Julian Assange, réfugié politique

Silvia Arana

Le 28 mars, le gouvernement équatorien a confirmé qu’il avait tenu au secret Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, en représailles pour un tweet. Dans ce tweet, Assange avait assimilé l’arrestation du président de la Catalogne Carles Puigdemont en Allemagne et à la demande du gouvernement espagnol, avec l’arrestation en 1940 du président catalan Lluís Companys par la Gestapo. Companys a été déporté en Espagne et exécuté par le gouvernement fasciste de Franco.

Selon le gouvernement équatorien, Assange avait accepté de ne pas s’immiscer dans les affaires de politique étrangère alors qu’il se trouvait à l’ambassade d’Équateur à Londres. Mais sous quel angle le tweet d’un journaliste représente-t-il une «ingérence» dans la politique étrangère? Affirmer qu’un tweet d’Assange est une ingérence dans les affaires étrangères équivaut à nier la liberté d’expression à l’un des journalistes et rédacteurs en chef les plus éminents de la dernière décennie. Rappelons que WikiLeaks a publié plus d’informations secrètes au cours des dix dernières années que tous les autres médias combinés sur les accords commerciaux, la surveillance de masse, les attaques contre les civils, la torture et les meurtres commis par les gouvernements des Etats Unis et d’autres pays en Irak, en Afghanistan, au Yémen, en Syrie … La plupart des révélations ont été fournies par les plaignants de conscience, comme Chelsea Manning, qui ont risqué leur vie et la liberté de défendre le droit des peuples à être informé, à savoir la vérité.

Le gouvernement de l’Équateur, qui assurait la protection de son ambassade à Londres il y a six ans, a montré son attachement et son respect aux lois internationales en faveur des réfugiés et a résisté avec intégrité aux pressions des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

Cependant, l’ancien et le gouvernement équatorien actuel ont, à plusieurs reprises, exprimé leur malaise face aux opinions politiques que Julian Assange publie auprès du consulat équatorien à Londres. En Octobre 2016, le gouvernement de Rafael Correa lui avait coupé l’Internet au cours de la dernière étape des élections aux États-Unis, peut-être en réponse à la pression du Parti Démocrate qui a considéré que les révélations publiées par WikiLeaks sur divers sujets avaient porté préjudice à sa candidate Hillary Clinton, qu’il s’agisse  du favoritisme dans la gestion des primaires qui a lésé le candidat Sanders, des accords secrets avec Wall Street ou encore de son rôle clé en tant que secrétaire d’État dans l’invasion sanglante de la Libye et le coup d’état au Honduras.

Récemment, le président Moreno a publiquement averti Assange de ne pas intervenir dans les affaires politiques, peu de temps après avoir diffusé des informations favorables au mouvement indépendantiste catalan. Moreno, qui se targue d’être une personne ouverte au dialogue et modérée, n’a eu aucun scrupule à qualifier Julian Assange de «pierre dans la chaussure».

Des expressions comme celle-là déforment la réalité. La pierre dans la chaussure serait en tout cas le gouvernement du Royaume-Uni qui persiste à ignorer le mandat de l’ONU de février 2016 recommandant la «liberté immédiate» de Julian Assange. Le groupe de travail des Nations Unies a assimilé l’emprisonnement d’Assange à l’ambassade à une «détention arbitraire» et a exhorté les gouvernements britannique et suédois à mettre fin à la persécution du rédacteur en chef de WikiLeaks. Cependant, deux ans plus tard, le gouvernement britannique continue de refuser d’accepter la recommandation des Nations Unies et continue de mettre en péril la sécurité et la vie de Julian Assange ainsi que son droit humain à être avec sa famille et en liberté.

Qualifier Assange comme étant «le problème» n’est pas la seule distorsion de la réalité. Les politiciens et les journalistes persistent à définir Assange comme un «hacker», et à confondre le rôle d’un lanceur d’alerte avec le travail de WikiLeaks. Ni WikiLeaks ni Julian Assange ne sont des lanceurs d’alerte. Assange est le fondateur d’une édition en ligne qui diffuse les révélations des dénonciateurs, qui, en réponse à leurs devoirs de citoyens, dénoncent les illégalités commises par le gouvernement. S’il est vrai que le lanceur d’alerte et l’éditeur partagent tous deux le même objectif qui est d’exposer les actions illégales commises par le gouvernement et / ou les sociétés d’État alliés, selon le premier amendement de la Constitution des États-Unis -pour citer le pays dont le gouvernement a ouvert un procès secret contre WikiLeaks et Assange-, un éditeur et un média engagés à révéler la vérité doivent être protégés, et non persécutés.

