SOIREE CUBAINE 27 octobre 2019

Présentation du projet écotourisme proposé par France Amérique Latine Gironde (FAL33) à Playa Larga, à Cuba en présence d’une délégation de cubains et cubaines, bénéficiaires de ce projet.

1 8H – 22h à la Maison Basque de Bordeaux, 7 Rue du Palais de l’Ombrière

Présentation en images du projet écotouristique
Échanges
Présentation de l’expo-vente de l’artiste cubaine Susana Guevara Apéro dînatoire et musique cubaine

PARTICIPATION AUX FRAIS : LIBRE Réservation conseillée avant le : 23.10.19
OUVERT AU PUBLIC
Tél : 09.50.32.24.28
solidarite@fal33.org

Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident

Viktor DEDAJ

Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou – ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé organisé à son retour, pas de confettis, pas de veillées autour d’un feu de bois où le narrateur tiendra en haleine un public captivé. Et peu importe qu’il ait accompli la traversée une fois, deux fois ou vingt fois, qu’il soit revenu les bras chargés d’échantillons, de vécus, d’épices ou de pièces d’or, on dira qu’il radote avec des histoires de dragons et de sirènes, même si lui parle surtout de mers bleues, d’îles paradisiaques et de peuplades accueillantes (mais aussi de dragons et de sirènes).

Mais si le cœur vous en dit, jetez quelques bûches dans l’âtre et approchez-vous. N’ayez crainte, je n’ai rien à vendre et ne vous demanderai rien en échange (mais si vous aviez un petit verre de rhum pour ma pauvre gorge desséchée, j’dirais pas non).

* * *

« Comment ne pas critiquer Cuba lorsqu’il y a des persécutions contre les homosexuels ? »
Gérard Miller, émission On n’est pas couché, 20 janvier 2018.

Chaque année, c’est le même scénario. Les élèves des écoles de journalisme ont un rapport à faire sur un sujet de leur choix. Chaque année, il y en a qui choisissent « les médias alternatifs ». Et chaque année, parmi les « médias alternatifs », il y en a qui choisissent (entre autres) Le Grand Soir. Et chaque année, la rencontre qui ne devait durer « qu’un quart d’heure, une demi-heure max’ » s’achève au bout de 2 heures, 3 heures ou (le record) 4 heures… C’est pas que je sois bavard (je le suis, et alors ?), c’est surtout qu’ils réalisent à quel point ils ont été bernés par deux années « d’études ». « J’ai l’impression d’avoir fait deux années d’études pour rien » a été le cri du cœur de l’un d’entre eux. Quand je les vois, je vois des bébés tortues qui sortent du sable et qui tentent de courir vers l’eau tandis que des Drahi et des Bouygues planent au-dessus… Peu réussiront à atteindre la mer.

* * *

Il fut un temps où je possédais un appareil d’auto-torture appelé « téléviseur ». Télé veut dire à distance (comme dans « télécommande », « téléphone », « téléprompteur » ou « t’es laid, alors ne t’approche pas »). Et viseur est assez explicite. Et s’il y a un viseur, c’est qu’il y a un visé. Si vous possédez un de ces assemblages électroniques, c’est que la proie est à proximité. Inutile de tourner la tête dans tous les sens car la cible, c’est vous. Et le petit rond de lumière rouge là au milieu de votre front vous donne un petit air d’hindou (rêveur). Et tous les snipers vous le diront : vous verrez peut-être l’éclair mais vous n’entendrez pas le boum (E=MC2). A l’époque donc où je possédais un de ces engins, j’observais avec un intérêt très anthropologique des egos surdimensionnés aux QI riquiquis qui visaient à distance à capter mon attention. Et certains, en plaçant la barre intellectuelle un peu plus haut, y arrivaient. Attention, « plus haut » ne veut pas dire « très haut », juste plus haut que la moyenne. Disons à 20 cm du sol, ce qui en termes audiovisuels représente l’Himalaya de la pensée. Parmi ces raretés, il y avait Gérard Miller. [voir sa réponse]

Mon objectif ici n’est pas de me lancer dans une attaque ad hominem contre G. Miller, mais d’analyser un phénomène typique chez les intellectuels de gauche médiatisés. Et à l’instar de la grande question de la poule et de l’œuf, se demander si c’est leur médiatisation qui les rend ainsi, ou s’ils sont médiatisés parce qu’ils sont ainsi. Probablement les deux à la fois : ils sont autorisés à entrer dans le champ médiatique pour cause de compatibilité de leur discours avec le cadre préétabli des expressions tolérées, et leur présence répétée provoque en retour, par une sorte d’instinct de survie pour ne pas se voir condamné à une « mort médiatique », une mise en conformité de leur discours avec le cadre.

C’est ainsi que le 20 janvier 2018, lors de l’émission On n’est pas couché, Gérard Miller prononça cette phrase somme toute empreinte d’un certain bon sens : « Comment ne pas critiquer Cuba lorsqu’il y a des persécutions contre les homosexuels ? ». Pas de quoi s’énerver, sauf si votre détecteur de « Bullshit » (grosse connerie manifeste) est poussé à fond. Et moi, lorsque j’entends une phrase qui contient le mot « Cuba », mon détecteur de « Bullshit » personnel entre en surchauffe en émettant un sifflement strident.

Premier constat : la question est formulée au présent. Au présent signifie maintenant ou dans un horizon temporel proche. Que signifie « proche » ? Hier, il y a un an, dix ans ? Les événements auxquels Miller pourrait faire allusion (à condition d’être beau joueur et d’éteindre pour un moment son détecteur de « Bullshit ») datent d’environ 50 ans. Et parce que je me sens d’humeur conciliant, je vais placer mon détecteur de « Bullshit » en mode silencieux.

Nous voilà donc transposés dans le passé, un demi-siècle en arrière, et Cuba connaît « des persécutions contre les homosexuels ». De la nature de ces persécutions, nous ne saurons rien, car il y a persécution et persécution (arrêtez-moi si je me trompe). Et il y a ensuite le contexte d’une époque (contexte régional, pour ne pas dire mondial). Un rapide tour d’horizon nous révèle que la « persécution » était encore l’apanage de la plupart des pays dans le monde. On découvre, par exemple, qu’aux Etats-Unis – pays souvent présenté comme le nec plus ultra des droits individuels – la Justice US devait encore, et jusqu’aux années 2000, se prononcer sur les droits des homosexuels. Qui l’eut crû ?

On pourrait donc prononcer une phrase, aussi vraie que celle de Gérard Miller (et même plus, mais je vous rappelle que mon détecteur de « Bullshit » est en mode silencieux), comme celle-ci : « Comment ne pas critiquer les Etats-Unis lorsqu’il y a des persécutions contre les homosexuels ? ». Vous pouvez bien-entendu remplacer « Etats-Unis » par un autre pays. Et aussi remplacer « persécutions contre les homosexuels » par « assassinats en masse » ou « guerres non provoquées », actes dont ils sont coutumiers.

61% des Américains ont une opinion favorable de George W. Bush (dont 54% des Démocrates)
Sondage CNN/SSRS de janvier 2018.

Et c’est ici que le premier bât blesse, car c’est une phrase qui ne leur viendrait même pas à l’esprit. Entre deux « vérités vraies », certaines trouvent naturellement leur place dans la narrative dominante, d’autres restent profondément enfouies.

Si les gays à Cuba ne pouvaient pas faire leur service militaire dans l’armée, aux Etats-Unis la discrimination a officiellement perduré jusqu’en 1996 (lorsque le Congrès US n’a pas spécifiquement autorisé leur présence dans l’armée, mais a simplement jugé que la question de l’orientation sexuelle ne sera pas posée…). Les exemples ne manquent pas, et une simple remise en contexte accompagnée d’une chronologie, date à date, fait ressortir toute l’absurdité d’une mise en accusation répétée ad nauseam pour les uns et balayée sous le tapis pour les autres. Mieux encore : pour les autres, et uniquement pour les autres, de tels rappels seront présentés a contrario dans une démonstration censée souligner les progrès accomplis et vanter le « progressisme » en marche.

« Progressisme » ? A chacun le sien, à chacun son époque. J’aime bien revoir les images des troupes révolutionnaires cubaines déboulant à La Havane le 1er janvier 1959, avec des Noirs, hilares et poings levés, juchés sur les blindés. A la même époque, dans certains coins des Etats-Unis, et pas des moindres, leurs semblables avaient l’obligation de s’asseoir au fond des bus, se voyaient interdire l’entrée de certaines universités. Aux Etats-Unis, la dernière loi anti-lynchage fut promulguée en… 1968 (même si les meurtres racistes n’ont pas cessé). Et les gays, me demandez-vous ? Un article de l’agence de presse Reuters de Juin 2017 signalait une augmentation des meurtres anti-gay (une trentaine par an).

Quelqu’un pourrait-il me trouver un seul cas de meurtre raciste ou anti-gay à Cuba, depuis 1959 ? Bonne chance.

Deuxième constat : Lorsqu’on prononce une phrase comme « à Cuba, les gays sont persécutés », vous pensez à qui, en termes de persécuteurs ? Au pouvoir en place, bien-sûr, au gouvernement, aux dirigeants, aux autorités… à Fidel Castro. Et vous auriez en quelque sorte raison, parce que c’est bien ainsi que la phrase est censée être comprise.

Et maintenant la même phrase légèrement remaniée : « aux Etats-Unis, les gays sont persécutés ». Qui vous vient à l’esprit ? Le président des Etats-Unis ? Grands Dieux, non. Vous pensez à des « red necks » du Sud, des ploucs attardés vivant au bord de marécages et se mariant entre cousins et cousines, à de grands propriétaires terriens nostalgiques des champs de coton récoltés grâce à une main d’œuvre bon marché, vous pensez au Ku Klux Klan.

Et c’est ici que le deuxième bât blesse. Dans le contexte latino (et le mythe urbain sur les «camps pour gays»), Cuba n’est pas tombée bien bas, mais est partie de très bas, pour évoluer très rapidement – en termes sociétaux, l’évolution a été même fulgurante. Et c’était aussi une époque où une autre partie de la population, et non des moindres, les femmes, a connu une libération, là aussi, fulgurante. Alors, si on devait parler de la situation aujourd’hui, on peut affirmer qu’elle est probablement l’une des meilleures sur le continent, sinon au monde.

Et ce progrès n’a pas été accompli « malgré » le pouvoir en place, mais bien « grâce » à lui, en luttant bec et ongles contre des préjugés et un conservatisme général hérités des anciens pouvoirs colonialistes et impérialistes en place, où la vie d’une personne, gay ou pas, ne valait que par sa fortune et son degré de fidélité à l’ordre des choses.

Une situation jugée sans le contexte (c’était comment avant ?) n’a pas de sens. C’est assez absurde mais surtout complètement ingérable du point de vue de la réflexion. Et on tombe dans des travers à la Miller où on parle d’une époque et d’un processus (la révolution cubaine) qui a fait plus que tout autre processus pour la justice et l’égalité, etc. Miller confond une situation donnée et sa position dans une courbe de changement global et radical. Comme s’il disait d’un élève qu’une note de 8/20 n’est pas une bonne note. Eh bien ça dépend si l’élève avait auparavant une moyenne de 2 ou de 18, non ? Et si l’élève accomplit un progrès fulgurant, on va quand même lui rappeler sans cesse l’époque où il n’obtenait que 2 ?

