs du « recours de nullité » déposé devant le Tribunal suprême de justice (TSJ) contre l’AMO. « Il [le chef de l’Etat] a décidé d’amputer le territoire national de 112 000 km2, un espace plus grand que Cuba, l’Irlande ou la Croatie. Il s’agit de la création d’un Etat dans l’Etat. » Qui plus est, ajoutent les relais internationaux de cette virulente campagne, « livré à la rapacité de dizaines de multinationales dérogeant aux lois du travail et à l’impôt [2] ». Pour l’ex-ministre de l’environnement Osorio, « cette initiative provoquera des dégâts environnementaux irréversibles, avec de graves conséquences pour les ressources hydriques, et rendra plus aiguë la décomposition sociale dans d’importantes zones du territoire aujourd’hui quasiment dépeuplées. »

Il y a là des arguments à ne pas négliger. Mais aussi de quoi sursauter d’étonnement… Tout au long du parcours qui, de Ciudad Guyana, mène à Upata, Guasipati, puis El Callao et Tumeremo, les longues lignes droites de la route ne traversent que des zones déboisées, des aires désolées, des champs qu’arpentent quelques troupeaux. Des cocotiers découpent leurs palmes contre le ciel. Où diable est donc passée la forêt vierge immaculée, l’immense jungle aux lianes énormes, aux cours d’eau inviolés, aux peuples d’Indigènes vivant en harmonie avec la Terre Mère, aux innombrables espèces d’oiseaux qu’est censément en train de détruire Maduro ?
« Il y a méconnaissance et désinformation malicieuse, réagit Luis Alberto Vásquez, technicien « révolutionnaire » (de tendance « écologiste et anarchiste » précise-t-il), qui, pour le compte du Centre national de technologie chimique (CNTQ), collabore avec le ministère du Pouvoir populaire pour le développement minier et écologique (MPPDME). On présente l’Arc comme le responsable de la situation alors qu’il prétend la régler. Il y a dans cette région un héritage historique très lourd auquel le gouvernement cherche à apporter des solutions. »

C’est en 1853 – et non en 2016 ! – qu’El Callao, fondée par des migrants en provenance de la Caraïbe, a changé pour toujours lorsque de l’or y fut découvert. Alluvionnaire d’abord, dans les fleuves et les cours d’eau, puis en sous-sol. A 20 minutes aujourd’hui en hélicoptère de Tumeremo, une compagnie anglaise creusa son premier puits en 1881 – fin de XIXe siècle au cours de laquelle des firmes européennes s’abattaient sur ce nouvel eldorado [3]. Lorsque, un peu plus tard, le prix de l’or s’effondra, ces entreprises se retirèrent. Mais l’exploitation des filons n’a jamais cessée.

En 1970 naquit la vénézuélienne Minerven, nationalisée quatre années plus tard. En même temps, multinationales et compagnies appartenant à la classe dominante – celle-là même qui s’est opposée à Chávez et tente aujourd’hui de renverser Maduro – se voyaient octroyer d’importantes concessions qu’elles exploitaient de façon totalement incontrôlée. Dans le pire des cas, elles ne produisaient pas un gramme du précieux métal. Faisant « certifier » leur minerai [4], elles jouaient en bourse avec les fluctuations du prix de l’or sur les marchés et engrangeaient d’importants profits, n’apportant, sous forme d’impôt, aucun bénéfice à l’Etat. D’autres, jouissant d’une autorisation d’exploitation de vingt, voire cinquante ans, en terminaient rapidement avec le filon le plus facile à arracher au sous-sol – le « filet mignon », s’amuse un acteur de terrain ! – et réclamaient immédiatement une autre concession, laissant derrière elles à l’Etat le reliquat de minerai le plus malaisé et le moins rentable à exploiter.
Dans ce sillage, au milieu de ceintures de misère, toute une population informelle s’installait et, repoussant la forêt et parfois les Indiens, transformait le Bolivar en un gruyère tropical creusé d’innombrables puits. N’en déplaise aux rêveurs mal informés, il y a bien longtemps que le paradis terrestre n’y existe plus.

Entre mines et activités connexes – acheteurs d’or plus ou moins véreux, fournisseurs de matériel, vendeurs de bricoles et de boustifaille, camionneurs, mototaxis, compagnes, prostituées –, environ deux cent cinquante mille personnes vivent d’un « extractivisme » devenu sauvage au fil du temps. Dont une proportion notable d’étrangers – Colombiens, Brésiliens, Guyaniens, Dominicains. A l’exception de quelques gisements à ciel ouvert, les plus épouvantables pour l’environnement, l’exploitation, souterraine, se mène depuis les « verticales », puits d’où s’enfoncent, entre 25 et plus de 80 mètres de profondeur, de très étroites et obscures galeries. Précairement assis sur un court bâton fixé perpendiculairement à l’extrémité inférieure de la corde qu’ils cramponnent à deux mains, les travailleurs descendent ou ressortent, au bout de plusieurs heures d’un labeur épuisant, grâce à un treuil des plus rudimentaires que deux gaillards aux traits rudes actionnent à la force des bras. A mesure que la profondeur augmente, rendant l’effort physiquement impossible, un « winch » électrique modernise quelque peu l’installation. Tout au long du jour, de ces mines, remontent à la surface les sacs de 50 kilos de terre d’où, dans les « plantas » voisines, sera extrait, par un ravageur traitement au mercure, le métal convoité.

Entre deux plongées, les travailleurs se reposent dans leur hamac. Partout autour, sur le « barranco » (le front de travail), l’équivalent d’une fourmilière redouble d’activité. Huit hommes et une cuisinière composent généralement l’équipe qui exploite les mines les plus modestes, l’immense majorité. Incapables de payer un logement ou même une chambre d’hôtel, tous vivent dans des campements insalubres faits de « casuchas » – toiles de plastique noire tendues sur des piquets. Ils ne tiennent d’ailleurs pas forcément à une habitation en dur. Leur précarité leur permet de se déplacer « à vitesse grand V » pour peu que surgisse la rumeur d’une « bulla » – le « raffut » que provoque la découverte inopinée d’un nouveau et supposé riche filon.
« Quand tu trouves de l’or, tu oublies tout, s’esclaffe un intéressé, jusqu’au nom de ta maman ! Tu récupères toute ton énergie. » Parfois jusqu’à l’absurde, jusqu’à la folie ! « En 1981, dans l’ouest du Bolivar, en pleine forêt, sous la piste d’atterrissage de leur campement, des types ont découvert des diamants, raconte Sergio Milano, professeur à l’Université nationale expérimentale de Guyana et spécialiste de l’activité minière. En une nuit, ils ont totalement défoncé la piste ! Quand ils ont retrouvé un minimum de bon sens, ils se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient plus ni sortir de là, ni être ravitaillés… »
Traditionnellement, les mineurs ont de l’or une vision magique. Pour eux, le métal pense, il a une personnalité. Ils prétendent qu’ils ne le découvrent pas, que c’est lui qui les trouve. Que c’est lui qui décide à qui il va apparaître. « Dans leur idiosyncrasie, dans leur cosmovision, la nature est seulement porteuse de richesse. Le concept de sa protection ou de sa conservation n’existe pas. » C’est donc, lorsque surgit la « bulla », à grands coups de pics, de pelles, d’explosifs et souvent de conflits que naît une nouvelle communauté.