Pourtant, Julian Assange et WikiLeaks ont non seulement été attaqués par des fonctionnaires successifs, des présidents aux sénateurs et aux politiciens américains des deux grands partis (et de l’Union européenne et de la droite mondiale), mais aussi par presse elle même, qui au cours des dernières décennies a évité toute confrontation avec le pouvoir.

Si le gouvernement équatorien venait à retirer la protection d’Assange, la Grande-Bretagne remettrait immédiatement Assange aux États-Unis. Cela a été confirmé par des experts dans le domaine, tels que les journalistes Glenn Greenwald et John Pilger, ainsi que des lanceurs d’alerte bien connus tels que Daniel Ellsberg et Edward Snowden. Nous espérons que l’Équateur n’abandonnera pas la défense de Julian Assange, journaliste et éditeur persécuté pour avoir diffusé les crimes de guerre commis par le pays le plus puissant de la planète. Car si l’Équateur revenait sur sa décision, ce ne serait pas seulement abandonner Assange mais aussi presque 10% de la population équatorienne qui vit à l’étranger, et qui a besoin de la protection des mêmes lois internationales qui protègent aujourd’hui Assange. L’Équateur est un pays d’émigrants, sur un total de 17 millions d’habitants, plus d’un million résident aux États-Unis, en Espagne et dans d’autres pays. Que leur gouvernement soit un défenseur des droits de l’homme, crée pour tous un espace de respect dans le monde.

Nous pouvons tous être des émigrés, nous pouvons tous être des réfugiés à une époque marquée par des migrations massives. Et Julian Assange en dépit de l’importance incommensurable de son travail en tant que journaliste et rédacteur en chef de WikiLeaks qui a ébranlé les structures les plus puissantes dans le monde, est un réfugié de plus, un persécuté confiné dans une ambassade depuis six ans, malgré le fait que son arrestation ait été a été qualifiée d’arbitraire et d’injuste par les Nations Unies. Julian Assange peut être comme John Berger a dit «l’exemple de ceux réduits en poussières parce qu’ils résistent.» Mais même réduits en poussières, ils ont plus d’intégrité que quiconque.

ALAI AMLATINA, 30/03/2018 https://www.alainet.org/es/articulo/191926

Traduction FAL33

Le « Frente Amplio »(Front Elargi) et le second tour

Par Hector Vega publié le 06-12-2017

Après presque 30 ans, la transition frustrée met sur le tapis le sens véritable des gauches et des droites dans le spectre politique chilien. Elles ont toutes été détruites par le coup d’état de 1973 et jamais elles n’ont réapparu comme éléments clés pour comprendre la politique chilienne.

C’était un temps où les gens de droite qui avaient facilité le coup d’état et qui suivaient les directives du Département d’Etat ont compris que Pinochet (pas le pinochetisme)ne convenait pas pour attirer les investissements étrangers. Une certaine répugnance internationale rendait la situation difficilement maniable depuis le Chili.

La privatisation du cuivre a pris effet avec la Concertation. En 1990, quand ont été inaugurés les gouvernements démocratiques, Codelco concentrait 70% des ventes de minerai. Dix ans plus tard, la situation s’était inversée : les 70% de vente étaient au compte des entreprises minières privées.

La Concertation (1990-2010) aux mains de la social-démocratie a gouverné au consensus. Stratégie qui, grosso modo, a été reproduite par la Nouvelle Majorité de Bachelet (2014-2018)et l’interrègne de Pinera (2010-2014) . Ainsi, comme l’a voulu Jaime Guzman, cette sainte alliance des gauches et des droites admet toutes les réformes dans la mesure où celles –ci ne portent pas atteinte au consensus du système binominal et des institutions  régis par la constitution de 1980 .

Sur ce socle fondamental, qui a permis la gouvernance des convictions social-démocrates  des gauches et des droites  du spectre politique chilien, s’est consolidé le système des fonds de pension(AFP), de la santé (Isapres), de l’éducation, de l’environnement, des investissements en ce que l’on considère comme propriété privée   en vertu de la concession minière complète ; pour finir, on a glorifié l’administration de  l’argent, de  la dette et de la charité publique (téléthon) pour combattre les inégalités. C’est la raison de fond pour laquelle , en presque trente ans , il n’y a jamais eu de transition.