C’est comme si je disais « Comment ne pas critiquer le maoïsme d’un certain G.M. ? » et sa complicité avec tous les errements de la « révolution culturelle » chinoise. Ce serait malhonnête de ma part. Ou peut-être pas, mais le dit GM le penserait probablement, surtout formulé de cette manière.

« Il y a un sacré paquet de connards à Cuba – comme partout.
Mais la différence à Cuba, c’est qu’ils ne sont pas au pouvoir.
 »
Jose G. Perez

Parce qu’on parle du même élève, de la même révolution, du même processus, des mêmes personnes, les progrès accomplis (fulgurants, je le rappelle) l’ont été par les révolutionnaires cubains eux-mêmes et contre un certain conservatisme de l’époque. Et parlant de questions sociétales, il m’agace de les entendre systématiquement – et stupidement – posées en termes purement politiques, alors qu’elles sont avant tout culturelles, et la culture est un domaine sur lequel la politique peut agir, certes, mais avec un temps de réponse qui n’est pas de l’ordre de 24 heures. On peut nationaliser une entreprise du jour au lendemain, on peut rayer le droit du travail du jour au lendemain, on peut dépénaliser l’homosexualité du jour au lendemain (Cuba : 1979. France :1981) mais on ne peut pas « obliger » une population, du jour au lendemain, à devenir « tolérante ». La seule solution « par le haut » connue à ce jour, c’est l’éducation et l’exemple (venu d’en haut). Heureusement, Cuba a un système éducatif des plus efficaces, et des dirigeants des plus intelligents. Mais ça prend quand même du temps. Pas beaucoup en fait, mais quand même juste assez pour ouvrir une fenêtre de tir anachronique et permettre à un Miller de faire son mariole à la télé française en 2018, et prononcer une de ces « pensées-réflexes » qui n’ont aucune validité intellectuelle réelle.

Les « camps de travail » (vous voyez le parallèle, non ?) pour « homosexuels » n’ont jamais été que des camps militaires réservés aux réfractaires et/ou aux « inadaptés » au service militaire et à la vie dans une caserne (dont, par exemple, les Témoins de Jéhovah). Ce qui, à l’époque, n’était pas un raisonnement absurde. Y étaient-ils torturés ? Non. Subissaient-ils des lynchages ? Non. Subissaient-ils les quolibets du personnel d’encadrement ? Peut-être, probablement. Que les camps n’aient existé que 2 ans (ou 4, j’ai la flemme de chercher), et qu’ils aient été fermés par un ordre venant d’en haut, de très haut, peu importe. La fenêtre de tir anachronique s’est ouverte, et restera ouverte pour l’éternité. Et, cerise sur le gâteau, on accusera du phénomène ceux qui ont précisément lutté contre. Orwell est notre ami.

Troisième constat : lorsque l’idéologie dominante a « décidé » de viser un pays, ce dernier a intérêt à avoir un curriculum vitae exemplaire (selon l’idéologie dominante) et aussi loin dans le passé que possible. Si le pays se décide à faire une révolution, il a intérêt à savoir jongler avec toutes les assiettes en même temps, et peu importe la Guerre Froide, une tentative d’invasion militaire, les attentats terroristes et les sabotages, un blocus cruel et inhumain, et même la présence d’une base militaire d’une grande puissance, sans oublier la Révolution elle-même – de quoi remplir ses journées.

Quatrième constat : la méthode de la critique rétroactive. Cette méthode est largement employée en Occident. Elle s’appuie sur deux principes. Le premier est que nous sommes l’étalon-mesure de ce qui est bien ou pas – ceux qui pensent comme nous et ceux qui ne pensent pas comme nous. Le deuxième est qu’il faut non seulement « penser comme nous » mais le faire en même temps dans une sorte de chorégraphie de nage synchronisée. Ce matin, je me suis réveillé avec tel principe chevillé au corps, et j’exige à partir de désormais inclus que tout le monde se soit réveillé dans le même état d’esprit, de préférence à la même heure. Cette méthode s’applique comme couverture d’une arrogance culturelle profonde et, comme la plupart des postures arrogantes, produit des situations au mieux cocasses, au pire tragiques.

Comme un intellectuel français qui critique Cuba sur un sujet où Cuba s’est révélée plutôt précurseur en la matière. Ce qui est aussi le cas pour les droits des femmes où Cuba enfonce allégrement – dans le temps et dans l’espace – le pays des droits de l’homme. Transposée dans les années 60/70, la comparaison des droits acquis entre Françaises et Cubaines donnerait une médaille d’or à Cuba et une médaille en chocolat (à l’huile de palme) à la France.

Cette méthode semble être destinée aussi à fournir une excuse pour ne jamais soutenir, ne jamais s’engager, cantonnant son utilisateur dans une position cynique des plus confortables. Parce qu’un «authentique» révolutionnaire doit être à la fois révolutionnaire, anti-ceci, anti-cela, pro-ceci et pro-cela. Si une seule case n’est pas cochée, «désolé, votre candidature n’a pas pu être retenue. Au suivant. Désolé…«. Et si d’aventure une case se retrouve finalement cochée, on en trouvera une autre qui ne le sera pas. Ce ne sont pas les excuses qui manqueront, des plus graves au plus futiles, de la peine de mort au rap, tout sera bon. Le tout de la part de ceux qui se chatouillent le nombril avec des pétitions en ligne, et contre ceux qui ont réalisé, et réussi (ne vous en déplaise), une des plus formidables transformations sociales du siècle dans un des contextes les plus difficiles jamais imposé à un pays.

«  La gauche occidentale n’a pas la moindre putain d’idée du monde dans lequel elle vit ».
José Saramago, écrivain et journaliste portugais, Prix Nobel de littérature.

Dans un livre publié en 2003 [et non en 2013 comme indiqué précédemment – comme le temps passe… NdA] (« Cuba est une île » Viktor Dedaj/Danielle Bleitrach/Jacques François Bonaldi – Ed. Le Temps des Cerises), nous avions souligné un aspect fondamental de la propagande anti-cubaine : la décontextualisation. Phénomène qui ne se limite pas à Cuba, loin s’en faut, mais qui dans le cas Cubain s’applique systématiquement. A tel point que des éléments qui seraient jugés incontournables dans d’autres cas sont ici purement et simplement évacués.

Comme parler de l’émigration cubaine (qui reste, malgré tout, l’une des plus faibles du continent) sans mentionner la loi états-unienne « Cuban Adjustment Act » de 1964 destinée à favoriser l’émigration cubaine et provoquer une fuite de cerveaux. Et ce n’est pas comme si on fouillait dans quelques archives obscures, c’est un élément qui est sans cesse rappelé par les responsables cubains.

L’évacuer n’est donc ni le fruit d’une ignorance, ni un oubli, mais le résultat d’un choix. Et tant pis si le public non-averti se retrouve berné, en train de regarder un film dont on aurait coupé la moitié de l’image.

En réalité, il n’y a pas un seul sujet que je connaisse sur Cuba qui ne fasse pas l’objet soit d’un charcutage, soit d’une déformation invraisemblable. (« Les prisons pour sidéens » provoquent encore chez moi une colère sourde). Et cette pensée-réflexe, mentionnée plus haut, ne touche pas que les tâcherons du journalisme ou les habituels propagandistes.

Lors d’une conférence récente sur Cuba, le rédacteur en chef adjoint du mensuel Le Monde Diplomatique, Renaud Lambert, a conclu son intervention d’une quarantaine de minutes en mentionnant in extremis le mot « embargo », qu’il a lui-même qualifié de « terrible ». On n’en saura pas plus. Juste qu’il est « terrible ». J’en suis encore à me demander comment l’élite du journalisme français arrive à évacuer d’une intervention l’aspect « terrible » de la réalité, tout en ponctuant son intervention d’anecdotes sur le service dans les restaurants ou la qualité de l’hébergement pour les touristes. Omettre de mentionner le terrible, c’est ça que je trouve terrible.

De Cuba d’ailleurs, il ne sera jamais fait mention du fameux « embargo », ou alors juste en passant. A quelques exceptions près, vous qui me lisez n’avez en réalité pas la moindre idée en quoi il consiste. Vous pensez peut-être même, à l’instar des fake journalistes de l’AFP, que l’embargo est levé. Ou votre ignorance totale en la matière vous permet d’ânonner des choses comme « l’embargo n’existe pas » ou que « ce n’est qu’une excuse ».

De Cuba non plus, il ne sera jamais fait mention des 3000 attentats perpétrés contre l’île – ce qui à l’échelle de France équivaudrait à 20 000 attentats. En guise de marronnier journalistique, on préférera au mieux ne parler que des attentats contre Fidel Castro, ce qui impose l’idée que les criminels auteurs de ces attentats n’avaient qu’un objectif somme toute louable, « débarrasser Cuba d’un dictateur ». Les jeunes qui pêchaient à la ligne à Caibarien, ou les ouvriers de l’usine bombardée par des bombes incendiaires, ou le touriste italien mort dans un attentat à la bombe dans un hôtel, les passagers de l’avion commercial cubain, et toutes les 3000 victimes de ces attentats auraient peut-être leur mot à dire. Encore eut-il fallu ne pas les faire tomber dans l’oubli, ni eux, ni leurs assassins.

De Cuba, on ne lira que des articles stupides publiés dans les Inrockuptibles qui racontent comment on « enfermait les malades atteints du Sida ». Et peu importe si j’ai l’impression d’avoir été le seul Occidental à avoir mis les pieds dans ces centres (pas compliqué, il suffisait de demander), et peu importe s’ils avaient plus l’allure de Country Clubs réaménagés que de prisons, rien n’y fera. Un récent échange sur le sujet avec une personne se présentant comme ancien dirigeant d’Act Up m’a fait comprendre que 1) l’hystérie collective existe et que 2) un pervers narcissique un tantinet manipulateur (« vous vous en fichez des morts du SIDA ») peut prendre la tête d’une organisation reconnue.

« Il y a beaucoup d’ignorance sur ce qui se passe à Cuba et on ne veut jamais rien leur reconnaître. Si d’autres avaient fait ce que Cuba a fait [pour lutter contre le SIDA], ils seraient admirés par le monde entier. »
Peggy McEvoy – représentante de UN-AIDS à Cuba, de 1996 à 2001

De Cuba, on n’entendra rien sur la solidarité médicale accordée par l’île à travers le monde, avec +/- 40 000 médecins et travailleurs de la santé déployés dans les régions les plus reculées. Là aussi, les esprits chagrins parleront de « propagande » (pas très efficace, apparemment) ou de « business, pas de charité » et, pour appuyer leurs dires, mentionneront les rares cas où Cuba « fait payer » effectivement ses services, mais uniquement à ceux qui en ont les moyens. C’est comme si la France envoyait 250 000 médecins à travers le monde. Et je demande à tous de réfléchir à ce que serait une France qui enverrait 250 000 médecins à travers le monde. A quoi ressemblerait-elle, cette France-là ? A celle que vous connaissez ?