Un gramme d’or environ pour 200 kilos de matériel brut : la boue collée sur leurs vêtements, les chanceux du moment s’entassent devant les officines qui, de Guasipati à Tumeremo, le long des rues bruyantes et encombrées d’une foule grouillante courant en tous sens, achètent, en argent liquide (qui a disparu dans tout le reste du pays) le métal précieux. La bière et le rhum coulent à flots. Les « filles » des « currutelas » cambrent les reins et tendent la main. « La maison de passe, c’est le centre social de la mine », soupire, ayant l’air d’en connaître un rayon sur la nature humaine, un habitant désabusé.

En période de crise économique, comme celle que traverse le Venezuela actuellement, des hordes d’hommes en quête de survie déboulent de partout. Des zones périphériques surgissent autour des agglomérations, dans la plus totale anarchie. « Cela a un fort impact, nous confie José Alejandro Martínez, le maire chaviste de Guasipati, ex-plus jeune édile du pays, qui entame son troisième mandat. En matière d’eau, d’électricité, d’équipements, cette ville n’est pas préparée à recevoir tant de gens. De plus, cette déferlante a une influence sur l’insécurité. »
Il rôde dans les parages des « malandros » (délinquants), des « pranes » (caïds), des bandes mafieuses appelées « syndicats » ou « bases », qui luttent pour le contrôle des territoires, armés de fusils R-15, FAL et AK-47. On pratique le racket – « la vacuna » (« vaccination » : un terme colombien). Quatre ou cinq grammes d’or à payer chaque mois pour éviter d’être embarqué dans les collines et tabassé, voire exécuté, parfois découpé à la tronçonneuse. A El Callao (25 000 habitants, 80 000 avec la population flottante), l’un des onze « municipios » du Bolivar, 90 assassinats ont eu lieu en 2015. Avec, de temps en temps, un pic spectaculaire de violence, très médiatisé. Le 4 mars 2016, à Tumeremo, quatorze corps sont retrouvés dans une fosse commune, exécutés par la bande d’Ulloa Suárez, alias « El Topo » (abattu par les forces de l’ordre ultérieurement). Cinq morts à El Callao, le 5 avril 2017, quand des sujets armés s’en prennent à une patrouille militaire. Onze malfrats au tapis et un officier de l’armée blessé, le 11 septembre 2017, à Tumeremo, lors d’un affrontement avec le « syndicat » du mafieux « Fausto ». Après neuf morts encore, à El Callao, dans le secteur San Luis, le 15 novembre, dix-huit malfrats porteurs d’armes de gros calibre tombent, le 11 février 2018, dans la mine Cicapra de Guasipati.

Chacune de ces tragédies voit se renouveler la même plaisanterie : les députés d’opposition, leurs supplétifs et leurs médias clouent au pilori… les forces de l’ordre, le gouvernement et Maduro. Quelques heures à peine après l’ultime drame de Guasipati, sans avoir effectué aucune enquête de terrain, Provea, supposée organisation de défense des droits humains devenue une quasi annexe du Département d’Etat américain, estimait que, d’après les faits portés à sa connaissance, il s’agissait « d’un nouveau massacre » des Forces armées bolivariennes [5]. Faisant réagir (parmi beaucoup d’autres) Carlos Clarck Wallace, bel homme de 74 ans, noir comme du charbon (et pas spécialement politisé), rencontré dans sa mine de Caratal (près d’El Callao) : « Pendant la IVe République [avant Chávez], il y avait d’avantage de respect pour la loi. Maintenant, avec leurs histoires de droits de l’Homme, quand vient la Garde nationale, on prétend que c’est de la répression. Ces choses-là circulent jusqu’à l’opinion internationale et contribuent à criminaliser le gouvernement. » 

Depuis quelques années, la violence a changé de nature. « Le mineur est un homme rude, mais pacifique, cette barbarie est importée, analyse Sergio Milano. Une partie des formes d’assassinat utilisées ces derniers temps viennent de Colombie. » La « ruée vers l’or » n’ayant pas attiré que des enfants de chœur, des paramilitaires en provenance du pays voisin ont effectivement importé leurs obscènes méthodes. « Comme ce sont des zones où le contrôle policier est déficient et où, jusqu’à présent, ils pouvaient agir avec une certaine liberté, ils se sont enkystés. »
Dans quel but ? A elle seule, l’activité minière informelle – la « pequeña minería » – produit au grand minimum deux tonnes d’or par mois. Paradoxalement, en 2015, la Banque centrale du Venezuela (BCV) n’en a reçu pour toute l’année que 700 kilos – 500 kg en 2016 – alors que, selon une directive de 2009, les mineurs ont l’obligation de lui vendre 60 % de leur production. En revanche, au large des côtes vénézuéliennes, l’île de Curaçao en exportait plus de 18 tonnes. Cette dépendance hollandaise des Caraïbes a ainsi engrangé 2,3 milliards de dollars entre 2010 et 2015… sans posséder une seule mine sur son territoire !
Dans le chaudron étouffant du Bolivar, or et diamants s’échappent par d’obscurs chemins – « los caminos verdes » – ou de discrètes pistes d’aviation clandestines vers le Brésil, la Colombie, le Guyana, Aruba et Curaçao… Qui, sans vergogne, « légalisent » puis exportent la richesse qu’ils savent volée à leur voisin. Aidés, chez celui-ci, pendant longtemps, par l’absence de contrôles et la plaie endémique de la corruption. « Un garde national, un policier, un fonctionnaire public ont des salaires modestes, explique Milano. On leur offre quelques grammes. Ça vaut des millions. Il est très difficile de résister. »

Longtemps, L’état a envisagé d’exploiter cette richesse. Sans réellement passer à l’acte. « Ce secteur était toujours relégué car le pétrole constituait la force motrice du pays : une extraction facile, avec peu de travailleurs, et un marché d’exportation à proximité », nous expliquait en mai 2017 le ministre du MPPDME Jorge Arreaza. Le péché capital du Venezuela du XXe siècle : l’or noir freinant toute autre activité. Par ailleurs, dans la loi des mines de 1952, le petit mineur n’existait pas. « Il devait être éliminé et était censé s’incorporer à l’industrie minière, rappelle Milano. Mais, que cela plaise ou non, il était là ! »
Il faut attendre 2001 pour que Chávez signe un décret-loi prenant en considération cet acteur oublié, qui extraie des fortunes, mais n’en récolte que de misérables miettes. En 1995, peu de temps après être sorti de prison pour sa tentative de coup d’Etat du 4 février 1992 contre le président Carlos Andrés Pérez, il a parcouru l’Etat de Bolivar et y a découvert la dure réalité de la vie des « mineros ». N’ayant rien oublié, il reconnaît la dette historique du pays à l’égard de cette population.
En août 2011, Chávez, encore lui, expose en conseil des ministres, puis publiquement, l’idée qu’il a en tête depuis longtemps. « Dans le sud du pays, affirme-t-il, nous avons l’une des réserves d’or les plus importantes du monde et je vous informe que je vais bientôt approuver une loi nous permettant de prendre en main la gestion de la région aurifère parce que les mafias et la contrebande y font régner l’anarchie. Cette loi est déjà prête pour réserver à l’Etat les activités d’exploration et d’exploitation de l’or et toutes les activités connexes. » Sans coup férir, il « invente » l’Arc minier. Quand le « comandante » parle, les courtisans se taisent. Aucun de ceux qui, aujourd’hui, sur ce thème, se réclament de lui pour crucifier Maduro, n’élève la voix.