Lors des récentes élections, sur un électorat de 14.347.258 citoyens, 46,7% ont participé, c’est-à-dire 6.699.627. Au second tour, l’enjeu et le succès sera  de mobiliser une part importante des 53,3% restants, c’est-à-dire plus de 7 millions de votants potentiels qui se définissent comme non participants à un processus qui ne les concerne pas.

Cette toile de fond explique l’apparition du Frente Amplio (Front Elargi). Ce n’est pas un phénomène soudain. Il s’est forgé à la chaleur des mouvements sociaux depuis au moins 10 ans. Les 20% obtenus par le Frente Amplio  aux élections du 19 novembre rendent possible globalement l’avènement des mouvements sociaux dans la  politique du Congrès.

Il est encore trop tôt pour le savoir mais il est probable que les 20% du Frente Amplio soient la traduction politique des mouvements sociaux et étudiants des 20 dernières années. Force sociale en marge des consensus du pouvoir politique.

De plus, il se constitue comme une force politique, bien que non hégémonique, en faveur  de l’Assemblée Constituante, l’éducation publique gratuite, ; NO + AFP et la confirmation du système par répartition ,l’ effacement des dettes pour le logement, le remboursement aux professeurs  de la dette historique , la fin du CAE ; en faveur aussi des revendications du secteur public, des mouvements d’autonomie, du respect de l’environnement, du mariage pour tous, etc…

Son potentiel de développement se trouve chez tous ceux qui se sont abstenus  au premier tour. C’est sur cette frange que se fera le deuxième tour du 17 décembre.

La pratique politique des mouvements sociaux a ruiné l’hégémonie des dirigeants des partis de l’extérieur. Cela ne fonctionne plus. Il ne parait plus acceptable que les Biens Publics tels que l’éducation, les retraites, la santé, l’écologie (l’emblématique Hydroaisen parmi beaucoup d’autres) soient soumis au prix du marché. La revendication de ces biens représente la valorisation sociale du travail que ce soit au niveau de l’unité de production ou, à défaut, en tant que politique de l’état.

La valorisation sociale du travail déclenche une dynamique de transition insoupçonnée. De plus, il est possible d’envisager , à l’avenir, le transfert d’une partie du secteur social accaparé par la vieille politique vers des positions de gauche qui apparaissent aujourd’hui sous l’égide du Frente Amplio. Ceci pourrait être l’occasion pour que se réalisent les premières propositions pour une société plus juste et solidaire.

Ces questions de fond permettent de comprendre la place qu’occupe le Frente Amplio  à l’aile gauche du conglomérat social-démocrate et son candidat Guillier. Si cette aile gauche veut les voies du Frente Amplio, elle devra bien comprendre que ce qui est en jeu c’est un programme .  Il appartient à la Nouvelle Majorité de prouver sa volonté d’évoluer vers une nouvelle politique pour obtenir ainsi les voix que le Frente Amplio a réunies le 19 novembre.

Il est un fait qu’aucune des tendances du conglomérat , en cas d’élection, n’aura la majorité au Congrès. D’autre part, le Frente Amplio  n’aura pas non plus les 2/3 ni les 3/5 nécessaires pour les grandes réformes qu’il proclame. La sortie de l’impasse dépend de la dynamique que les mouvements sociaux imprimeront au processus politique et à l’écho que celle-ci aura sur le Congrès.

Le troisième facteur, au cas où il serait élu, ressort de Guillier lui-même. Son engagement pour une nouvelle Constitution et l’Assemblée Constituante constitue l’ouverture d’un axe politique à partir de mars 2018. Nous entendons par là un plébiscite sur ce que nous appelons les Principes constitutionnels, au nombre de 10 ou 15, qui après approbation, seraient remis à une Assemblée Constituante.

Désormais, on inaugure une politique marquée par la dynamique des mouvements sociaux. Nous espérons que le Frente Amplio saura lire le message.

L’ avenir dira s’ils ont été ou non à la hauteur de la tâche.