De Cuba, on ne saura rien des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers, de réfugiés accueillies par l’île. Des réfugiés politiques, originaires de tous les continents (mais surtout de l’Amérique latine, évidemment), et de toutes obédiences, mais aussi des « réfugiés médicaux ». Des réfugiés accueillis avec une telle spontanéité et un tel naturel que je n’ai pas réussi, après des années de recherches, à trouver un Cubain capable de me fournir ne serait-ce qu’une estimation de leur nombre. Ils n’en savent tout simplement rien. Ils ne se sont apparemment même pas posé la question, ni avant, ni après. Au point de soigner l’assassin du Che, Mario Terán.

Vous vous demandez peut-être le rapport entre tout ce qui précède, le début de ce texte, et la phrase de Gérard Miller. C’est ici je que je rallume mon détecteur de « Bullshit ».

En considérant ne serait que cette toute petite pointe de l’iceberg de solidarité que Cuba a offerte tout au long de son existence révolutionnaire, en connaissant ceux et celles qui en ont été les instigateurs et les acteurs, comment diable arrive-t-on à croire pour ne serait-ce qu’une nanoseconde que ces derniers aient pu, un jour, regarder quelqu’un et se dire « hum… celui-là, et celle-ci, nous allons les persécuter parce que leur orientation sexuelle m’incommode » ?

La seule explication que j’ai trouvée est qu’il existe une force physique mystérieuse qui s’énonce ainsi (n’en déplaise à Archimède) :

« Tout corps intellectuel, plongé dans un milieu médiatique amorphe, subit une force verticale dirigée de haut vers le bas, et opposée au poids des arguments développés. Cette force est appelée poussée de Viktor Dedaj ». Wikipédia (édition 2050, alors patience…).

Viktor Dedaj
et ça pousse, ça pousse…

Comprendre le Venezuela

Vendredi 9 février 20h-22h30

Salle Saint Augustin Place de l’église

Bordeaux

 

 

 

 

 

 

Rencontre avec Marco Teruggi et Maria Hernandez

 Crise politique et économique, tensions régionales, sanctions et ingérences des Etats-Unis (et de l’Union européenne), campagnes médiatiques, la situation au Venezuela fait l’objet de nombreux commentaires, souvent instrumentalisés dans les débats politiques en France et en Europe. Quelle est la situation du pays avant l’élection présidentielle ? Quels sont les défis qui s’imposent au chavisme ? Quels sont les projets de « l’opposition » ?

« Je ne cesse de m’interroger sur l’arrogance de ceux qui prétendent que l’Histoire commence à partir du moment où ils entrent en scène. Ils ont l’air de croire qu’au Venezuela les critiques n’existent pas, que le chavisme est monolithique, que les expériences d’organisation populaire, les communes par exemple, ne contestent pas la bureaucratie et ne la nomment pas publiquement pour ce qu’elle est : une bureaucratie corrompue. Puis ils viennent nous faire la leçon pour, disent-ils, occuper la place d’une gauche qui ne se tait pas. La première chose qu’ils auraient dû faire, la plus importante, est d’écouter avant de parler. (…)
Leur argumentation ignore tout de l’expression critique constructive qui existe au sein du chavisme. (…) Pour ma part, j’ai choisi de répondre de l’intérieur même du chavisme, en adoptant une position critique publique contre les bureaucrates, les corrompus, les traîtres et les « autoproclamés ».

Marco Teruggi
Journaliste franco-argentin, il habite Caracas et publie régulièrement des chroniques sur la vie politique de la révolution bolivarienne depuis son blog www.hastaelnocau.wordpress.com. Il intervient comme analyste dans TeleSur.

« Les Féministes qui, comme moi avons pris la décision de travailler avec les femmes des zones populaires, nous avons pu constater à quel point elles avaient des pratiques féministes dans leur quotidien y de plus, elles se sont approprié les outils développés par le processus pour transformer leurs propres vies, comprenant qu’on ne pouvait pas transformer le pays sans transformer nos propres réalités, nos familles, nos vies. Elles ont commencé à devenir protagonistes dans leurs quartiers, communautés, conseils communaux… alors qu’avant, lors de la 4e république, elles n’avaient pas la possibilité d’étudier, étant mères très jeunes qui devaient travailler ou rester dans la rue avec leurs enfants.
Chavez a réussi à inspirer ces femmes, il a reconnu qu’il y avait une dette historique envers les femmes en ce qui concerne l’éducation, la santé, il a créé des institutions qui ont pour but de garantir ce processus. Il disait toujours que le Venezuela a un visage de femme. La majorité de la population qui s’est émancipé grâce aux différentes stratégies misent en place par le processus révolutionnaire sont des femmes, elles ont pu augmenter leurs capacités et autonomies grâces aux études, à de meilleurs salaires, à la participation et l’organisation populaire. C’est une des plus grandes victoires de cette révolution. Ces femmes qui venaient voir Chavez, suivaient et concrétisaient ses idées dans leurs vies au jour le jour, sont des femmes qui ont su voir dans ce processus leur propre libération, leur propre émancipation. »

Maria Hernández

Avocate, activiste féministe, co-rédactrice de lois à la base de la création de l’Institut National de la Femme (INAMUJER). Professeure d’université, élue défenseuse nationale des droits des femmes 2013/2016

 

QUE CESSENT LES ATTAQUES CONTRE LA POPULATION CIVILE

Publié le 8 décembre 2017

Diffusion du premier rapport au sujet de la situation des droits humains après cinquante jours de cessez-le-feu bilatéral temporaire entre le gouvernement colombien et l’Armée de Libération Nationale (ELN). Ce bilan a été élaboré par un regroupement d’organisations sociales de surveillance du cesser le feu. Nous publions ici un résumé de la version complète (cf lien).

Le 4 septembre dernier, le gouvernement colombien et l’ELN ont convenu d’un cessez-le-feu bilatéral temporaire national (CFBTN), dans le but de réduire “l’intensité du conflit armé” et d’améliorer la situation humanitaire de la population civile.

Nous constatons et mettons en avant que durant les cinquante premiers jours du CFBTN l’intensité du conflit armé a diminué, car aucune confrontation armée entre les forces armées de l’Etat et la guérilla de l’ELN n’a eu lieu. Cependant, un des objectifs premier du CFBTN, à savoir améliorer la situation humanitaire de la population civile, n’a pas été atteint. Ceci est démontré par les faits expliqués ci-dessous.

Le rapport complet contient des graphiques et des études de cas particuliers comme le massacre perpétré par des agents de la police nationale dans la municipalité de Tumaco, département de Nariño. Dans le cadre d’une manifestation contre le processus d’éradication forcée menée par le gouvernement colombien, au moins 7 paysans et autochtones ont été assassinés et plus de cinquante personnes blessées. Un autre cas est celui de l’assassinat du gouverneur autochtone Aulio Isaramá Forastero dans le département du Cauca qui a généré une crise humanitaire dans cette zone du pays. Le fait a été reconnu publiquement par l’ELN qui a présenté des excuses aux proches.

“Que cesse les attaques contre la population civile” est la principale exigence du mouvement social

Entre le 1er octobre et le 20 novembre, un total de 299 victimes a été dénombré. Sur ces 299, on compte 45 homicides, 96 blessé·es, 35 individus victimes de menaces et 25 menaces collectives. Sur les 45 homicides, on compte 5 évènements au cours desquels 11 ex-combattants de la -EP sont morts dont 6 lors d’un massacre. Entre le 14 avril 2017 et le 11 novembre 2017, 31 membres des -EP et 12 de leurs proches ont été assassinés dans le cadre du processus de paix. Sur les 45 homicides, 3 massacres ont fait 16 victimes. 9 de ces homicides ont eu lieu dans le cadre de manifestations. Durant le CFBTN entre l’ELN et le gouvernement, plus de 129 personnes ont été victimes d’agression lors de manifestations. Selon les organisations sociales, ce chiffre inclus 90 blessé·es, 9 homicides et 14 individus menacés. Les informations mentionnées dans le rapport précisent que les responsables sont les agents de l’Etat dans 73 % des cas, des auteurs inconnus dans 17 %, des paramilitaires dans 8 % et l’ELN dans 1 % des cas.

Les actes perpétrées par les paramilitaires constituent le principale défi à l’atteinte des objectifs du cesser le feu. S’il existe une grande quantité de cas dans lesquels on ne peut identifier les auteurs matériels des faits, on peut supposer qu’ils pourraient être associés aux paramilitaires de par la modalité d’action ou parce ce que les victimes avait précédemment reçues des menaces d’un de ces groupes.

Au cours de la période étudiée, 84 cas de personnes privées de la liberté victimes de traitements cruels inhumains ou dégradants et de menaces ont été documentés. 2978 des 3774 prisonnier·es politiques membres des -EP ont été libérés. On note une inquiétante augmentation des agressions contre les prisonnier.es politiques, spécialement de l’Armée de Libération Nationale- ELN- provoquée par l’augmentation des représailles contre eux et elles.
Traitement violent contre la contestation sociale durant les cinquante premiers jours de CFBTN

Du 1er octobre au 20 novembre 2017, période d’analyse de ce rapport plusieurs journées de mobilisation et manifestations ont eut lieu en Colombie: journées d’indignation, Minga pour la vie et journées de grève nationale contre les politiques de substitution de culture illicite (coca), entre autres. Les personnes présentes dans les manifestations sont issues des peuples autochtones, afro-descendants, communauté paysannes, habitant·es des villes, en raisons des revendications et problématiques sociales propres à chacun de ces secteurs.

Le gouvernement national a opté pour un traitement cohérent avec celui qui a été historiquement donné aux manifestations : stigmatisation, intimidation, usage disproportionné de la force policière et usage des forces militaires. Des dénonciations ont été documentées dans les départements de Nariño, Cauca, Caldas, Huila, Catatumbo – Norte de Santander, Arauca, entre autres. Ces dénonciations font Etat d’abus des forces de l’ordre, d’usage d’arme non conventionnelles, stigmatisation, persécution aux manifestant·es et de non-respect des accords convenus par le gouvernement auprès des communautés locales.

Quelques conclusions issues du rapport :

L’Etat colombien continue à ne pas respecter sa décision de protéger les leaders sociaux et défenseur·es des droits humains ;
Durant le CFBTN, de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire ont eu lieu de la part des forces publiques et de groupes paramilitaires sur les territoires paysans et autochtones ;
La réponse répressive de l’Etat à l’encontre de la contestation sociale durant cette période est contraire à la volonté exprimée par le gouvernement colombien ;
Il n’existe aucune politique ni mesure concrète pour lutter contre les groupes paramilitaires ;
La situation humanitaire dramatique dans les prisons et les traitements inhumains et dégradants envers la population privée de liberté persistent ;
Le gouvernement continue à ne pas respecter la mise en place des accords signés avec les -EP.