« On ne va pas tenter de cacher le soleil avec un doigt en prétendant qu’il n’y a pas de dégâts environnementaux, admet en haussant les épaules José Ortiz. Evidemment qu’il y en a ! Il ne s’agit donc pas de produire “plus d’or”, mais “plus et dans de meilleures conditions”. Cela implique que nous devons être accompagnés par le peuple minier pour transformer les relations sociales de production. »
« Muchacho » né à Guasipati, avocat sans costume ni cravate, mais à l’énergie débordante et communicative, Ortiz est depuis un an président de la Mission Piar [6], elle même apparue en 2005 pour mettre un terme à ce Far-West « polluant et générateur de vices » par une « reconversion minière » pleine de bonnes intentions. Un échec, à ce moment. Car il existe trois types de « mineros ». Ceux qui, surgissant en période de crise, repartiront si la situation générale du pays vient à s’améliorer ; les investisseurs d’entreprises de taille moyenne et leurs salariés ; mais, et surtout, la masse des « historiques », dont les pères, grands-pères et aïeux, parfois sur cinq ou six générations, pratiquaient déjà cette activité. « Ces gens-là, tu ne les transformes pas en coiffeurs, en paysans ou en en boutiquiers du jour au lendemain. Tu te heurtes à tout un substrat culturel. Ils ne bougeront jamais, et moins que tout par décret. Le gouvernement a dû reculer. »

Lorsque le vice-président Elías Jaua lance à son tour en 2010 le Plan Caura, destiné à interdire la recherche illégale et terriblement nocive de l’or et du diamant sur le bassin du río Caura, habitat et terre ancestrale des Indiens Yekuwana, Sanemá et Hoti, il se heurte lui aussi à des résistances initialement sous-estimées. En plein boom pétrolier, l’Etat indemnise les propriétaires de barges et d’installations, lesquels empochent l’argent et… vont se réinstaller un peu plus loin.
Quand enfin Chávez « nationalise » l’or en 2011, en expliquant aux investisseurs privés et aux multinationales que, désormais, l’Etat se réserve les tâches d’exploration-exploitation aurifère et devra posséder 55 % du capital des firmes du secteur, ceux-ci décident de s’en aller. A travers Minerven, l’unique entreprise publique existant alors avec ses 800 travailleurs, l’Etat prend le contrôle des multinationales – Crystallex, Rusoro Mining, Mineria MS Ca, Promotora minera de Guyana, Gold Reserve Inc. –, mais, d’une certaine manière, semble hésiter sur le rôle à attribuer à la « pequeña minería ».

« L’or, jusque-là, ne laissait rien, à l’exception de la malaria, d’un environnement saccagé et d’une situation sociale absolument désastreuse, résume l’actuel ministre du MPPDME Victor Cano. Il y avait dès lors deux manières de procéder. A feu et à sang, en envoyant l’armée nettoyer le secteur d’une partie de sa population, ou en travaillant avec les mineurs, chemin que nous avons choisi. Même si c’est difficile, nous en sommes conscients. »
En récupérant en 2016 le flambeau defeu Chávez, Maduro et ses collaborateurs ont établi les bases « réelles » du projet de développement. Premier élément, essentiel, systématiquement occulté par les détracteurs de l’Arco : seuls 5 % de la « potentielle » zone de production de 112 000 km2 donneront lieu à une exploitation, qui plus est « contrôlée ». Ailleurs, dans les aires sous régime d’administration spéciale et les parcs nationaux, la biodiversité sera protégée.

Le 5 décembre 2017, un décret a démarqué les vingt-trois zones (3 400 km2), définies avec le ministère de l’Ecosocialisme, dans lesquelles pourra être exercée l’activité minière. Tout individu ou communauté exerçant en dehors de ces zones doit immédiatement migrer vers les aires autorisées. Deux pour le diamant, vingt-et-une pour l’or. Quelques-unes destinées à la grande industrie – Faoz (Venezuela) pour le coltan – et à quelques multinationales – Afridiam (République démocratique du Congo) pour le diamant, Bedeschi (Italie) pour l’or, ainsi que Yankuang Group (Chine), Barrick Gold Corporation, MPE International Inc et Gold Reserve (Canada). Comme pour le pétrole, des entreprises obligatoirement « mixtes » dont l’Etat sera propriétaire à 55 % et, précise-t-on au ministère, avec un volontarisme évident, « garant du respect des règles salariales et environnementales ».
La majorité des zones sera néanmoins réservées à la moyenne et petite « minería » [7], dans des conditions également imposées par l’Etat.  » Une recherche d’équilibre entre quatre lignes « stratégiques » : apport à l’économie nationale, sécurité, mesures sociales et protection de l’environnement. « Un plan construit sur le territoire, précise Ortiz, avec la participation des gens et la pleine connaissance de leur réalité, de leur culture, de leurs traditions ; pas planifié à Caracas dans une station de métro. »

En 2017, plus de sept cent réunions ont été organisées, par le biais du Conseil populaire minier (CPM), entité créée par les intéressés ces dernières décennies pour lutter, parfois avec succès (et l’aide de Chávez), contre la grande industrie qui tentait de les expulser. « Il y a des zones, explique Victor Cano, où l’on ne savait même pas combien il y a de personnes… » Pendant trois mois, une équipe de techniciens et de professionnels, accompagnés par cinquante garçons et filles de 17 à 35 ans encadrés par la Mission Piar et le « chapitre minería  » du Plan de travail pour les jeunes – la Chamba Juvenil [8] – se sont plongés dans ces espaces chaotiques pour en recenser les habitants. « Le mineur ne sort pas de sa mine, poursuit le ministre, jamais. Il fait sa vie dans la mine, mange dans la mine, reste à la mine. Impossible de lui dire “va te faire enregistrer à El Callao ou Ciudad Bolivar”, il ne le fera pas. On doit se rendre sur place pour l’identifier. »
Au terme de cette intervention a été formalisé un Registre unique des mineurs (RUM) qui permet de connaître de plus près la réalité. « L’accueil a été différent en fonction des endroits, nous confie une jeune femme de Puerto Ordaz, qui a participéà cette enquête de terrain. Une fois seulement, les mineurs ont refusé de nous recevoir, tout en nous traitant avec cordialité. Ailleurs, ça s’est passé très tranquillement. On n’a rencontré des réticences que dans environ 10 % des cas. » Pour la première fois dans l’Histoire, nous content quelques grands-pères, le gouvernement prend en compte la « piétaille » des « mineros » pour formaliser et réglementer leur activité.

En quelques mois, le gouvernement a signé quarante-six « alliances stratégiques » avec ces derniers – entre cent et cent cinquante autres se trouvant en instance de formalisation. « Ils s’organisent en coopératives, en entreprises dotées d’un statut juridique, s’associent à l’Etat, doivent payer des impôts, mais, en échange, rentrent dans la légalité, c’est gagnant-gagnant. » Jusque-là livrés à une armée de profiteurs et de trafiquants pour se fournir en matériels et combustible à des tarifs exorbitants, ils peuvent désormais les acquérir légalement, à prix régulé, réduisant ainsi leurs coûts de production. En contrepartie, ils s’engagent à vendre leur or à travers la compagnie nationale Minerven, qui, pour le compte de la Banque centrale du Venezuela (BCV), le leur achète, rubis sur l’ongle, au prix international du marché – pour parler clair : au taux de change illégal et manipulé dans le cadre de la « guerre économique » imposée au Venezuela [9]. Un aveu d’impuissance, mais aussi, très pragmatiquement, le seul moyen de décourager l’exploitation clandestine et de mettre à mal la concurrence des mafias. « Actuellement, c’est l’Etat qui paye le mieux, nous confie Mireya Cobarubia, co-propriétaire de la mine Tesoro de Dios. Plus que les étrangers ! Depuis qu’on a signé notre alliance et qu’on est partenaires, tout va beaucoup mieux, on collabore à la construction de ce pays. »