Source: Rebelion Chile – http://www.rebelion.org/noticia.php?id=234907&titular=el-frente-amplio-y-la-segunda-vuelta-

Traduction: FAL33

La première rencontre de femmes de l’Uruguay s’est terminée par une mobilisation

Uruguay | 6 novembre 2017

C’est avec une large mobilisation dans les rues de Montevideo que s’est terminée la première Rencontre des Femmes d’Uruguay (UEM) qui a réuni les femmes des pays voisins comme l’Argentine, le Pérou, le Chili et le Brésil pour débattre du droit à la santé sexuelle et reproductive et à l’éducation sexuelle complète ; de la nécessité d’avancer dans la lutte pour que le droit à l’avortement qui soit vraiment légal, sûr et libre, pratiqué sans entraves par la seule décision des femmes; de l’importance d’accompagner les demandes des familles et des victimes de la violence sexiste, entre autres questions.

     

La nécessité de renforcer la lutte contre les réseaux de trafic mafieux et contre les féminicides, en condamnant fermement l’impunité qui se cache derrière chaque cas, a également fait l’objet de débats. La dénonciation de la responsabilité des institutions de l’état, exprimé dans un échange riche sur le concept de féminicide, et l’importance d’exiger du gouvernement de Tabaré Vázquez des mesures concrètes, urgentes et fondamentales pour prévenir et traiter les victimes de la violence, occupe une place prépondérante dans la réflexion des femmes uruguayennes.

Cette rencontre a eu lieu les 3, 4 et 5 novembre et a rassemblé des activistes, des militantes de diverses organisations sociales, politiques et étudiantes, ainsi que des femmes qui ne sont organisées dans aucun groupe, qui ont scandé dans les rues de Montevidéo «Maintenant que nous sommes toutes présentes, maintenant qu’on nous voit, à bas le patriarcat qui va tomber, ça va tomber! », le jour de clôture de l’évènement.

JC/AlbaTv/2017
Con información La Izquierda Diario y Resumenlatinoamericano

Le chanteur uruguayen Daniel Viglietti est décédé

Photo: ojosdecafe.


Musicien Daniel Viglietti, l’un des plus influents interprète de la musique populaire uruguayenne, est décédé lundi à l’âge de 78 de complications chirurgicales, a confirmé Eduardo Fernández, secrétaire du Parti socialiste. Un hommage lui sera rendu aujourd’hui au Théâtre Solís entre 10h et 14h, comme l’a confirmé Daniela Bouret, directrice de l’institution.

Le musicien a commencé sa carrière en 1963 avec Chansons Canciones folklóricas y 6 impresiones para canto y guitarra, début d’une brillante carrière en tant que musicien populaire en dépit d’avoir été formé en tant que guitariste classique, par des maîtres tels que le guitariste Abel Carlevaro. Tout au long de sa carrière, il a pris des éléments de la musique classique pour les inclure dans ses compositions, ainsi que des éléments de la poésie, du rock et de la ballade.

Dans les années 1960 à 1970, il s’impose comme un pilier du mouvement de la chanson populaire, avec des chansons associées à l’idéologie de gauche et les luttes sociales en Amérique latine, comme en témoignent les albums tels que Canciones para el hombre nuevo, qui lui ont donné une stature internationale exceptionnelle, et ont fait de lui l’une des voix les plus influentes dans tout le continent américain.

A desalambrar, Gurisito, Canción para el hombre nuevo et Yo no soy de por aquí sont quelques-unes de ses compositions les plus célèbres, qui sont passées dans le répertoire de chansons populaires uruguayen immédiatement, et ont également été interprétées par des artistes internationaux de l’espagnol Joan Manuel Serrat à la mexicaine Chavela Vargas.

En 1972, il a été arrêté par les autorités uruguayennes, et une campagne de libération a été lancée avec Julio Cortázar et Jean Paul Sartre, parmi d’autres figures de la culture dans le monde entier. Entre 1973 et 1984, sous la dictature, il s’exile d’abord en Argentine puis en France. À cette période, il a également enregistré à Cuba, avec des artistes tels que Silvio Rodríguez, Pablo Milanés et Chico Buarque.

À son retour, il publie sa collaboration d’enregistrement avec Mario Benedetti, A dos voces, enregistrements des récitals que les deux ont donnés pendant son exil à l’étranger. De son retour à ce jour, il a continué à jouer et à publier des albums. Son album le plus récent est la compilation Trabajo de hormiga, lancée en 2008, quatre ans après Devenir, son dernier album avec des titres inédits, album live avec de nouvelles versions de certains thèmes classiques et étrangers. Tout au long de sa carrière, il a publié douze albums studio, le dernier a été publié en 1992 (Esdrújulo).