Quelques recommandations :

Les parties concernées doivent appliquer les principes du droit international humanitaire, en particulier celui de la protection de la population civile et éviter toute forme de stigmatisation et d’attaque envers elle ;
L’Etat colombien doit mettre en place les moyens et politiques nécessaires pour une protection réelle et effective et fournir des garanties à l’exercice de la contestation sociale et de l’opposition politique ;
L’Etat colombien doit se conformer à ce qui a été convenu dans l’accord au sujet de la fin du conflit armé avec les -EP, en particulier les garanties et la lutte contre les groupes paramilitaires ;
L’Etat doit assumer la responsabilité des actions des ses agents dans le cadre des violations des droits humains et des infractions au droit international humanitaire ;
L’Etat colombien se doit de respecter le fait de consulter les communautés paysannes, noires et autochtones dans le cadre de la politique des cultures illicites ainsi que les autres sujets les concernant ;
L’Etat doit adopter des mesures urgentes face à la dramatique situation humanitaire dans les prisons.

Organisations signataires du rapport :

Mesa Social para La Paz; Paz Completa; Redepaz ; Central Unitaria de los Trabajadores (CUT); Cumbre Agraria, Campesina, étnica y popular; Coordinación Colombia Europa Estados Unidos; Somos Defensores ; Movimiento Nacional de Crímenes de Estado – Movice; Organización Nacional Indígena de Colombia (ONIC) ; Proceso de Comunidades Negras (PCN); Marcha patriótica; Congreso de Los Pueblos;Red de Hermandad y Solidaridad con Colombia (RedHer); Indepaz ; Coordinador Nacional Agrario (CNA); Coordinación de Movimientos Sociales de Colombia (Comosoc) ; Mesa Ecuménica.
Iglesia Presbiteriana de Colombia; Fundación Comité de Solidaridad Con Presos políticos; Asociación Minga; Humanidad Vigente ; Corporación Ensayos ; Comisión de Justicia, Paz e Integridad de la Creación de los Misioneros Claretianos; Confluencia de Mujeres para la Acción Pública ; Casa de la Mujer ; Movimiento Social Discapacidad Colombia (Mosodic); Instituto Nacional Sindical (INS);
Federación Unitaria de Trabajadores Mineros, Energéticos, Metalúrgicos, Químicos y de Industrias Similares de Colombia (Funtraenergética); Sindicato de Trabajadores y Empleados Universitarios de Colombia (Sintraunicol) ;Censat Agua Viva ; Red de Universidades por la Paz (Red Unipaz); Instituto de Investigación Acción en Procesos Educativos y Sociales “Orlando Fals Borda (Iapes – OFB); Teusaquillo Territorio de Paz ; Paz a la calle ; Fundación Juan Manuel Bermúdez nieto ; Jaime Gutiérrez Ospina ; Asociación de juntas de Acción Comunal del Corregimiento Serranía del Alto Nudo ; Proceso Casa Libelulosa; Avanza Colombia; Asociación Mujeres del Oriente Amar; Corporación Ágora ; Corpades; Análisis urbano ; ABC Paz ;Punto de Encuentro por la Paz y la Democracia ;Comité de Integración del Macizo Colombiano (CIMA) ; Comité de Integración Social del Catatumbo (CISCA) ; Comisión de Interlocución del Sur de Bolívar, Centro y Sur del Cesar ; Asociación Vivienda Emece ;Funama Huila ; Asociación de campesinos y Comunidades sin Tierra del Cesar ; Sintraime Valledupar; Identidad Estudiantil Valledupar ; Fundación Manos unidas Colombia
Asociación campesinos del Huila ; Corporación Comunal por Colombia ; Asociación de Cabildos Indígenas del Norte de Cauca (ACIN) ; Movimiento Campesino de Cajibío ; Sindicato Único de Trabajadores de la Educación del Valle (Sutev) ; Movimiento Político de Masas del Centro Oriente Colombiano; Red de Lucha contra el Hambre y la Pobreza ; Proceso Nacional de Identidad Estudiantil.
Minga Juvenil Nacional ; Tejido Juvenil Nacional Transformando a la Sociedad (Tejuntas) ; Sindicato Único Nacional de Mototrabajadores (Sunmcol) ; Corporación Claretiana Norman Pérez Bello ; Observatorio de Movimientos Sociales Suroccidente (Omsapt) ; Colectiva Antonieta Mercury ; Colectivo Profes Nuevos 1278 ; Colectivo de la Salud Epitelio ; Rocaso Estudiantil ; Zona Pública ; Fuerza Común ; Movimiento Político Poder y Unidad Popular (PUP) ;  Senador Alberto Castilla – Polo Democrático Alternativo, Corporación Servicios Comunitarios Sembrar.

Source : Mesa Social Lyon

« Il est urgent de renforcer la participation des petits paysans dans les prises de décision»

Publié par Venezuela infos, 

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La petite et moyenne production agricole et d’élevage fournit plus de 70% des denrées alimentaires produites sur tout le territoire vénézuélien, et joue un rôle économique fondamental dans l’acquisition de la souveraineté alimentaire. Son importance pour la Révolution Bolivarienne est également liée au renforcement du pouvoir communal et au développement d’une économie productive durable contribuant à la construction d’un modèle socialiste vénézuélien.

D’où le prix accordé à la production agricole et d’élevage à petite et moyenne échelle par le « Projet pour la Patrie », programme du Gouvernement Bolivarien pour la période 2013-2019, proposé par le Commandant Chavez et repris par Nicolas Maduro devenu Président. Mais ce programme est affaibli par une politique agricole peu judicieuse, peu cohérente et contre-productrice. A Alba TV, nous avons interviewé Gabriel Gil, petit éleveur de l’État de Lara, et Gerardo « Lalo » Rivas, membre de la Constituante représentant le secteur paysan, qui nous ont exposé les problèmes rencontrés et les solutions envisageables.

Un exemple concret : les œufs

« Nous sommes des « conuqueros » en lutte (petits producteurs propriétaires travaillant sur des parcelles intensives), nous continuons à soutenir le processus bolivarien et les actions du Président Nicolas Maduro. Dans un contexte de guerre économique, nous nous efforçons de produire avec un minimum de moyens. Mais depuis un certain temps, le Ministère de l’Agriculture Productive et des Terres (Mppapt) met manifeste malheureusement plus d’intérêt pour les grands producteurs, pour les grandes entreprises agricoles. Celles-ci constituent un secteur très spécifique, dans le sens où ces entreprises sont plutôt des « pseudo producteurs » dont l’activité réelle est l’importation de denrées alimentaires, d’intrants, de produits agrochimiques, de matières premières, de soja transgénique, entre autres joyaux, et non une production agricole efficace ».

Bien que l’on sache que ces groupes industriels sont des acteurs décisifs de la guerre économique menée contre le Pays, ils captent l’intérêt du Mppapt dans sa gestion actuelle, négligeant l’aspect social de la Révolution : les paysannes et les paysans ».

C’est le  témoignage de Gabriel Gil, qui a participé à la campagne pour un « Venezuela libre d’OGM » dont le résultat a été, en 2015, la conquête historique de la Loi des Semences (2).

« Après ce grand succès, nous avons décidé de nous consacrer à la production agricole et d’élevage à petite échelle et nous vendons des œufs et de la viande de poulet bien en-dessous  des prix spéculatifs. Nous vendons des œufs, du poulet et du fromage de chèvre bon marché à la « Foire des Petits Producteurs » à Caracas. Comme nous, près de 4000 petits producteurs élèvent chacun entre 400 à 600 poulets dans l’État de Lara. En nous unissant, nous pourrions produire plus de 1 million 600 000 œufs par jour » explique Gabriel Gil.

« Mais il y a trois mois l’entreprise « El Tunal » (3) nous a écrasé par sa tactique de dumping (4). Cette grande entreprise agricole a bénéficié de dollars à taux préférentiel de la part du Gouvernement pour importer des intrants destinés à la fabrication d’aliments équilibrés pour les poules pondeuses et autre bétail. Qu’ont-ils fait alors ? Ils ont baissé le prix des œufs pendant environ une semaine, puis augmenté le prix de l’aliment concentré. Ce qui va bien sûr provoquer la faillite des petits producteurs. Un peu plus tard, le prix du carton d’œufs a flambé : il est passé de 6000 dollars il y a 6 mois à 80 000 actuellement. Le dumping est une pratique illégale et les lois vénézuéliennes  -en particulier la Loi de Sécurité et de Souveraineté Alimentaire – le sanctionne »,affirme-il.

« Face à cela, nous avons décidé de résister. Mais depuis quelques semaines, les entreprises de commercialisation et de production d’aliments destinés aux animaux d’élevage, dans notre cas des poules pondeuses et des poulets de chair, ont refusé d’en vendre aux petits producteurs » poursuit Gil en citant l’entreprise PROTINAL (qui appartient au groupe POLAR), CONCAVA, Aliments COLACA, LA PIEDRA et SUPERS.

« Nous élevons 570 poules. Nous essayons de nous convertir à l’agroécologie, mais pour le moment nous dépendons encore de ce type d’alimentation pour pouvoir assurer notre production. Malheureusement, nous en manquons depuis deux semaines déjà et celle que nous avons pu nous procurer est très chère et de mauvaise qualité ; de ce fait, la ponte de nos poules a beaucoup baissé et nous faisons tous faillite », assure Gil.

Selon lui, cette situation ne constitue pas une exception : « Nous sommes face à une pratique systématique et complexe pour casser le petit producteur au niveau national. Il se passe la même chose pour la production porcine à petite échelle ou pour les petites unités de production de café, du fait qu’elles n’ont pas accès aux intrants nécessaires pour leur fonctionnement ».

Le Mppapt n’a pris aucune mesure pour remédier à cette situation : « dans ce contexte de guerre économique, le Ministère est littéralement rayé de la carte. Ils ne viennent pas dans les communautés pour remettre aux producteurs (-trices)  les formulaires de permis de transport à ceux qui prennent le risque d’acheminer leur production à la ville ».  Ce qui les expose à l’extorsion et au racket de la part de militaires et policiers aux postes de contrôle, pratique qui s’est répandue avec les difficultés économiques du pays.  

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« Même si nous nous déplaçons dans un camion que nous a prêté l’État, ils te prennent de l’argent sous n’importe quel prétexte. Ils vérifient si tu as le permis de transport, si tu as l’extincteur, ils te menacent d’immobiliser et parquer ton véhicule et finalement tu es obligé de leur laisser une partie de tes produits ou une somme d’argent.

Selon le dernier recensement agricole, 82% des unités de production agricole sont de petite ou moyenne grandeur. Pour faire valoir leurs droits, il est indispensable qu’elles s’organisent. Actuellement, il n’y a plus d’organisation de petits producteurs(-trices) alors qu’entre 2005 et 2012, il en existait une très puissante. Sa désarticulation nous prive de tout moyen de pression sur le Ministère afin qu’il reprenne le chemin dont il ne devait pas s’écarter, celui indiqué par le président Chavez et dans lequel nous autres organisations populaires nous sommes engagées » remarque Gabriel Gil « mais nous recommençons à former un réseau de producteurs(-trices) libres et associés au niveau local ». Il propose par ailleurs de « lancer un appel au Président Nicolas Maduro et à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) pour qu’ils viennent sur le terrain affronter la guerre économique depuis les espaces de production».