Pour bénéficier de ces conditions qui ne nuisent en rien à leurs intérêts, les « mineros » doivent néanmoins faire un effort et, « impérativement », respecter un certain nombre de règles, en matière de sécurité et de protection de l’environnement. Dans ce registre, le principal défi concerne le traitement du matériel aurifère sorti des puits. « C’est nouveau dans le pays, se réjouit Alberto Vásquez, notre « écologiste anarchiste » du CNTQ. Jusque-là, le traitement se faisait presque exclusivement avec du mercure, dont il faut deux tonnes pour obtenir une tonne d’or. Peu efficace donc, et terriblement polluant, il contamine nos ríos et nos poissons. » En effet très toxique, ce métal lourd relâché dans les eaux résiduelles, détruit la faune, la flore et même les hommes en contaminant la chaîne alimentaire par bioaccumulation ; auparavant, chauffé en plein air pour en séparer l’or qu’il a amalgamé, il a produit des gaz dévastateurs pour le « minero » qui procède à l’opération et son entourage immédiat [10].
Il s’agit désormais, pour les mineurs organisés, de se tourner vers les « plantas » utilisant le cyanure, dont quelques-unes existent déjà ; et de pousser les propriétaires d’équipements utilisant le mercure à remplacer leurs néfastes installations. Négativement connoté – à cause des suicides et des homicides par empoisonnement ! –, le cyanure, infiniment moins contaminant que le mercure, se dégrade beaucoup plus facilement. Si, dans son installation initiale, le processus de lixiviation qu’il permet se révèle plus coûteux, il permet, une fois opérationnel, de récupérer 92 % de l’or contenu dans le matériau brut, quand le mercure n’en capte que 38 à 40 %. A minima, une production passant du simple au double, donc un investissement rapidement rentabilisé [11]. Par ailleurs, la cyanuration ne présente un danger qu’en cas de rupture des digues qui retiennent les boues à 75 % liquides qu’elle rejette en bout de course – ce qui s’est déjà produit de par le monde, chacun en est conscient. « Le ministère nous a sollicités pour qu’on trouve des technologies alternatives, souligne Vásquez. On travaille activement sur de nouvelles possibilités, plus écologiques, de substitution. »

Bien entendu, les chemins du progrès, rarement linéaires, ne sont pas exempts de difficultés. Au sortir du traitement dans les « plantas » (également appelées « molinos » ou « moulins brésiliens ») utilisant le mercure, les boues résiduaires mêlées aux flots d’eaux toxiques constituent, une fois asséchées, les « colas » – sables inertes qui contiennent encore, on l’a vu, environ 60 % de l’or très fin non capté par cette technique d’extraction. Ce sont ces « arenas » que récupèrent en priorité les quelques installations procédant par cyanuration, comme Inversiones Guaviare (10 à 15 kilos d’or par mois, 200 ouvriers travaillant en trois-huit). « L’objectif à atteindre est qu’elles traitent la matière primaire, que le mineur y aille directement, sans passer par le mercure, explique lucidement Darwin Evans, vice-président de Minerven, à El Callao. Mais il y a une quantité importante de “molinos” et de gens qui dépendent de leur activité. A mesure du processus d’organisation, on devrait dépasser cette phase, mais ça va forcément prendre du temps. »
Nous faisant visiter son modeste « molino » de Tesoro de Dios, Mireya Cobarubia confirme à sa manière : « On est conscients de ce que le mercure est mauvais pour notre santé et l’environnement, qu’il va arriver un jour où ce moulin ne pourra plus fonctionner, à cause de la contamination, et qu’on devra apporter le matériel directement à l’usine de cyanuration. Donc, tout le monde commence à se réorganiser, mais sans pression. » Un processus de transformation graduel qui a, quoi qu’on en pense, le mérite d’avoir commencé. Et dans lequel chacun peut trouver son compte s’il est bien mené…
« En 2005-2007, avec le CNTQ, on a calculé la quantité d’“arenas” issues du mercure non encore retraitées, raconte Vásquez, évoquant l’Etat de Bolivar. On est arrivés à 10 millions de tonnes ! Si l’on répartit cette quantité entre les traditionnelles équipes de mineurs, et si l’Etat finance ou subventionne de nouvelles installations de cyanuration, ils vont récupérer de l’or sans être tentés de partir dans les zones de forêt primaire ! »

Souvent levés à quatre heures du matin pour arpenter routes et pistes de terre rouge, les membres de la Mission Piar déploient une activité aussi enthousiaste qu’incessante. Militants autant que fonctionnaires, ils constituent la pièce maîtresse de « la grande transformation » recherchée. Deux cent-trente étudiants et professionnels du Plan de travail pour les jeunes – géologues, ingénieurs des mines, travailleurs sociaux, bacheliers, de toutes les universités de l’Etat de Bolivar – actuellement en formation au cri enthousiaste et ludique de « pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea [12 ! », vont les assister pour, selon José Ortiz, « entreprendre une humanisation des mines ». En poussant à l’abandon du mercure, déjà interdit, mais qui jouit d’une période de « tolérance » : « On n’envoie pas l’armée, on fait les choses progressivement. Quand le temps de grâce sera terminé, tout le monde devra se soumettre à la loi. » Avec des principes simples à comprendre. Par exemple : « Si tu as dévasté la nature, tu dois replanter ! »
La mission entend également favoriser l’émergence de projets socio-productifs – pisciculture, agriculture, briqueteries, petites entreprises – « car il ne s’agit pas de remplacer la rente pétrolière par la rente minière ». Ce qu’ont manifestement intégré nombre d’intéressés : « On a déjà prévu un terrain pour monter un élevage de porcs et développer le maraichage, confirme ainsi Ramón Calderón en nous accueillant dans la zone de La Ramona (1 500 familles, plus une population flottante de 500 personnes). On projette également d’avoir un camion, une ambulance, un module de santé, un terrain de foot, une bonne école et un lycée avec leur cantine. Nous devons aussi préparer notre jeunesse en l’envoyant à l’Université… »
Autres axes de travail, « la santé intégrale, sexuelle et reproductive » ainsi que la sécurisation des mines, souvent dangereuses, non étayées, mal ventilées, où ne sont utilisés ni casques, ni masques, ni gants. Et même un registre « loisirs » pour pousser les mineurs à créer des équipes de football, organiser des tournois, « prendre des vacances de quelques jours au bord de la mer plutôt que de dépenser tout leur fric au bordel… »
« On dira que je suis fou, rit Ortiz, mais c’est notre rôle ! La mine doit cesser d’être un espace de production avec violence pour devenir un espace de production humain. »