Outre sa carrière musicale, Viglietti a travaillé à la radio et la télévision, avec des programmes comme Tímpano (El Espectador) et Párpado dans TV City qui traitaient de la musique uruguayenne et latino-américaine, et dans lesquels il a défendu la montée du rock uruguayen qu’il appréciait tout particulièrement. Il avait également écrit dans la presse pour les hebdomadaires Brecha et Marcha.

Son dernier concert a eu lieu vendredi dernier à Las Piedras, après sa présentation au festival Antel Fest, à Piriápolis. Ce jour-là, Viglietti s’est produit dans l’auditorium de la «Batalla de Las Piedras», à environ 30 kilomètres de la capitale, dans un récital intitulé «En souvenir de Che Guevara».

Ce mardi soir, dans une cascade de messages et hommages sur les réseaux sociaux, entre l’émotion de l’adieu au chanteur, certains se souvenaient des derniers vers qu’il a chanté accompagné de sa guitare: « Larai, Larai, Larai, Larai, laralero … ¡qué linda la llamarada alumbrando al mundo entero!”


Source : Cuba Debate

1973-2017 : l’effondrement idéologique de la “gauche” française

1973-2017 : l’effondrement idéologique de la “gauche” française

En 1973, le coup d’Etat du général Pinochet contre le gouvernement d’Unité populaire au Chili provoqua une vague d’indignation sans précédent dans les milieux progressistes du monde entier. La gauche européenne en fit le symbole du cynisme des classes dominantes qui appuyèrent ce “pronunciamiento”. Elle accusa Washington, complice du futur dictateur, d’avoir tué la démocratie en armant le bras meurtrier des militaires putschistes. En 2017, au contraire, les tentatives de déstabilisation du pouvoir légitime au Vénézuéla ne recueillent au mieux qu’un silence gêné, un sermon moralisateur, quand ce n’est pas une diatribe antichaviste de la part des milieux de gauche, qu’il s’agisse des responsables politiques, des intellectuels qui ont pignon sur rue ou des organes de presse à gros tirage.

Du PS à l’extrême-gauche (à l’exception du “Pôle de renaissance communiste en France”, qui a les idées claires), on louvoie, on ménage la chèvre et le chou, on reproche au président Maduro son “autoritarisme” tout en accusant l’opposition de se montrer intransigeante. Dans le meilleur des cas, on demande au pouvoir légal de faire des compromis, dans le pire on exige qu’il se démette. Manuel Valls, ancien premier ministre “socialiste”, dénonce la “dictature de Maduro”. Son homologue espagnol, Felipe Gonzalez, trouve scandaleux l’appel aux urnes, et il incrime “le montage frauduleux de la Constituante”. Mouvement dirigé par la députée de la “France Insoumise” Clémentine Autain, “Ensemble” condamne le “caudillisme” du pouvoir chaviste. Eric Coquerel, également député de la FI et porte-parole du Parti de gauche, renvoie dos-à-dos les fauteurs de violence qui seraient à la manœuvre “des deux côtés”, tout en avouant ingénument qu’il n’a “pas envie de critiquer Maduro”.

Entre 1973 et 2017, que s’est-il passé ? Il y a un demi-siècle, la gauche française et européenne était généralement solidaire – au moins en parole – des progressistes et révolutionnaires des pays du Sud. Sans méconnaître les erreurs commises et les difficultés imprévues, elle ne tirait pas une balle dans le dos à ses camarades latino-américains. Elle ne distribuait pas les responsabilités entre les putschistes et leurs victimes en rendant une sorte de jugement de Salomon. Elle prenait parti, quitte à se tromper, et ne pratiquait pas, comme la gauche actuelle, l’autocensure trouillarde et la concession à l’adversaire en guise de défense. Elle ne disait pas : tout cela, c’est très vilain, et tout le monde a sa part de culpabilité dans ces violences regrettables. La gauche française et européenne des années 70 était sans doute naïve, mais elle n’avait pas peur de son ombre, et elle ne bêtifiait pas à tout bout de champ lorsqu’il s’agissait d’analyser une situation concrète. C’est incroyable, mais même les socialistes, comme Salvador Allende, pensaient qu’ils étaient socialistes au point d’y laisser leur peau.