« Les crises sont faites pour trouver des solutions »

« Nous ne nous attendions pas à cela. En plus de subir cette guerre économique, le peu d’aide que nous recevons est attribuée aux grandes entreprises et les petits producteurs continuent de souffrir. N’étant pas organisés, on a du mal à se mobiliser » confirme Gerardo « Lalo » Rivas, député à la Constituante pour le secteur paysan et membre de l’Association de Producteurs Intégraux du Paramo méridional (PROINPA). « Il faut changer la politique économique et productive du Pays en faisant participer les paysans(annes) aux prises de décision sur les questions agricoles. Il y a sans cesse des réunions de parole où l’on discute mais sans jamais donner le pouvoir de décision au producteur ou au paysan. Alors on finit toujours par entrer en conflit », selon Gerardo Rivas.

Il donne l’exemple actuel de la fixation des prix : « Dans le cas du café, nous avons accordé un prix mais dans le « Journal Officiel » c’est un autre prix qui est publié. Cela ne devrait pas se produire. Si l’on parle d’une loi des prix convenus en premier lieu avec le producteur, il n’est pas normal que l’État en fixe d’autres ensuite ».

« Pour ce qui est du soja destiné à la consommation animale : qui nous le fournit ? L’État. Qui le distribue ? L’État mais en passant par les grands producteurs comme PROTINAL –qui se débarrasse des poulets aux passage- au lieu de le donner directement au producteur qui élève 1500 à 2000 poules. La tendance est toujours de favoriser le grand producteur alors que de tous temps et dans le monde entier, ce sont les petits producteurs qui fournissent la plus grande partie de l’alimentation », soutient Gerardo Rivas.

« De plus, ce soja est transgénique. Or, au Venezuela, la Révolution Bolivarienne a dit NON aux OGM, mais nous devons malheureusement bien l’avouer : nous en consommons, car la viande que nous mangeons provient d’animaux nourris avec du soja transgénique » (7). Rivas assure qu’au Venezuela « nous avons nos propres semences de soja et sommes tout à fait en mesure de le produire »,nous libérant ainsi du soja transgénique et du coût de son importation. Mais l’obstacle à surmonter dans ce cas seraient les intérêts de ceux qui tirent profit des importations et des dollars préférentiels de la rente pétrolière. En ce qui concerne le projet actuel du Conglomérat AGROSUR, créé par décret présidentiel fin septembre pour renforcer le moteur agroalimentaire de la Nation, Gerardo Rivas soutient « que la participation des petits producteurs et des Communes à AGROSUR est indispensable, pour qu’elle ne devienne pas une corporation inutile de plus. L’État doit la gérer AVEC la participation et la supervision du Pouvoir Populaire, dont les membres, paysannes et paysans possédant un savoir-faire productif, doivent faire partie du Comité directeur ».

Mais cette participation doit être conquise, car la Loi émise récemment par l’Assemblée Nationale Constituante pour définir le fonctionnement d’AGROSUR, même si elle donne met en avant la participation du Pouvoir Populaire pour ce qui concerne la production, ne lui accorde pas d’espace au niveau de sa plus haute autorité et organe décisionnel : le Comité de Direction, dont les membres sont désignés de manière verticale par le Président de la République et le (la) Ministre de l’Agriculture Productive et des Terres, qui choisit aussi les membres du Conglomérat (parmi les entreprises du secteur public, les organisations productives de base du Pouvoir Populaire et les entreprises privées).

« Tous ces problèmes sont traités par l’ANC », assure le Constituant :« J’ai intégré la commission Economie, j’y ai exposé ces idées, mais les procédures sont très lentes. La situation du Pays exige pourtant des réponses plus rapides. Nous sommes en état de guerre non conventionnelle, mais des solutions existent : parfois même les crises ont lieu pour que des solutions puissent émerger. L’une d’elles est de produire nous-mêmes ce que nous consommons. Il y a des gens qui y travaillent déjà, qui sont des pionniers mais qui ne sont pas pris en considération. Il faudrait multiplier les expériences. Nous réunissons toutes les conditions pour produire ce que nous consommons : de l’eau, des terres, des gens qui ont du savoir-faire, des techniciens(ciennes), des gens formés, des producteurs qui veulent sont prêts à travailler dur et même des gens qui ne font pas confiance au Gouvernement  mais doivent vivre de leur métier de producteur.

« PROINPA a justement été créé dans l’idée de changer le système. Cette organisation formée depuis quelques années cherche des solutions de manière collective. Nous avons bien avancé dans la production de semences de pommes de terre : depuis 2 ans déjà nous n’en importons plus. Nous nous occupons maintenant des semences de carottes, d’ail, de céleri, de stevia. Nous ne traînons pas, nous continuons à innover », conclut-il.

IA/ALBA TV/2017

Notes:

(1) Dans le Venezuela bolivarien, la production et le semis de graines transgéniques sont interdits, c’est le résultat de la campagne « le Venezuela libre d »OGM » qui, après trois années d’une grosse bataille juridique aboutit à l’élaboration collective de la Loi de Semences (2015) anti-OGM, anti-brevet et anti-privatisation respectant l’obligation constitutionnelle selon laquelle le génome d’aucun être vivant ne peut être privatisé au Venezuela. Il n’existe cependant pas de  contrôle similaire sur les importations de matières premières et de denrées alimentaires à l’état de produits finis.

(2) cf. Note ci-dessus

(3) L’entreprise « El Tunal » fait partie d’un puissant empire (trust?) économique de l’Ouest du Venezuela dont Alejo Hernandez (alias « El Tonillo ») est le propriétaire.

(4) Le dumping est défini comme une pratique de concurrence déloyale par laquelle une entreprise vend ses produits à un prix inférieur au coût de production pour éliminer la concurrence et établir un contrôle ou un monopole sur le marché.

(5) VIIème Recensement Agricole, réalisé en 2008 et 2009, publié en 2011 par le Ministère de l’Agriculture et des Terres (MAT)

(6) Voir la création de rareté par cette entrerise privée via l’enterrement d’animaux vivants:  https://ciudadvalencia.com.ve/pollitosenterradosvivos-protinal/ et http://vtv.gob.ve/guerra-economica-empresa-protinal-bota-miles-de-pollos-aptos-para-el-consumo-humano/

(7) voir note (1)

Source: http://www.albatv.org/Urge-la-participacion-campesina-en.html

Traduction: Frédérique Buhl

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El Nula, chronique de la frontière avec la Colombie

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La frontière avec la Colombie, sur des kilomètres, est un fleuve avec des maisons d’un côté, des cultures, des terrains de football, de petites maisons et souvent seulement des plaines, des arbres, des bois.

Celui qui ne connaît pas ne sait pas qu’il est sur la frontière, que la rive d’en face, juste là, identique à celle-ci, est un autre pays où se trouve une grande partie de ce qu’on ne trouve pas ici. La guerre est là, ici aussi et ce fleuve qui s’écoule en fait partie. On doit apprendre à observer et à écouter. Ce canoë qui passe avec deux personnes : contrebande ou pêche ?

Là, la culture du commerce illégal existe depuis longtemps. Avant, ce n’était pas de la contrebande d’extraction, il ne saignait pas le pays, maintenant, oui. De plus en plus. Et non seulement passe l’essence, le bétail, les aliments du panier de la ménagère, les médicaments, les billets mais ces derniers temps, l’éventail s’est élargi à d’autres secteurs comme le plastique, les verres, les pelles à ordures. Toute méthode est bonne pour les faire passer, comme ceux qui s’enveloppent le corps avec des kilos de viande ou des tablettes d’antibiotiques.

Le différence du change consécutive à l’attaque de la monnaie transforme presque tout objet vénézuélien en une marchandise qui génère de super-bénéfices si elle est vendue de l’autre côté, en Colombie.

70 litres d’essence valent plus qu’un salaire minimum du Venezuela. Un salaire minimum dans une étape d’hyperinflation de guerre ne suffit pas à faire vivre une famille. Ni 2 ni 3 salaires minimum. Faire des heures de queue pour trouver de l’essence n’est pas un problème, c’est une activité qui rapporte en 1 jour plus d’argent qu’en 1 mois dans l’état.

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Toute la zone frontalière avec la Colombie a été attaquée par cette dynamique et la paroisse de San Camilo, dans l’état d’Apure, n’est pas une exception. Ses caractéristiques économiques lui donnent la possibilité de développer sa production : c’est la paroisse la plus productive de l’état en produits laitiers avec une moyenne de 200 000 litres par jour et quelques 25 000 têtes de vaches à lait. Elle a aussi l’agriculture, des étangs poissonneux. Elle pourrait être prospère mais le meilleur bétail s’en va en Colombie, une autre partie dans les états du centre, le lait est acheté par Nestlé et les fromageries privées qui gèrent le marché. Les prix sont élevés à San Camilo.

Les causes de cette situation sont variées et s’entrecroisent. Les producteurs achètent des fournitures – vaccins, produits contre les parasites, etc… – en provenance de Colombie , ce qui fait monter le prix de l’élevage et, en conséquence, par exemple, du lait, avec lequel on fait le fromage. Ils ont besoin, disent-ils, de fournitures bon marché. Celui qui devrait le garantir, c’est l’état, qui pourrait aussi acheter une partie importante de la production de lait. Rien de tout cela n’est nouveau, ils ont fait des essais qui ont été freinés, ils sont restés à mi-chemin. Aujourd’hui, les producteurs sont au milieu de la chaîne et fonctionnent avec des prix de fournitures de frontière en guerre et la vente à des intermédiaires privés qui spéculent et font des bénéfices extraordinaires. Ce sont les contrebandiers et les privés qui y gagnent.

Il ne s’agit pas de les faire passer pour des victimes ni de nier que certains producteurs préfèrent un super-bénéfice en faisant traverser le fleuve à leur bétail. La question qui se pose est envers l’état, les politiques qui se construisent d’ici, la façon d’aborder ce contexte. Aucun producteur n’est intéressé pour vendre à l’état si le paiement, comme d’habitude, tarde des mois alors que les prix augmentent tous les jours, tous, et que Nestlé paie immédiatement. Cela n’est pas nouveau non plus.

Il y a des exemples qui montrent que la volonté politique et la coordination des parties peuvent construire d’autres réalités. Une expérience a été mise en marche à El Nula, centre de San Camilo, où les institutions, le Parti Socialiste Uni du Venezuela, le Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora, les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) et les conseils communaux se coordonnent pour faire des opérations de vente de viande et de poisson aux communautés. Le schéma est le suivant : on garantit les fournitures aux producteurs qui vendent la viande à un prix plus bas et grâce à l’organisation populaire, la viande et le poisson sont vendus directement à la population à 25 000 bolivars le kilo de viande et 15 000 le kilo de poisson. Le dernier jour, il y a eu 93 bêtes et 3 000 kilos de poisson pour 19 CLAP.