« Vous allez vous marier avec un projet et ses difficultés, annonçait ce même Ortiz le 10 mars, sans langue de bois, aux deux cent soixante « chamberos » – jeunesde la « Chamba Juvenil » – réunis à Ciudad Bolivar, capitale de l’Etat que borde le puissant Orenoque. Il y a des choses qu’on pourra faire immédiatement, d’autres à moyen terme, d’autres à long terme. Lorsque des complications inattendues vont surgir, ne sombrez pas dans le découragement. Aucun de nos efforts ne sera vain. Nous ne pouvons pas nous rendre ! Notre champ de bataille, c’est les mines, les pieds dans la boue, avec les gens. »
De fait, le message global commence à générer une dynamique. Les premiers résultats sautent aux yeux. Lors d’une visite à San Rafael de la Camora, l’éternel sourire d’Ortiz s’élargit : « la alzadora » – un simple monte-charge – protège du vide impressionnant les trois hommes qu’il transporte à moins 85 mètres grâce à de très inhabituelles sangles de sécurité. Tous les mineurs portent bottes et casque de sécurité.
De quoi motiver les « chamberos » qui se préparent à se lancer dans l’aventure, avec ferveur, « patriotisme », ils ne s’en cachent pas, mais aussi quelques craintes au fond des yeux. Jolie brune de 32 ans abritée derrière de larges lunettes de soleil, Maria Santoya frissonne : « Tu te demandes comment on va te recevoir… Il y en a qui sont dans les mines depuis une éternité, sur plusieurs générations, et nous, on va se pointer et leur dire qu’il faut mettre un casque, un masque pour les poumons, des gants de chantier ! “Qu’est-ce que c’est que cette jeunette qui vient m’expliquer ce que je dois faire”, vont-ils penser… » Laissant fuser un léger rire, une de ses copines l’interrompt : « C’est tous des hommes ! C’est justement parce qu’on est des “muchachas” qu’ils vont ouvrir de grands yeux et nous écouter. » Ce à quoi Isberlyn González, une géologue de Caroni, ajoute : « On n’y va pas seulement pour les mineurs. On y va aussi pour aider, sur le plan social, leurs femmes et leurs enfants. » Derrière elles, dans un charivari d’exclamations joyeuses, un groupe rugit : « Pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea  ! »
C’est aussi ça, le Venezuela.

« On a défini cinq minéraux stratégiques  : l’or, les diamants, le coltan, le cuivre et l’argent », commente le ministre Victor Cano. Le coltan est exploité depuis moins longtemps que l’or, et de façon artisanale. On ne savait pas qu’il était si important, on n’en a entendu parler que ces dernières années. » Et pour la première fois en 2009, quand Chávez en personne révéla qu’on avait découvert des mafias exploitant de manière illégale et détournant en contrebande en Colombie « un métal stratégique appelé coltan ».
Minerai aussi précieux que l’or du fait de son utilisation dans les industries électronique et spatiale, indispensable à la fabrication des téléphones portables, tablettes et condensateurs d’ordinateurs que même les « écolos » les plus purs utilisent quotidiennement pour dénoncer son extraction « par le gouvernement irresponsable de Maduro », le coltan peut être extrait artisanalement et dans des conditions apocalyptiques, comme en République démocratique du Congo (RDC), ou selon un mode industriel, mécanisé et relativement sécurisé. Pas d’enfants dans les mines donc, ni travail forcé au Venezuela où deux entreprises mixtes fonctionnent d’ores et déjà dans le secteur de Los Pijiguaos. Le 9 septembre 2017, l’Entreprise mixte minière écosocialiste Parguaza (Emmepas) a annoncé avoir produit sa première tonne et le pays a communiqué qu’il allait procéder à sa première exportation « officielle » – aucune nation d’Amérique latine ne disposant encore d’installations pour raffiner cet « or bleu ».
Lui aussi exploité artisanalement, le diamant fait l’objet, depuis plusieurs années, de négociation et de discussions avec des entreprises angolaises et sud-africaines intéressées par une association avec l’Etat vénézuélien. D’après le président Maduro, cité par le quotidien El Universo du 3 juin 2017, la zone concernée s’étend sur 10 000 hectares où, estiment les géologues, se trouveraient 40 millions de carats [13].

Ne voir dans l’arrivée de multinationales, dans les conditions précitées, qu’une « mise à l’encan du pays » et une « soumission au capitalisme » a un aspect terriblement simpliste et réducteur. Toutefois, que le retour de la canadienne Gold Reserve reste en travers de la gorge de ses détracteurs n’a rien non plus de vraiment indécent.
En 1992, pour exploiter la mine Brisas de Las Cristinas, Gold Reserve a obtenu une concession, dont elle s’est crue propriétaire (alors que, selon la Constitution, le sous-sol appartient à la nation). Lorsque, en 2009, Chávez a révoqué cette concession, la multinationale en a appelé à la Banque mondiale qui, bien entendu, à travers le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (Ciadi), lui a donné raison. Au terme de six années de confrontation, l’Etat vénézuélien a été condamné à payer 1,037 milliards de dollars d’indemnité – dont près de 800 millions ont été réglés, le solde donnant lieu à un accord qui permet la création de l’Entreprise mixte éco-socialiste Siembra minera, dont la compagnie canadienne possède 45 % des actions. Le champ d’action de ce « partenariat, que le pouvoir entend « plus écologique qu’auparavant », s’étendra sur les 18 951 hectares du projet Brisas Cristinas, l’un des plus importants gisement d’or et de cuivre du monde, où Gold Réserve opérait avant 2009 et où elle a laissé derrière elle un désastre épouvantable en matière d’environnement [14].

L’apparition en 2016 de la Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (Camimpeg) provoque tout autant les suspicions. Pour le pouvoir, il s’agit, la crise économique étant ce qu’elle est, de permettre à ce « moteur industriel militaire » de générer des ressources afin de subvenir à ses besoins en matière d’équipement, d’armement et de fonctionnement. Et, s’agissant de l’Arc minier, d’y assurer une présence permettant de contrôler et réduire la présence des groupes irréguliers. Pour ses critiques, ce « cadeau » fait aux généraux donne à ceux-ci un pouvoir économique, et donc politique (déjà non négligeable) préoccupant. D’autres, et pas forcément anti-chavistes, du côté de Guasipti et El Callao, se montrent dubitatifs – certains militaires se montrant, en quelques circonstances, sur le terrain, moins enclins à travailler de pair avec le peuple « minero » qu’à défendre des intérêts douteux, y compris à travers la corruption ou même parfois la répression.
Les mêmes rajoutent généralement que si Washington et l’opposition, à la recherche d’un « Pinochet » (« démocratique », cette fois !), n’appelaient pas ouvertement les forces armées à renverser Maduro, le pouvoir aurait moins de raisons de s’assurer sa fidélité en lui consentant quelques « gratifications » excessives. Néanmoins limitées dans le cas présent : contrairement aux thèses absurdes véhiculées par les réseaux sociaux – qui mériteraient d’ailleurs, à l’examen, d’être rebaptisés « copier-coller sociaux » – les militaires ne se sont pas vu octroyer l’exclusivité de l’exploitation de l’Arc minier : ils ne pourront opérer que dans deux zones, quand on peut supposer qu’ils en espéraient beaucoup plus.

D’après le recensement de 2011, 54 686 Indigènes vivent dans l’Etat de Bolivar, répartis dans 182 communautés. Il n’est pas possible ici d’entamer une description systématique des frictions existant sur ce thème, très classiques au demeurant. Arrêtons nous plutôt sur quelques instantanés qui aideront à baliser le terrain.
D’après les opposants, le gouvernement ne respecte pas la Constitution qui, dans son article 119, traite des « garanties que les Indigènes doivent avoir quant à leurs terres » et, dans le 120, précise que l’exploitation des minerais y existant se fera « sans préjudice pour leur intégrité culturelle, sociale et économique ». La loi organique des peuples indigènes de décembre 2005, par ailleurs, prévoit une « consultation préalable et informée (…) de bonne foi, prenant en compte les langues, la spiritualité, respectant l’organisation propre, les autorités légitimes (…) des peuples et communautés indigènes concernés ». Obligation qui ne serait pas respectée.
De son côté, en mai 2017, le ministre Jorge Arreaza nous affirmait que de telles consultations, respectant les formes et les normes, avaient bel et bien lieu. « On leur présente le projet, on leur explique l’impact environnemental. S’ils disent “ici, non, c’est un territoire sacré”, on écarte immédiatement. On leur explique aussi le besoin de main d’œuvre, certains s’opposent, d’autres non. »
Pour Juan Carlos Velásquez, capitaine général des communautés du « municipio » Gran Sabana, l’Arc minier représente un problème de plus pour des populations déjà affectées par les trafiquants de combustibles. Dans le même registre, Esteban Rodríguez, porte-parole des Ye’kuana de l’Alto Ventuari (Amazonas), estime qu’« il attirera des inconnus sur le territoire, prostituera les femmes indigènes et apportera des maladies ». Francisco Rojas, de la Confédération indigène bolivarienne d’Amazonas, affirme quant à lui qu’il provoquera « des guerres et des problèmes entre Indigènes, car quelques membres des communautés concernées par le décret ont donné leur accord et l’ont même fait savoir à l’opinion publique [15 ».