A voir l’ampleur du fossé qui nous sépare de cette époque, on est pris de vertige. La crise vénézuélienne fournit un exemple commode de cette régression parce qu’elle se prête à une comparaison avec le Chili de 1973. Mais si l’on élargit le spectre de l’analyse, on voit bien que le délabrement idéologique est général, qu’il traverse les frontières. Lors de la libération d’Alep par l’armée nationale syrienne, en décembre 2016, les mêmes “progressistes” qui font la fine bouche devant les difficultés du chavisme ont fait chorus avec les médias détenus par l’oligarchie pour accuser Moscou et Damas des pires atrocités. Et la plupart des “partis de gauche” français (PS, PCF, PG, NPA, Ensemble, EELV) ont appelé à manifester devant l’ambassade de Russie, à Paris, pour protester contre le “massacre” des civils “pris en otage” dans la capitale économique du pays.

Bien sûr, cette indignation morale à sens unique occultait la véritable signification d’une “prise d’otages” qui eut lieu, en effet, mais par les milices islamistes, et non par les forces syriennes. On put le constater dès que les premiers couloirs d’évacuation furent mis en place par les autorités légales : les civils fuirent en masse vers la zone gouvernementale, parfois sous les balles de leurs gentils protecteurs en “casque blanc” qui jouaient au brancardier côté cour et au djihadiste côté jardin. Pour la “gauche”, le million de Syriens d’Alep-Ouest bombardés par les extrémistes customisés en “rebelles modérés” d’Alep-Est ne comptaient pas, la souveraineté de la Syrie non plus. La libération d’Alep restera dans les annales comme un tournant de la guerre par procuration menée contre la Syrie. Le destin aura aussi voulu, malheureusement, qu’elle signale un saut qualitatif dans l’avachissement cérébral de la gauche française.

Syrie, Vénézuéla : ces deux exemples illustrent les ravages causés par l’indigence de l’analyse conjuguée à la couardise politique. Tout se passe comme si les forces qui tenaient lieu de “forces vives” dans ce pays avaient été anesthésiées par on ne sait quel puissant sédatif. Parti des sphères de la “gauche de gouvernement”, le ralliement à la doxa diffusée par les médias dominants est général. Convertie au néo-libéralisme mondialisé, l’ancienne social-démocratie ne s’est pas contentée de tirer une balle dans le dos à ses ex-camarades des pays du Sud, elle s’est aussi tirée une balle dans le pied. Transformé en courant minoritaire – social-libéral – au sein d’une droite plus dévouée que jamais au capital, le PS s’est laissé cannibaliser par Macron, la savonnette à tout faire de l’oligarchie capitaliste euratlantique. Dans les années 70, même la droite française “libérale éclairée”, avec Giscard d’Estaing, était plus à gauche que le PS d’aujourd’hui, ce résidu vermoulu dont l’unique fonction est de distribuer les sinécures aux rescapés du hollandisme.

La page de Solférino une fois tournée, on pouvait alors espérer que la “gauche radicale” prendrait le relais en soldant les comptes des errements passés. Mais la “France insoumise”, malgré son succès électoral du 23 avril 2017, est un grand corps mou, sans colonne vertébrale. On y trouve des gens qui pensent que Maduro est un dictateur et d’autres qui pensent qu’il défend son peuple. Ceux qui dénoncent l’adhésion de la France à l’OTAN pleuraient à chaudes larmes sur le sort de ses mercenaires wahhabites à Alep. La main sur le cœur, on se proclame contre l’ingérence étrangère et l’arrogance néo-coloniale au Moyen-Orient, mais on veut “envoyer Assad devant la CPI”, ce tribunal d’exception réservé aux parias du nouvel ordre mondial. Le président syrien, nous dit-on, est un “criminel”, mais on compte quand même sur le sacrifice de ses soldats pour éliminer Daech et Al-Qaida. Ces contradictions seraient risibles, si elles ne témoignaient d’un délabrement plus profond, d’un véritable collapsus idéologique.