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L’impact est économique, subjectif et retentit sur l’organisation. C’est une façon d’affronter collectivement une réalité de plus en plus contraire. Le cas d’El Nula est un exemple de la façon dont le quotidien économique prend la forme de batailles quotidiennes : la seule banque du peuple a cessé de fonctionner pendant 2 mois et le pont d’accès principal – sur le fleuve Burgua – s’est effondré le 4 octobre dernier. Cette situation a aggravé les problèmes déjà existants, l’essence est passée à 15 000 bolivars le litre et les billets ont commencé à être revendus avec 60% d’intérêt. Les besoins de la majorité sont devenus des affaires pour quelques-uns. Une logique imposée par la guerre qui se répercute sur l’économie. Dans le cas du pont effondré, on a installé une micro-société sur chaque rive : 2 000 bolivars pour traverser en canoë, 30 000 en camionnette, des points de vente de nourriture, de glaces et les 2 rives transformées en piscine pour les enfants.

Comment se battre contre tout ça ? Les jours de vente de viande et de poisson sont une possibilité. Ils montrent qu’on peut essayer des solutions qui comprennent une action de l’état coordonnée avec des producteurs et des communautés organisées en vue de la cogestion. Sans ce triangle, il est difficile d’imaginer comment desserrer le nœud qui se resserre en même temps que le cadre économique général. Les principales variables s’aiguisent sur la frontière.

La question : que faire concrètement ? est au centre des débats, c’est le premier point de toute conversation. Il ne semble pas possible d’arrêter la contrebande en arrêtant ceux qui amènent un camion d’essence de l’autre côté ou plusieurs kilos de viande enroulés autour de son corps. Il s’agit d’une société frontalière dans un moment de crise, coordonnée en grande partie autour de cette activité économique où, souvent, celui qui n’y est pas mêlé directement a un membre de sa famille qui y est impliqué. L’attaque doit être menée contre les mafias de la contrebande qui déplacent des camions, des troupeaux, des milliers de millions. Et des politiques qui génèrent les conditions économiques pour que la production soit rentable et que la culture soit productive.

C’est facile à écrire mais difficile à faire. En particulier parce que la frontière est plus qu’une frontière, il y a une architecture organisée pour renforcer ce cadre. Des bureaux de change colombiens à la politique du Gouvernement de Colombie qui laisse passer toute la contrebande. La situation des paroisses frontalières comme San Camilo peut être résolue par des réponses développées par la volonté des forces locales mais a besoin de réponses nationales, structurelles. Parce que le problème de la frontière est l’épicentre de la guerre vers laquelle on nous a amenés. Par là, ils veulent mettre le bolivar à genoux, organiser des pénuries dans le pays, faire entrer une armée illégale sous commandement nord-américain.

Nous sommes dans une guerre où souvent les généraux ennemis sa cachent, sont invisibles. En particulier quand le champ de bataille est un fleuve qui sépare deux rives identiques, avec des plaines, des maisons et des canoës qui passent. C’est un conflit avec une stratégie lâche que nous devons nommer, expliquer, acculer dans le domaine économique comme dans le domaine politique. La réalité matérielle, avec toutes les conséquences qu’elle amène, le demande.

Marco Teruggi

Source: https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/11/16/el-nula-cronica-de-la-frontera-con-colombia/

Traduction: Françoise Lopez pour Bolivar Infos

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Colombie: Un rapport révèle le rôle des acteurs économiques et étatiques dans l’augmentation des menaces envers les défenseurs du droit à la terre et à l’environnement

Paris-Genève-Bogotá, le 5 octobre, 2017 – L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme (FIDH-OMCT) et le Colectivo de Abogados José Alvear Restrepo (CAJAR) publient aujourd’hui un rapport qui alerte le public sur un phénomène encore peu analysé : le rôle joué par les acteurs économiques dans l’accroissement de la vulnérabilité des personnes et groupes qui défendent le droit à  la terre et à l’environnement, et en particulier la captation de l’État par les acteurs économiques, qui menace la sécurité, la tranquillité et la vie de ces défenseurs.

Dans un contexte de post-conflit où de nombreuses organisations ont alerté sur l’augmentation des attaques contre les personnes et des groupes de défenseurs du droit à la terre et à l’environnement qui opèrent dans le secteur extractif, le rapport “Défendre la terre et l’environnement dans le cadre des activités des entreprises extractives” décrit, au travers de trois cas emblématiques, la relation entre État, entreprises et les attaques dont souffrent les défenseurs du droit à la terre et à l’environnement.

L’accumulation des procédures judiciaires, la stigmatisation et les menaces contre les avocats de la Corporación de Abogados Colectivo « Luis Carlos Pérez » (CCALCP), et leur rapport chronologique et circonstanciel avec des étapes clés du travail de dénonciation de l’impact négatif des activités des entreprises sur les droits du peuple autochtone Barí et des différentes communautés rurales de la région de Catatumbo, interrogent sur le rôle des entreprises dans ces attaques. Pour réduire les pressions auxquelles les défenseurs dans ces régions sont confrontés, il apparaît nécessaire d’étudier en particulier le rôle des acteurs économiques dans les zones où sont présents les acteurs armés, afin de comprendre comment les intérêts et actions de ces différents acteurs s’articulent, et pouvoir ainsi prendre des mesures pour prévenir ou remédier à cette situation.

De la même manière, la criminalisation abusive du dirigeant syndical et environnemental Héctor Sánchez Gómez, et du militant universitaire Miller Dussán démontre l’instrumentalisation du droit pénal par des entreprises comme Pacific E&P et EGEMSA, à travers par exemple le dépôt de plaintes disproportionnées et les pressions indues exercées, entre autres, sur les magistrats et les procureurs, dans le but de ralentir ou de déstructurer les actions de ces acteurs à des moments potentiellement porteurs pour la garantie effective des droits humains.

L’asymétrie paradoxale entre d’une part les avancées rapides des procédures judiciaires lancées à l’encontre des défenseurs ; et d’autre part les retards pris dans la conduite des enquêtes déclenchées à l’initiative des défenseurs, de leurs organisations ou des communautés contre des entreprises et l’État suggèrent une certaine connivence ou inaction des acteurs étatiques, y compris du pouvoir judiciaire, au détriment des défenseurs.

Le rapport dénonce également la captation de l’État par les entreprises comme l’illustrent la persécution et les actes de surveillance visant Héctor Sánchez par l’entreprise de sécurité Pacifique E&P et des membres des forces de l’ordre, qui appartiennent parfois aux bataillons miniers et énergétiques financés par les sociétés minières à travers des accords de coopération entre ces entreprises et les forces de l’ordre. Cette situation fait passer les défenseurs des droits humains pour des ennemis qui doivent être réprimés. Le rapport donne également plusieurs exemples de la mobilité entre les secteurs public et privé des postes de direction (phénomène des chaises musicales), et l’identifie comme un facteur de vulnérabilité des défenseurs.

Face à ces constatations, l’Observatoire et le CAJAR apportent un regard constructif sur cette problématique, appelant l’État à identifier les facteurs de vulnérabilité auxquels sont confrontés celles et ceux qui défendent le droit à la terre et à l’environnement, notamment en déterminant le rôle joué par les acteurs économiques, dans le cadre de conflits socio-environnementaux. La multiplicité des causes de la violence que connaissent les régions ne devrait pas être un argument pour diluer la responsabilité des acteurs étatiques et des entreprises face à la situation des défenseurs. Ces recommandations ont pour objectif de mieux lutter contre l’escalade des attaques, dans le but de construire un système démocratique qui reconnaît le travail légitime des défenseurs des droits humains.

   

Ce rapport lance un appel urgent aux différents acteurs afin qu’ils agissent pour protéger celles et ceux qui défendent le droit à la terre et à l’environnement. Nos organisations appellent le gouvernement Colombien à renforcer les mécanismes de protection, qui devraient agir plus efficacement pour prévenir les diverses attaques subies par les défenseurs, et éviter qu’elles ne se traduisent en assassinats. Le rapport invite également les acteurs économiques à reconnaître et à ne pas entraver le travail légitime et essentiel qu’ils font pour assurer le respect des droits humains liés à l’environnement et à la terre en Colombie.

Pour plus d’informations, veuillez contacter:

FIDH: Samuel Hanryon: +33 6 72 28 42 94/ José Carlos Thissen: + 51 95 41 31 650

OMCT: Miguel Martín Zumalacárregui: + 41 22 809 49 39

CAJAR: Angelica Chapano : +57 321 381 97 33

L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme (l’Observatoire) est un programme créé en 1997 par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et la FIDH. Son objectif est d’intervenir pour prévenir ou remédier à des situations concrètes de répression contre les défenseurs et défenseures des droits humains.  La FIDH et l’OMCT sont tous deux membres deProtectDefenders.eu, le mécanisme de l’Union européenne pour les défenseurs des droits de l’Homme mis en œuvre par la société civile internationale.

Publication :

UPSA CAQUETÍOS : «La production agricole est la clé pour ne pas disparaître en tant que nation»

Avec une importante production d’oignons, entre autres, l’Unité de Production Sociale Agricole (UPSA) Caquetíos, souligne l’importance de la production pour la conquête de la souveraineté alimentaire du Venezuela. Tel est l’objectif exprimé par les travailleurs de cette ferme à Ciudad BQTO, lesquels précisent qu’il ne s’agit pas simplement de mettre le produit sur le marché, mais aussi de reproduire des semences pour les donner à d’autres producteurs.
Leonardo Herrera, l’un des responsables de la production, explique que les oignons qu’ils sont en train de planter viennent du Brésil. « Les graines sont amenées là par les camarades brésiliens du Mouvement sans terre, l’idée étant de planter des oignons pas seulement pour obtenir un produit frais, mais pour produire des graines ; en ce moment nous sommes en plein processus de la germination des graines».

Avec cette procédure, les producteurs de Caquetíos, assurent que les différences entre une économie capitaliste et une économie socialiste sont démontrées. Dans le premier cas, les entreprises sont isolées et cachent les graines pour maintenir un monopole sur un produit, en profitant de la concurrence ; dans le second, les entreprises sociales travaillent en étroite collaboration pour que le progrès de l’une serve d’exemple aux autres. Ils expliquent que de meilleurs produits atteignent la population et ainsi le bien-être des personnes est au-dessus des intérêts particuliers des producteurs.

SI NOUS NE PRODUISONS PAS, NOUS DISPARAITRONS EN TANT QUE NATION

Les producteurs disent que les techniques de production devraient être améliorées pour tirer le meilleur parti de la terre. Par exemple, Herrera explique que la population paysanne au Venezuela ne dépasse pas 13 pour cent et que seulement 7 pour cent produit. Avec un pourcentage si faible, il faut nourrir plus de 30 millions d’habitants, ce qui, selon lui, nécessite un meilleur travail de la terre et de meilleurs moyens agricoles de production.

« Nous devons encourager les gens pour qu’ils se consacrent  à la production agricole, parce que si nous ne produisons pas, nous disparaîtrons en tant que nation », a-t-il dit, se référant aux allusions de nombreux analystes qui se plaignent de ce que la nourriture au Venezuela dépende de la stabilité ou de l’instabilité des autres pays exportateurs.