Deux logiques, deux cultures, deux modes de pensée ? Pas forcément. Les « peuples originaires » ne constituent pas un bloc homogène. Pour le compte de la communauté Mapoyo, Jairo García, lors d’une audience devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, a fait connaître son appui au développement de l’Arc minier. Une partie des Yekuana partage cette position « pro-minería  ». Les Pemones ont une histoire minière ancestrale. Pour le meilleur et pour le pire : utilisation du mercure, liens avec les contrebandiers. Le 2 mars dernier, pendant notre séjour, alors que la vice-ministre devait rencontrer leur capitaine général le lendemain, ils séquestraient une fonctionnaire, provoquant l’émoi. Car les logiques des fils de la « Terre-mère » sont parfois tordues : alors qu’ils ont signé une alliance stratégique et pratiquent l’extraction de l’or, ils veulent pouvoir le faire dans une zone qu’a interdit le gouvernement pour… préserver la biodiversité !

Au-delà des polémiques et controverses, une forte majorité de mineurs plébiscite manifestement le changement. Le 9 mars, dans la chaleur moite de Caicara del Orinoco, sous les paillotes d’un « Club de musique créole », une assemblée attentive et joyeuse assiste à la signature de 43 « alliances stratégiques » entre le gouvernement et des petits producteurs de diamant. A la tribune, le ministre Victor Cano côtoie le vice-président de la BCV José « Chino » Khan, le gouverneur du Bolivar Justo Noguera, les autorités militaires et les édiles locaux. « Cette alliance stratégique avec l’Etat est un acte historique de dignification de notre travail, scande, sans trop de précautions oratoires, l’orateur qui ouvre la cérémonie. Avec tout le respect pour nos Forces armées, ici présentes, les mineurs artisanaux qui sortaient les diamants pour nourrir leur famille avaient peur chaque fois qu’elles apparaissaient ! Ils étaient illégaux, on leur brûlait tout, on leur détruisait leurs machines, comme s’ils étaient des délinquants. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement travailler pour élever leurs enfants. Aujourd’hui, grâce au gouvernement révolutionnaire, c’est possible… D’autres vont nous rejoindre. (…) L’or, le diamant, le coltan vont jouer un rôle aussi important que le pétrole et notre activité va être capitale pour renforcer économiquement la patrie dans la difficile situation que nous traversons. »
On pourrait multiplier les déclarations entendues à l’infini, mais l’essentiel, ce jour-là, est dit. On citera simplement la confirmation apportée par Catalina Gómez, sympathique jeune femme actionnaire d’une modeste mine – neuf personnes au fond du « barranco », cinq en surface – dans le secteur Pérou d’El Cllao : « Avant, on avait des problèmes, on nous confisquait nos machines, on nous maltraitait, on nous expulsait ! Maintenant, on est protégés par l’Etat, ça nous permet de travailler. »
Un Etat qui récolte les fruits de sa politique : alors que la Banque centrale (BCV) ne recevait que 500 kilos d’or en 2016, elle en a stocké 8,5 tonnes en 2017 et en annonçait déjà 8 tonnes début mars 2018 – avec un objectif raisonnable de 24 tonnes en fin d’année. Deux milliards de dollars pour le fisc, espère Victor Cano. Un dur coup aux mafias étrangères qui, durant des années, se sont enrichies sur le dos du pays. Et de quoi alimenter la fureur de Washington et de l’opposition… C’est en effet grâce à cet or que le Venezuela, soumis à des sanctions économiques chaque jour plus pénalisantes des Etats-Unis, a pu financer une partie de ses importations, en particulier d’aliments, en janvier et février 2018.

Avec la complexité de ses causes, de ses effets et de ses contradictions, la transformation et l’utilité de l’Arco requièrent, comme on peut le voir, pour être jugées objectivement, un minimum d’informations et de bonne foi. Décoloniser la « minería », la rendre moins prédatrice pour l’environnement, améliorer la situation de dizaines de milliers de travailleurs, tout en remplissant les caisses de l’Etat… On peut débattre de cette approche, douter de sa réussite (et pour certains souhaiter son échec !), mais, en tout état de cause, on est loin de la planification cynique et irresponsable du « saccage à grande échelle » régulièrement dénoncé.
Le 20 mars dernier a été célébré le premier anniversaire de la création du Parc national indigène populaire Caura, espace vierge de 7,5 millions d’hectares (20 % de l’Etat du Bolivar), dans lequel vivent, entre autres, sept ethnies – Yekwana, Sanema Hoti, Pemón, Hivi (Guajibo), Eñepa et Kariñas – reconnu par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) comme la zone forestière humide protégée la plus grande du monde.
Oui… au Venezuela !

L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias

Photographies : Maurice Lemoine

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« Forêt vierge » entre Guasapati et El Callao !

 

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Mine de San Rafael de la Camora

 

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Mine de San Rafael de la Camora (moins 85 mètres)

 

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Mine de San Rafael de la Camora

 

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Mine de San Rafael de la Camora

 

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Mine de San Rafael de la Camora

 

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Mine de San Rafael de la Camora

 

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Traitement du minerai au mercure dans l’installation de La Romana (El Callao)

 

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Traitement du minerai au mercure dans l’installation de La Romana (El Callao)

 

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Résidus du traitement au mercure (« la cola »)

 

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Traitement du minerai au mercure dans l’installation de La Romana (El Callao)

 

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Amalgame de l’or et du mercure

 

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Campement de mineurs

 

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« Chamba Junevil minera » (Guasipati)

 

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« Chamba Junevil minera » (Guasipati)

 

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Installation de traitement au cyanure (El Callao)

 

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Installation de traitement au cyanure (El Callao)

 

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Installation de traitement au cyanure (El Callao)

 

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Installation de traitement au cyanure (El Callao)

 

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Résidus de traitement au mercure (Mine « Tesoro de Dios »)

 

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Produits chimiques

 

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Mine à ciel ouvert

 

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Particules d’or retenues par le mercure

 

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Mine de la zone El Perú (Le Pérou)

 

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Mine de la zone El Perú (Le Pérou)

 

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Mine de la zone El Perú (Le Pérou)

 

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Mine de la zone El Perú (Le Pérou)

 

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El Perú : bidonville créé par les nouveaux arrivants au cours des huit derniers mois

 

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El Callao

 

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El Callao

 

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El Callao

 

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Signature d’une « Alliance » avec les producteurs de diamants (Caicara del Orinoco)

 

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Signature d’une « Alliance » avec les producteurs de diamants (Caicara del Orinoco)

 

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Signature d’une « Alliance » avec les producteurs de diamants (Caicara del Orinoco)

 

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Signature d’une « Alliance » avec les producteurs de diamants (Caicara del Orinoco)

 

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Diamants remis symboliquement au ministre Victor Cano (Caicara del Orinoco)
Notes

[1] Table d’Unité démocratique : organisatrice des violences insurrectionnelles qui se sont soldées par 45 morts en 2014 et 125 en 2017 parmi les opposants, les forces de l’ordre, des malchanceux passant au mauvais endroit au mauvais moment et des chavistes, avec, à chaque fois, des centaines de blessés.