Elle a beau vouloir rompre avec la social-démocratie, cette gauche adhère à la vision occidentale du monde et à son droit-de-l’hommisme à géométrie variable. Sa vision des relations internationales est directement importée de la doxa pseudo-humaniste qui partage le monde en sympathiques démocraties (nos amis) et abominables dictatures (nos ennemis). Ethnocentrique, elle regarde de haut l’anti-impérialisme légué par les nationalismes révolutionnaires du Tiers Monde et le mouvement communiste international. Au lieu de se mettre à l’école d’Ho Chi-Minh, Lumumba, Mandela, Castro, Nasser, Che Guevara, Chavez et Morales, elle lit Marianne et regarde France 24. Elle croit qu’il y a des bons et des méchants, que les bons nous ressemblent et qu’il faut taper sur les méchants. Elle est indignée – ou gênée – lorsque le chef de la droite vénézuélienne, formé aux USA par les néo-conservateurs pour éliminer le chavisme, est mis sous les verrous pour avoir tenté un coup d’Etat. Mais elle est incapable d’expliquer les raisons de la crise économique et politique au Vénézuéla. Pour éviter les critiques, elle répugne à décrire comment la rupture des approvisionnements a été provoquée par une bourgeoisie importatrice qui trafique avec les dollars et organise la paralysie des réseaux de distribution en espérant saper la légitimité du président Maduro.

Indifférente aux mouvements de fond, cette gauche se contente de participer à l’agitation de surface. En proie à une sorte de divertissement pascalien qui la distrait de l’essentiel, elle ignore le poids des structures. A croire que pour elle, la politique n’est pas un champ de forces, mais un théâtre d’ombres. Elle prend parti pour les minorités opprimées à travers le monde en omettant de se demander pourquoi certaines sont visibles et d’autres non. Elle préfère les Kurdes syriens aux Syriens tout court parce qu’ils sont minoritaires, sans voir que cette préférence sert leur instrumentalisation par Washington qui en fait ses supplétifs et cautionne un démembrement de la Syrie conforme au projet néo-conservateur. Elle refuse de voir que le respect de la souveraineté des Etats n’est pas une question accessoire, qu’elle est la revendication majeure des peuples face aux prétentions hégémoniques d’un Occident vassalisé par Washington, et que l’idéologie des droits de l’homme et la défense des LGBT servent souvent de paravent à un interventionnisme occidental qui s’intéresse surtout aux hydrocarbures et aux richesses minières.

On pourra chercher longtemps, dans la production littéraire de cette gauche qui se veut radicale, des articles expliquant pourquoi à Cuba, malgré le blocus, le taux de mortalité infantile est inférieur à celui des USA, l’espérance de vie est celle d’un pays développé, l’alphabétisation est de 98% et il y a 48% de femmes à l’Assemblée du pouvoir populaire (merci à Salim Lamrani et à Flavien Ramonet, enfin, de l’avoir fait). On n’y lira jamais, non plus, pourquoi le Kérala, cet Etat de 33 millions d’habitants dirigé par les communistes et leurs alliés depuis les années 50, a l’indice de développement humain de loin le plus élevé de l’Union indienne, et pour quelle raison les femmes y jouent un rôle social et politique de premier plan. Car les expériences de développement autonome et de transformation sociale menées loin des projecteurs dans des contrées exotiques n’intéressent guère nos progressistes, fascinés par l’écume télévisuelle et les péripéties du barnum politicien.

Dopée à la moraline, intoxiquée par le formalisme petit-bourgeois, la gauche boboïsée signe des pétitions, elle intente des procès et lance des anathèmes contre des chefs d’Etat qui ont la fâcheuse manie de défendre la souveraineté de leur pays. Ce manichéisme lui ôte la pénible tâche d’analyser chaque situation concrète et de regarder plus loin que le bout de son nez. Elle fait comme si le monde était un, homogène, traversé par les mêmes idées, comme si toutes les sociétés obéissaient aux mêmes principes anthropologiques, évoluaient selon les mêmes rythmes. Elle confond volontiers le droit des peuples à s’auto-déterminer et le devoir des Etats de se conformer aux réquisits d’un Occident qui s’érige en juge suprême. Elle fait penser à l’abolitionnisme européen du XIXème siècle, qui voulait supprimer l’esclavage chez les indigènes en y apportant les lumières de la civilisation au bout du fusil. La gauche devrait savoir que l’enfer de l’impérialisme aujourd’hui, comme du colonialisme hier, est toujours pavé de bonnes intentions. Lors de l’invasion occidentale de l’Afghanistan, en 2001, on n’a jamais lu autant d’articles, dans la presse progressiste, sur l’oppression des femmes afghanes et l’impératif moral de leur libération. Après quinze ans d’émancipation féminine au canon de 105, elles sont plus couvertes et illettrées que jamais.

Bruno GUIGUE

URL de cet article 32210
https://www.legrandsoir.info/1973-2017-l-effondrement-ideologique-de-la-gauche-francaise.html