Bien qu’il y ait en ce moment une plantation d’oignons, les producteurs expliquent que leur travail ne se limite pas à la monoculture, mais à la diversité des cultures. La raison est double, fournir des produits variés aux consommateurs locaux et prendre également soin de la terre, car «en cas de monoculture, les épidémies créent une résistance, ce qui est très négatif. L’idée est d’avoir une production constante avec cultures différentes «.

Après l’oignon, UPSA entrera dans un nouveau cycle de production avec la coriandre et la ciboulette, entre autres.

LES SOLS VENEZUELIENS

Dans de nombreuses parties du territoire national, la monoculture a été utilisée pendant de nombreuses années. Les raisons en étaient diverses, l’une d’entre elles étant que les sols vénézuéliens n’étaient pas de bonne qualité pour certains produits, de sorte qu’il fallait les importer. Contrairement à cette affirmation, Edson Bagnara, représentant du Mouvement sans terre (MST) a déclaré que les terres vénézuéliennes sont de haute qualité, déplorant que jusqu’à présent, elles aient été condamnés à la monoculture.

«Au Venezuela, il n’y a pas de problèmes de sols. Au Brésil, il y a des endroits où la terre est très bonne et où il n’y a pas besoin d’engrais, mais après des années d’utilisation, il faut utiliser les mêmes engrais utilisés dans le cas de mauvaises terres. Au Venezuela, c’est exactement pareil », explique le brésilien et ajoute que« le problème n’est pas la terre. Dans la nature, tout doit être organisé, la terre est amendée, il faut s’y consacrer de façon appropriée ».

Il a comparé la situation du Venezuela à celle du Cerrado Brésilen, où on disait qu’on ne pouvait rien y produire à cause de la qualité supposée médiocre du sol. Cependant, il explique que les meilleures cultures de soja ne sont pas dans les meilleures terres, mais dans le Cerrado où il ne pleut seulement quatre ou cinq fois par an. «On y sème du maïs en grande quantité pour exporter, c’est la preuve que le sol au Venezuela ne pose aucun problème», a-t-il réitéré.

IL FAUT PRÉSERVER LA MÉMOIRE AGRICOLE

Pour Bagnara, le vrai problème au Venezuela, c’est que la bourgeoisie a éliminé la culture agricole du peuple. «Il y a un énorme manque de motivation pour la production, parce qu’au Venezuela, intentionnellement, la bourgeoisie a effacé la mémoire agricole du peuple. La jeunesse ne ressent aucun sentiment pour la production héritée de génération en génération. Vous pouvez avoir les meilleurs sols, les meilleures semences et le meilleur système d’irrigation, mais s’il n’y a pas des personnes pour se charger de chaque processus, il n’y aura pas de production. »

Alexander Alayo, pour sa part, a rappelé que UPSA Caquetíos appartenait à la famille Sigala, mais plus tard, en 2008, elle a été récupéré grâce le commandant Chavez.
Alayo qui fait partie du groupe de soutien travaillant dans la UPSA, il a dit que « le travail doit être fait avec soin, donner un traitement approprié au sol » et se rappeler que le Venezuela souffre actuellement d’une attaque par ces mêmes gens qui pendant de nombreuses années ont ruiné l’agriculture du pays.

Ils ont appelé d’autres producteurs à «croire dans le pays». Ils expliquent que les humains «peuvent vivre dans des grottes, sans églises, mais sans nourriture, ils ne peuvent pas vivre, la production est essentielle pour sortir de la situation dans laquelle nous sommes. L’appel est aux producteurs et surtout aux jeunes pour sauver la culture du travail agricole ».

ALEJANDRO GIL RIVERO

CIUDAD BQTO

Lundi 23 octobre 2017

Traduction FA33

Source : http://ciudadbqto.com/2017/10/22/upsa-caquetios-la-produccion-agricola-es-la-clave-para-no-sucumbir-como-nacion/

Comment le nouveau Procureur Général Tarek William Saab a repris et accéléré la lutte contre la corruption au Venezuela

Tarek William Saab, nouveau Procureur Général du Venezuela

Le 15 octobre 2017, une opération conjointe de la police anti-corruption, de la sûreté de l’État et d’un groupe de juges a permis l’arrestation de 11 personnes liées à un des plus gros dossiers de corruption des dernières années au Venezuela : l’octroi de dollars préférentiels par l’Etat à des entreprises privées en vue d’importer des biens de première nécessité. Parmi les patrons appréhendés, Esbeir Ghali Doumat – de Biodanica S.A – a effectué des surfacturations pour plus de… 19000 % ! de 2011 à 2013 après avoir reçu 11,2 millions de dollars pour importer du dioxyde de titanium. Luz María García, José Luis Figuera, Leonardo Solorzano et Luis Alberto Romero, actionnaires privés de l’entreprise Aguas del Orinoco ont surfacturé de 16000 % l’importation d’acide phosphorique après avoir reçu de l’État 15 millions de dollars de 2004 à 2011. Etc… Avec ces arrestations le nombre de personnes inculpées atteint déjà 21 personnes, et autant de mandats d’arrêt ont été lancés contre d’autres entrepreneurs accusés de fraude à l’importation.

Ce dossier avait été mis sous le boisseau par la procureure générale Luisa Ortega Diaz : on avait même fini par croire que ce « cangrejo » comme disent les vénézuéliens à propos d’affaires inextricables, resterait à jamais impuni. Cette volonté de rattraper le temps perdu, on la doit au nouveau Procureur Général de la République : l’ex-Défenseur des Droits du Citoyen Tarek William Saab nommé à la tête du Ministère Public (MP) au milieu de troubles inédits au sein de cette institution et dans un contexte politique national extrêmement tendu. Cet ensemble de circonstances exceptionnelles explique la difficulté d’une tâche qui concerne, au-delà de Saab, tous les membres du gouvernement : le bras de fer pour redresser l’Etat depuis l’intérieur. Saab vient de recevoir publiquement l’appui le plus total de Nicolas Maduro, qui l’a pressé « d’accélérer les enquêtes, qu’elles qu’en soient les conséquences ».

 

 

Conférence de presse intégrale du Procureur Général de la République, le 18 octobre 2017.

Après que l’opposition vénézuélienne a conquis électoralement l’Assemblée Nationale (AN) en décembre 2015, la gestion de la Procureure Générale Luisa Ortega Diaz (1) à la tête du Ministère Public, a contribué à démembrer l’Etat depuis l’intérieur, créant un terrain favorable à l’impunité des affaires les plus importantes en matière de financement du secteur privé ou de fraudes internes dans plusieurs macro-entreprises publiques. « En outre, le Ministère Public a favorisé l’impunité de ceux qui avaient planifié une confrontation violente avec appui paramilitaire pour plonger la société et l’Etat dans une situation de guerre » précise Saab. Une situation délétère qui a pris fin le 30 juillet 2017 grâce à la mobilisation citoyenne pour élire une Assemblée Constituante.

Le 5 août 2017, l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) lors de son premier jour de travail (à l’unanimité de ses membres et sur proposition de Diosdado Cabello), a approuvé la destitution de la procureure générale par le Tribunal Suprême de Justice. Ortega Diaz, soutenue par la majorité de droite de l’Assemblée Nationale et des membres de la Table de l’Unité Démocratique (MUD, coordination de l’opposition) s’est opposée à cette décision, avant de prendre la fuite vers la Colombie.

C’est dans ce contexte que Tarek William Saab a été désigné par la Constituante pour prendre la tête du Ministère Public (MP), avec un lourd handicap : Ortega Diaz laissait derrière elle un réseau de corruption particulièrement complexe d’extorsions, de passivité délibérée, d’impunité organisée.

Les cas étudiés par l’actuel cabinet du Procureur Général de la République (FGR) sont variés et ont des ramifications diverses; mais, mise à part la permissivité déjà mentionnée vis-à-vis des violences de l’extrême droite, tous les cas ont un dénominateur commun: les détournements de fonds.

Au cours du bilan de son premier mois de gestion devant la Constituante au siège du Palais Fédéral Législatif, Tarek William Saab a évoqué le cas de Cadivi-Cencoex (organismes publics chargés de l’octroi des dollars préférentiels) en faisant remarquer que 80% des entreprises jugées pour irrégularités dans l’utilisation des devises ont bénéficié d’un non-lieu et seulement 20% ont été sanctionnées.

Saab a expliqué qu’ une de ces compagnies, principalement dans le secteur de l’alimentation, spéculaient à 82.000% sur les importations de Cencoex : « D’après moi une partie de l’origine du drame que traverse notre pays se trouve dans l’affaire Cadivi-Cencoex ». Il a insisté sur le fait qu’il faut geler des comptes, rapatrier l’argent et arrêter toutes les personnes impliquées dans cette affaire. « L’ex-procureure générale de la République avait tout caché et archivé, c’est elle la principale responsable ».

L’ex-Procureure Générale Luisa Ortega Diaz

Mercredi 27 septembre, au cours d’une conférence de presse, le Procureur Saab a également annoncé que 900 entreprises ont fait des bénéfices en surévaluant des produits chimiques obtenus grâce à l’attribution de devises par Cadivi-Cencoex ; 19 d’entre elles sont mises en examen par le MP.

Il a donné des détails sur 3 d’entre elles. « Nous avons perquisitionné à quatre reprises la Corporation Bates Hill CA, chargé des services funéraires. Elle a enregistré une filiale au Panama qui lui permettait de détourner les devises. A partir de cette entreprise 25 autres entreprises ont été créées qui ont dévié 17,2 millions de dollars » a déclaré Saab. Les frères Juan Miguel et Andrés Lozano Espinoza ont été arrêtés « en raison de leur implication dans les délits d’obtention illicite de devises, de blanchiment de capitaux et d’association de malfaiteurs ».

Tarek William Saab a précisé qu’ils ont reçu plus de 15 millions de dollars puisqu’« ils ont tiré profit de la simplification des démarches. Je pense que tout cela n’a pas pu se faire sans complicité ». On calcule que les surcoûts ont atteint 130.000%. Magma Mineral Glob, dont le propriétaire est Walter Jaramillo a reçu presque 9 millions de dollars. Jaramillo a pris la fuite et est actuellement recherché par Interpol. Sans adresse fiscale, la Coopérative Fortezza Da Brazzo RL, a reçu 28 millions de dollars entre 2005  et 2013. Ses actionnaires, Elisaúl Tejada, Isaberio Porta, José Rosario et Laura Muñoz sont également recherchés par Interpol.

La finalité de l’enquête selon Saab : rapatrier les capitaux cédés à des entreprises privées par l’Etat.

C’est ainsi que tout un réseau de corruption a été révélé ; il implique depuis des fonctionnaires publics jusqu’à des entreprises, qui, tous, ont été mis en examen. Le sujet est si sensible qu’il a fallu que l’organisme de Défense des Droits du Citoyen intervienne dans ces processus d’enquêtes qui avaient été relégués au fond des tiroirs par l’ancienne gestion du MP.