[2] « Arc minier de l’Orénoque  : quand Maduro et l’opposition s’entendent sur le dos des indigènes, des travailleurs et de l’environnement », Hebdo anticapitaliste, Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Paris, 26 juin 2017.

[3] D’après les chroniques, on peut même remonter plus loin puisque celles-ci rapportent que, à l’époque coloniale, les missionnaires faisaient exploiter l’or par les Indigènes afin de l’exporter en Espagne.

[4] Processus d’évaluation et de quantification des réserves minières exécuté par des organismes scientifiques d’exploration et d’analyse du sous-sol.

[5]  BBC Mundo, Londres, 12 février 2018.

[6] Général pendant les guerres d’indépendance et ami de Simón Bolivar, Manuel Carlos Piar, condamné à mort pour « insubordination sédition et conspiration », fut exécuté le 16 octobre 1817 après que Bolivar ait ratifié la sentence.

[7] La petite « minería » traite entre 0 et 100 tonnes de minerai aurifère par jour ; la moyenne, entre 100 et 500 tonnes ; la grande, aujourd’hui représentée par la seule Minerven, plus de 500 tonnes.

[8] Programme de formation et de production destiné à inclure 600 000 jeunes dans le développement d’un nouveau programme économique rompant avec le rentisme pétrolier.

[9] Début mars 2018, lors de la réalisation de ce reportage, 1 dollar s’échangeait officiellement contre 25 000 bolivars ; au marché noir, il permettait d’obtenir 240 000 bolivars.

[10] A El Callao, depuis 2009, 37 % de la population présente des taux de mercure supérieurs au niveau tolérable.

[11] C’est l’acquisition nécessaire de « moulins à bol de broyage » et de réservoirs avec injection d’air, qui rend important l’investissement pour une usine de cyanuration.

[12] « Pic, pic, pelle, pelle, remue, remue la batée ! »

[13] 1 carat = 0,20 grammes.

[14] Ce retour de Gold Reserve se fait pour elle à des conditions avantageuses. Toutefois, contrairement aux allégations des opposants, les impôts et taxes qu’elle devra payer, ainsi que les bénéfices revenant à l’Etat n’ont rien de léonins. Lire : « Oro y CIADI : El arreglo de Gold Reserve con Venezuela », Mining Press, Buenos Aires, 8 août 2016.

[15] Lorena Meléndez, « El Arco minero pasó hasta por encima de los derechos indígenas », Runrunes, Caracas, 23 février 2017.

http://www.medelu.org/L-Arc-minier-de-l-Orenoque-les

« Il faut diversifier notre économie sans toucher au social »

Publié par Venezuela infos dans Etats-Unis,

Jorge Rodriguez

Dans un entretien réalisé pour l’Humanité par Cathy dos Santos, Jorge Rodriguez, ministre vénézuélien de la Communication et chef de campagne du président Nicolas Maduro, candidat à sa réélection, revient sur les raisons de l’échec des pourparlers avec l’opposition, dont une partie concourra au scrutin présidentiel.

L’élection présidentielle aura lieu le 20 mai prochain dans un contexte économique très tendu. Une partie de l’opposition a annoncé qu’elle ne participera pas à ce scrutin. Pourquoi selon vous ?

Jorge Rodriguez Voilà deux ans que le président Nicolas Maduro appelle l’opposition à un processus de dialogue. Un processus durable pour jeter les bases d’une cohabitation pacifique et ce, malgré le fait que nous ayons une vision du pays différente. Nous prônons des modèles sociaux, politiques, économiques complètement antagoniques. Mais, pour le gouvernement, il s’agissait d’éviter toute action extraconstitutionnelle : coup d’État, violences dans les rues… Cette proposition de dialogue s’est concrétisée par plus de cent cinquante réunions secrètes et officielles avec l’opposition. Après l’élection de l’Assemblée nationale constituante en août 2017, l’idée de renouer le dialogue en République dominicaine a été avancée. Le président dominicain, Danilo Medina, a offert ses bons offices. Le dialogue a abouti en décembre à un préaccord qui contenait toutes les garanties électorales, à savoir le registre électoral, la présence d’une observation internationale, la composition du Conseil national électoral. Il abordait également le renforcement institutionnel, la reconnaissance de l’Assemblée nationale constituante de la part de l’opposition…

En tant que chef de la commission de dialogue du gouvernement bolivarien, vous étiez aux premières loges de ces pourparlers en République dominicaine. En février encore, l’accord était présenté comme imminent…

Jorge Rodriguez Durant l’année 2016, les dirigeants de l’opposition vénézuélienne et les mentors internationaux tels que le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, le chef de l’État colombien, Juan Manuel Santos, et même le président américain, Donald Trump, disaient que la solution à la crise politique passait par une présidentielle. En décembre donc, nous nous sommes fixé comme objectif un nouveau round de discussion exclusivement autour de la question de l’agenda électoral. L’opposition voulait que la présidentielle se tienne le 9 juin et nous, le 18 mars. L’ancien président du gouvernement espagnol, et médiateur, José Luis Rodriguez Zapatero, entreprend un voyage à Caracas et se réunit avec l’opposition. Celle-ci avance alors la date du 22 avril, et le président Nicolas Maduro donne son accord. J’ai moi-même appelé les responsables de la Mesa de Unidad Democratica (MUD – coalition de l’opposition), en leur confirmant que nous allions donc signer l’accord. Tout était prêt en République dominicaine jusqu’au pupitre où nous devions faire nos déclarations officielles. Et puis, dans l’après-midi, Julio Borges, l’ancien président de droite de l’Assemblée nationale, a reçu un appel téléphonique de la Colombie.

Qui était au bout du fil ?

Jorge Rodriguez Coïncidence, le secrétaire d’État américain (qui a depuis été limogé), Rex Tillerson, entreprenait une tournée en Amérique latine. Ce jour-là, il se réunissait avec le président colombien, Juan Manuel Santos. L’opposition nous a alors annoncé qu’elle ne signerait pas l’accord. De retour à Caracas, José Luis Rodriguez Zapatero a envoyé une lettre à l’opposition pour lui demander quelle était son alternative dès lors qu’elle refusait de participer à une élection présentant les garanties sur lesquelles elle avait elle-même travaillé.

Peut-on affirmer que les États-Unis ont directement influencé la décision de la coalition de droite de ne pas signer l’accord politique et électoral ?

Jorge Rodriguez Il n’y a aucun doute à avoir en la matière. Tout comme il est vrai également que le chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Caracas, Todd Robinson, a demandé à Henry Ramos Allup, qui s’était porté pré-candidat de l’opposition à l’élection présidentielle, de ne pas se présenter.

Lors de sa tournée en Amérique latine, l’ex-secrétaire d’État Rex Tillerson a plaidé pour la constitution d’une sorte de front anti-Venezuela. Cet appel augure-t-il d’un interventionnisme plus direct de Washington ?

Jorge Rodriguez Le président Donald Trump a intronisé une période des plus agressives à l’encontre du Venezuela. Il s’agit d’un suprémacisme grossier, virulent. L’intention est claire : empêcher le Venezuela de poursuivre ses transformations par la voie démocratique des urnes.

En dépit de la posture de certains dirigeants de l’opposition, Henri Falcon s’est porté candidat à la présidentielle. Comment interprétez-vous son choix ?

Jorge Rodriguez La MUD est composée de plusieurs partis. Quatre d’entre eux dénient aux autres le droit de participer à une élection ou d’intervenir dans les prises de position de cette coalition. Mais, au vu de l’accord qui avait été élaboré en République dominicaine, Henri Falcon a décidé de participer à la présidentielle. Parce qu’il a fait ce choix, on le présente aujourd’hui comme un chaviste, comme un faux opposant. Pour rappel : il a été deux fois gouverneur de l’État de Lara pour l’opposition et il a occupé le poste de chef de campagne du candidat de la MUD, Henrique Capriles, à la présidentielle de 2013.

L’Union européenne pourrait-elle emboîter le pas à Washington et ne pas reconnaître les résultats de l’élection présidentielle du 20 mai ?

Jorge Rodriguez Il est triste que des pays européens endossent les mêmes habits que les États-Unis et mènent de ce fait une politique agressive envers le Venezuela. Ne trouvez-vous pas étrange que notre pays subisse des sanctions parce qu’il organise des élections ? Nous parlons d’élections libres, transparentes et secrètes. En Colombie, les électeurs photocopient leurs bulletins de vote. Au Honduras, 65 % des bulletins de vote disparaissent. C’est tellement incroyable que même Luis Almagro, le président de l’Organisation des États américains, n’a pas certifié la validité des élections honduriennes. Au Brésil, comment Michel Temer (président autoproclamé suite au coup d’État contre la cheffe de l’État de gauche, Dilma Rousseff – NDLR) a-t-il été élu ? Que s’est-il passé au Paraguay après le coup d’État ? L’ancien président Jimmy Carter a dit de notre système électoral qu’il était l’un des plus fiables au monde. C’est le même qui a permis à l’opposition de remporter les législatives en 2015. Il s’agit de nos vingt-cinquièmes élections en dix-huit ans. On nous menace de sanctions parce que nous faisons ce que l’opposition nous demandait de faire en décembre dernier, c’est-à-dire d’avancer la présidentielle ! Les garanties électorales existent et ceux qui souhaitent envoyer une mission d’observation peuvent le faire.

Vous évoquez le climat régional. L’avènement de plusieurs gouvernements de droite ne participe-t-il pas également à une forme d’isolement de Caracas ?

Jorge Rodriguez Avec les virages droitiers pris dans certains pays, nous pourrions dire que nous assistons à une « restauration », au retour du modèle néolibéral, qui a pourtant généré tant de pauvreté sur notre continent. Les structures que nous avons promues telles que l’Alliance bolivarienne pour les Amériques, la Communauté des États latino-américains et caribéens ou encore l’Union des nations sud-américaines sont fragilisées. Pourtant, lorsque les présidents de gauche les ont impulsées, personne n’est allé demander au président mexicain ou au président colombien quelles étaient leurs idéologies pour pouvoir les intégrer. Nous avons toujours promu l’unité. Le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski voulait interdire au président Maduro de participer au sommet des Amériques de Lima (les 13 et 14 avril) mais c’est lui qui n’y assistera pas puisqu’il a été démis de ses fonctions pour son implication dans la grande affaire de corruption Odebrecht. Néanmoins, je crois que nous assisterons à une récupération des forces progressistes en Amérique latine avec l’élection au Venezuela mais également en Colombie, ou encore au Brésil si Lula ne se voit pas interdit d’élection. Il a d’ailleurs eu cette phrase terrible : « S’ils me tuent, je deviens un martyr. S’ils me mettent en prison, ils font de moi un héros et si je suis libre, je serai président. »

Pour revenir à la situation économique vénézuélienne, les nouvelles sanctions contre la cryptomonnaie, le petro, auront-elles un impact sur le scrutin ?

Jorge Rodriguez Le Venezuela est soumis à des sanctions unilatérales. Il s’agit d’un véritable blocus économique et financier. On parle beaucoup de la crise humanitaire que connaît le pays mais nous avions 1 500 millions de dollars que la République bolivarienne destinait à acheter des médicaments et des aliments, ici, en Europe. Ils ont été bloqués ! Face à cette situation, le président Nicolas Maduro a avancé une série de plans pour protéger le peuple vénézuélien. Il s’agit d’une protection directe de 6 millions de familles qui concerne 20 millions de Vénézuéliens sur une population totale de plus de 31 millions d’habitants. Chaque mois, ils reçoivent 18 produits du panier de base. Le carnet de la patrie permet à 16 millions de personnes de bénéficier d’une protection sociale accrue pour préserver les droits fondamentaux du peuple. En dépit de la crise économique et financière, le caractère social du modèle vénézuélien n’a pas été touché puisque 74 % du budget sont destinés aux dépenses sociales. Aucun des 34 000 centres de santé n’a été fermé même si nous avons des difficultés d’approvisionnement de médicaments. Dans le cadre de la grande mission logement, nous venons de franchir les 2 millions d’appartements livrés en sept ans. Hier encore, à chaque crise pétrolière, les gouvernements abandonnaient aussitôt les politiques sociales pour maintenir les bénéfices d’une minorité de la population. La révolution chaviste fait exactement le contraire.

L’inflation atteint des records hallucinants. Ses conséquences ne peuvent être endiguées par les seules politiques sociales. Quelles mesures adoptez-vous pour y faire face ?

Jorge Rodriguez Il faut des réponses plus macroéconomiques. Le président a annoncé des mesures de compensation monétaire avec la suppression de trois zéros du bolivar. La prévente du petro, la cryptomonnaie, a été de 5 milliards de dollars. Cela va permettre de nous désengorger du blocus financier. Le président Donald Trump ne peut endiguer le petro, sauf à éteindre Internet sur l’ensemble de la planète. Les réserves de la cryptomonnaie s’élèvent à 5 342 millions de barils de pétrole à Ayacucho. Elles s’appuient aussi sur d’autres ressources : nous venons de découvrir la quatrième mine d’or la plus grande au monde. Sans parler du cuivre, des diamants. Le petro doit nous aider à détruire la dictature du dollar au Venezuela.

La crise économique que connaît votre pays ne révèle-t-elle pas les limites d’un modèle économique hyperdépendant de sa rente pétrolière et donc celles de son manque de diversité économique ?

Jorge Rodriguez Oui, bien sûr. Mais la chute drastique du cours du pétrole est partie intégrante de la guerre économique de l’administration contre le Venezuela mais également contre la Russie et l’Iran avec qui nous avions scellé des accords au sein de l’Opep pour stabiliser le prix du pétrole. Cela fait cent vingt ans que le Venezuela a un problème de dépendance au pétrole. Il faut substituer le modèle de la rente mais sans toucher au modèle de protection sociale. Le président Nicolas Maduro en a fait sa principale proposition de campagne présidentielle. Il nous faut diversifier notre économie pour garantir, par exemple, notre suffisance alimentaire. Le petro a permis au Venezuela d’accéder à des ressources financières renouvelées. Car l’idée est que le pétrole ne soit plus la première source de financement. Deuxièmement, nous devons substituer le cours monétaire avec le petro. 2018 doit être l’année de la mise en échec de l’inflation. L’élection, avec ces cinq candidats, constitue une étape importante pour générer un climat plus propice à la paix sociale mais également économique.

Jorge Rodriguez
Ministre de la Communication du Venezuela

entretien réalisé par Cathy Dos Santos.

Source : https://www.humanite.fr/venezuela-il-faut-diversifier-notre-economie-sans-toucher-au-social-652993