La réouverture des dossiers est un sujet qui, même s’il semble administratif et associé à l’économie, est un point d’honneur politique. C’est dans le détournement de devises que réside la plus haute, pernicieuse et traditionnelle corruption dans l’économie pétro-rentière vénézuélienne. On perçoit enfin une volonté politique de rechercher les responsables des désastres de la guerre économique au plus haut niveau.

Saab a été formel en ce qui concerne le but des enquêtes sur ces dossiers : rapatrier les capitaux accordés à des organismes privés par le réseau d’extorsion et le « cabinet privé » de Luisa Ortega, où des procureurs demandaient de l’argent pour ne pas formuler d’accusation contre les personnes concernées par les enquêtes ouvertes par le ministère public.

Cette affaire a conduit à l’imputation de German Ferrer, l’époux de l’ex-procureure et à la perquisition de leur domicile, en raison de la découverte de plus de 6 millions de dollars sur des comptes ouverts dans des paradis fiscaux par un groupe de procureurs du Ministère Public, désignés par Ferrer lui-même et Gioconda Gonzalez, adjointe de l’ex-procureure Luisa Ortega et directrice du bureau de cette institution pendant de nombreuses années.

L’enquête contre ce réseau d’extorsion organisé au plus haut niveau a visé l’avocat José Rafael Parra Saluzzo (2), propriétaire du cabinet Parra Saluzzo, qui a été arrêté à la mi-septembre,  accusé d’’extorsion, d’association de malfaiteurs et de trafic d’influences.

D’après Saab, l’organisation destinée à l’extorsion « a commencé comme un cartel, une mafia du plus haut calibre », depuis des petits fonctionnaires jusqu’à des personnes faisant partie de la plus haute hiérarchie ». Parmi les délits « les plus visibles » on trouve « le trafic d’influences, la perception de commissions » a-t-il affirmé. « Pour tout cela (l’ex-procureure Luisa Ortega) disposait d’un cabinet à son service, et nous avons des preuves… Un citoyen nommé Parra Saluzzo… C’est ce même cabinet qui a été engagé pour les affaires les plus scandaleuses de ces derniers temps » a précisé Saab.

L’ex-député chaviste Germán Ferrer, époux de Luisa Ortega Díaz.

L’ouverture de cette enquête et les révélations exposées sur la place publique ont provoqué la fuite de Luisa Ortega et de son époux German Ferrer qui ont précipitamment quitté le pays. Ortega a depuis multiplié les effets d’annonce sur les preuves qu’elle détiendrait à propos de la corruption du président Maduro.

Par ailleurs Tarek William Saab a contribué à « faire sauter le bouchon » de la plus grande affaire de  corruption au sein de l’industrie du pétrole du Venezuela de l’histoire récente. Il s’agit d’un détournement lié au projet phare de l’Etat, la Bande Pétrolifère de l’Orénoque (Faja Petrolifera del Orinoco – FPO). Ici Luisa Ortega Diaz semble mêlée de près au détournement estimé à au moins 200 millions de dollars au détriment de la nation, lors de négociations de l’entreprise nationale de pétrole Pdvsa « réalisées par la direction de la Bande Pétrolifère de l’Orénoque ( Faja Petrolifera del Orinoco) ».

« Je tiens pour responsable et j’accuse directement l’ex-titulaire du Ministère Public de cette permissivité, et je le dis sans détour, dans le détournement d’argent via des contrats de Pdvsa au détriment de la nation signés par la direction de la Bande Pétrolifère de l’Orénoque dans la période comprise entre 2010 et 2016 »

L’enquête de Saab a freiné le « coup d’État pétrolier ».

Le nouveau Procureur Général Saab a indiqué que Pdvsa (entreprise publique du pétrole) a collaboré dans l’enquête et que  « des contrats de services et d’approvisionnements avec d’importantes surtaxes ont été découverts » ce qui a conduit à une « investigation partielle ».  « Nous avons retenu un échantillon de 12 contrats avec 10 entreprises » parmi lesquelles se trouvent  Cuferca, Cooperativa Servicio de Oriente, Servicios Construcciones Romara y Metroemergencias. Le surcoût des contrats est estimé à 230%.

Il a également signalé qu’il a demandé à la Cour des Comptes et à Pdvsa de désigner des inspecteurs pour évaluer les modalités des contrats, et a indiqué que les propriétaires des entreprises seraient cités à comparaître pour expliquer les chiffres. Les délits qui pourraient leur être imputés dans ce cas sont ceux d’occultation de malversations concernant des licitations, détournement de fonds publics, association de malfaiteurs.

Cette affaire a fini par révéler un réseau très solide de détournement d’actifs nationaux, et a permis la désactivation de fait d’un « complot pétrolier » contre les finances du pays et contre les associations internationales de Pdvsa  qui s’opèrent avec des entreprises alliées et amies grâce à des entreprises mixtes. Le président Maduro a exigé de « nettoyer en profondeur » l’entreprise pétrolière.

La Frange Pétrolière de l’Orénoque et les entreprises associées.

Un mandat d’arrêt a été lancé contre Carlos Esteban Urbano Fermin, membre du groupe Cufeca, propriétaire de l’entreprise Constructora Cuferca, l’illustre. Comme l’a signalé le site internet d’investigations « La Tabla », la compagnie Cuferca est propriétaire d’un groupe dirigé par le chef d’entreprise  Carlos Urbano Fermin. Il s’agit d’un regroupement constitué à l’origine par une société de construction, une compagnie de transport et une manufacture de bois. A l’extérieur Urbano Fermin apparaît comme le directeur de trois compagnies déclarées à Miami en 2012, dans lesquelles se trouvent une entreprise de construction et la firme Grand Coke, qui le relie aux affaires en lien avec ce sous-produit du pétrole brut. Il fait également partie de six entreprises créées au Panama en 2014, et d’une autre en République Dominicaine en 2016. Le groupe Cuferca est partenaire de l’entreprise mixte Servicios Logisticos Petroleros Orinoco (constituée en octobre 2014)  avec Pdvsa comme associé principal. Cuferca a été mise en examen pour irrégularités lors de l’achat de FPU (Unités flottantes de production)  – qui n’ont jamais été mises en place – pour l’industrie du pétrole, où des contrats signés avec les entreprises publiques Petropiar, Petrocedeño et Petromonagas, entreprises mixtes de la FPO ont été trouvés.

L’avocat José Rafael Parra Saluzzo a été engagé par Cuferca pour conseiller l’entreprise en matière de défense pénale dans le procès ouvert suite à l’enquête sur les FPU. La Sudeban a découvert des transactions considérées comme irrégulières entre Cuferca et Parra Saluzzo, ce qui a donné lieu à un rapport d’activité suspecte en juillet dernier et la mobilisation des autorités de police qui ont agi contre cet avocat.

Saab a indiqué que le cabinet de Parra Saluzzo représentait également la macro-entreprise brésilienne Odebrecht au Venezuela, face aux accusations de corruption portées par différents parquets de la région. En ce qui concerne l’affaire qui implique l’entreprise de construction brésilienne, Saab a déclaré qu’Odebrecht livrerait des témoignages de personnes impliquées dans la machination frauduleuse, tout cela dans le cadre de réunions de travail entre la nouvelle institution pénale publique, et la compagnie brésilienne au Venezuela. Il faut rappeler que Parra Saluzzo est le même opérateur privé dans le réseau d’extorsion découverte au sein du Ministère Public, et maintenait des relations étroites et fréquentes avec des fonctionnaires de confiance du bureau du Procureur Général de l’ex-procureur Luisa Ortega Diaz. De plus il a représenté à plusieurs reprises juridiquement le leader de l’aile la plus violente de l’extrême droite, Leopoldo Lopez.

Une première conclusion sur le nouveau rôle du Ministère Public

Tarek William Saab fait contre la corruption ce que de nombreuses personnes ont réclamé depuis longtemps dans la rue : accélérer les enquêtes appropriées et agir de façon concrète.

Le développement d’un réseau de corruption avec des ramifications essentielles comme l’industrie du pétrole et l’importation de biens grâce aux devises donnés par l’Etat menaient à une fracture du gouvernement depuis l’intérieur. Faut-il rappeler que 96% des devises du Venezuela proviennent de Pdvsa ? Le fait que des délits graves aient été commis dans les grands projets pétroliers locaux, comme dans le cas de l’entreprise mixte Petro Zamora est un exemple de sabotage qui confine à un acte de guerre en raison des conséquences qu’il entraîne. Pdvsa est une des entreprises les plus importantes du monde, la première dans la région et la cinquième au niveau mondial, qui gère pour l’Etat et la population du Venezuela les  réserves pétrolières souterraines les plus importantes. Ce problème a des répercussions géopolitiques puisque plusieurs entreprises de différents pays liées au développement de l’industrie énergétique locale travaillent dans la Frange Pétrolière de l’Orénoque.

A une époque où le pétrole vénézuélien est évalué en yuans comme alternative au joug du dollar nord-américain, on comprend l’importance de mettre de l’ordre dans les ressources dont dispose le Venezuela, ainsi que dans celles qui vont se développer grâce à des accords avec des partenaires de poids sur l’échiquier géopolitique comme la Chine, la Russie ou l’Iran.

Quant au réseau de  corruption observé depuis longtemps autour de Cadivi-Cencoex, il est peu à peu dévoilé avec des noms et des prénoms, des mises en examen et des enquêtes en cours dans le but de rapatrier les capitaux qui ont été attribués aussi bien à des sociétés d’importation d’aliments, de médicaments et d’autres qui travaillent depuis longtemps avec l’Etat qu’à des entreprises « fantômes », appelées aussi « entreprises-valises » dont les fonds se trouvent à l’étranger (dans des paradis fiscaux) comme l’a décrit Saab lui-même.

L’affaire du géant brésilien Odebrecht, d’un autre côté, a constitué un thème clef dans la mesure où il s’agit d’une initiative venant du Département de justice nord-américain, avec une juridiction aux Etats-Unis à laquelle s’est plié le reste des pays alignés à la politique extérieure des Etats unis dans la région latino-caribéenne; son but est de destituer et de judiciariser la classe politique au détriment d’une politique judiciaire qui respecte les projets nationaux des pays impliqués dans ce réseau. L’initiative de lutte contre la corruption de la part du nouveau MP, avec Tarek William à sa tête, a un mobile différent de celui du juge  brésilien Sergio Moro : protéger le pays de l’internationalisation de la justice dans un but de déstabilisation de l’État. Les actions du nouveau Procureur laissent entendre à la société vénézuélienne tout entière, que  non seulement toutes les affaires qui mettent en cause la sécurité nationale du Venezuela seront résolues quelles qu’en soient les conséquences, mais aussi que sera rétabli l’ordre juridique à l’intérieur de l’Etat-nation vénézuélien. Etat dont la destruction est l’objectif prioritaire de la part du Pentagone et de l’élite néolibérale qui gouverne les Etats-Unis.

Notes :

(1) Lire Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

(2) Ibid.

Source : http://misionverdad.com/gobierno-bolivariano/las-cruzadas-del-ministerio-publico-trabajo-especial

Traduction : Pascale Mantel

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