Une fois tous les cinq ans, le mirage de l’Europe sociale

Par Bernard Cassen  |  12 avril 2018

Les amateurs de comédies musicales connaissent bien Brigadoon, film de Vincente Minnelli sorti en 1954, et dont les principaux acteurs sont Cyd Charisse et Gene Kelly. On y voit deux Américains venus chasser la grouse dans les Highlands écossais où ils découvrent un village mystérieux, Brigadoon, frappé d’une malédiction : il existe seulement une journée par siècle. Dans la comédie politique européenne, c’est une malédiction du même type dont est victime l’ambition d’une « Europe sociale » : pendant quelques semaines, tous les cinq ans, elle fait surface dans les programmes des candidats aux élections au Parlement européen. Puis elle disparaît du paysage politique jusqu’au scrutin suivant.

Les dirigeants des Etats et des institutions de l’Union européenne (UE) semblent avoir compris que ce scénario, vieux de plusieurs décennies, ne pouvait pas se répéter indéfiniment car, au vu de l’expérience, plus personne n’allait prendre au sérieux ses promesses. C’est pourquoi, sans attendre la campagne des élections européennes du 26 mai 2019, et pour préparer le terrain, ils ont pris des initiatives visant à accréditer l’idée que l’UE pouvait aussi être « sociale ». C’est ainsi que, le 17 novembre dernier, lors du Conseil européen réuni à Göteborg en Suède, a été adopté un « Socle européen des droits sociaux » reposant sur vingt principes et droits essentiels, ordonnés autour de trois thèmes principaux : égalité des chances et accès au marché du travail ; conditions de travail équitables ; protection et insertion sociales.

Afin de lui conférer un maximum de solennité, ce texte a été signé par les présidents du triangle institutionnel : celui du Conseil, celui de la Commission et celui du Parlement. Cette mise en scène a une fonction bien précise : faire oublier que les grands principes énoncés dans ce socle n’ont aucun caractère contraignant. Ils sont simplement « proclamés », et leur concrétisation dépend du bon vouloir des gouvernements et de la Commission. On ne trouve ni objectif chiffré ni calendrier ni procédure de sanctions en cas de non respect de telle ou telle partie du socle par un Etat membre de l’UE. Il en va tout autrement en matière de politique budgétaire où les traités prévoient un plafond de 3 % des déficits publics et des amendes pour les Etats qui ne le respectent pas.

Cette différence de traitement en dit long sur la place du « social » dans la hiérarchie des politiques européennes. Et ce n’est pas l’annonce, par la commissaire Marianne Thyssen, de la création, en 2019, d’une Autorité européenne du travail (AET) qui modifiera radicalement cette hiérarchie. Structure permanente dotée d’un budget de 50 millions d’euros par an et d’environ 140 agents, l’AET serait chargée, entre autres responsabilités, d’articuler les modalités d’intervention des différents systèmes nationaux d’inspection du travail en cas de conflits sociaux transnationaux. Même si une telle structure – de taille très modeste – peut avoir un minimum d’utilité quant elle sera opérationnelle – en 2023 ! –, on a du mal à partager l’enthousiasme de la commissaire qui voit en elle « le joyau de la couronne d’un marché du travail européen fonctionnel »…

D’ici aux élections au Parlement européen, d’autres initiatives de ce type verront sans doute le jour pour tenter de donner un vernis « social » à l’UE et fournir ainsi quelques munitions électorales utilisables contre les partis et mouvements eurosceptiques. Mais il ne faut pas s’illusionner : elles ne pourront pas s’extraire de la logique libérale des traités et de sa traduction dans les politiques nationales. A cet égard, il est hautement significatif que, dans ses propositions de relance de l’UE, Emmanuel Macron ne soit intéressé que par l’intégration économique, financière et politique de la zone euro. Quid du « social » ? La réponse est simple : quelques mesures cosmétiques et des campagnes de communication à forts budgets pour les « vendre » aux opinions publiques…

http://www.medelu.org/Une-fois-tous-les-cinq-ans-le

La Zad et la guerre civile mondiale

9 avril 2018 / Hervé Kempf (Reporterre)

L’offensive du gouvernement contre la Zad vise à détruire la possibilité de vies alternatives. Et s’inscrit dans une tendance mondiale des classes dirigeantes néo-libérales à imposer un pouvoir fort.

2.500 gendarmes mobiles, des véhicules blindés, des hélicoptères, des camions, des bétaillères… ainsi que quelques centaines de CRS à Nantes et à Rennes, pour couvrir l’arrière… la France sera lundi 9 avril en guerre. Contre qui ? Contre quelques deux cents personnes, vivant dans un paysage de bocage où ils font du pain, de la bière, du maraîchage, et bricolent, discutent, lisent, vont et viennent. L’appareil militaire de la France, qui intervient au Mali, en Syrie, en Irak – sans que le Parlement en débatte, contrairement à ce que prescrit l’article 35 de la Constitution -, s’apprête donc à se déployer sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes.

On sait la logique apparente de cette opération que tout être sensé considérerait comme la manifestation la plus aigüe d’un grand délire : après avoir cédé devant une lutte populaire en abandonnant le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement veut signifier sa force en expulsant des « occupants illégaux ». Il méprise les procédures qui encadrent rigoureusement la procédure d’expulsion, il rejette sans discussion la proposition de gestion collective de terres entretenues depuis dix ans par ces occupants, et il n’a pas le moindre projet concret d’utilisation de cette zone à l’écologie unique et préservée précisément grâce à celles et ceux que MM. Macron, Philippe, Collomb et Hulot veulent chasser.

Ce brillant quatuor pourra ainsi, grâce aux images et aux commentaires complaisamment relayés par les médias de MM. Niel, Drahi, Bolloré, Dassault, Lagardère, Bouygues, et tutti quanti, montrer à l’opinion ce que signifie « l’ordre » et indiquer aux divers mouvements sociaux qui bouillonnent dans le pays ce à quoi ils peuvent s’attendre.

Ce qu’ont pour mission d’abattre les 2.500 robocops, c’est la possibilité de vivre autrement

Mais ce n’est pas ce seul effet politique que cherchent M. Macron et ses sbires. La disproportion des moyens employés indique que ce que qui se vit à la Zad menace l’ordre néo-libéral dont ils sont les chantres brutaux : la possibilité d’exister autrement, de chercher la coopération plutôt que la compétition, de s’organiser sans hiérarchie entre les êtres, de régler les conflits sans police ni justice, de partager le commun en harmonie avec ce qu’on appelle la nature, de subsister sobrement, de sortir de l’assujettissement de l’argent… Y arrive-t-on sur la Zad ? On ne peut le dire. Mais on essaye vraiment, et de nombreux faits attestent qu’il y a bien là une magnifique alternative, une fenêtre ouverte dans le mur asphyxiant du capitalisme. Ce qu’ont pour mission d’abattre les 2.500 robocops envoyés par le président banquier, c’est la possibilité de vivre autrement.

Il faut aller encore plus loin. Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes s’inscrit dans une guerre générale menée par l’oligarchie contre les peuples. L’actualité la plus immédiate vient de nous montrer comment le porte-parole des pauvres du Brésil, Lula, a été emprisonné au terme d’une ahurissante procédure, ou comment l’État israélien tue des manifestants et des journalistes dans la bande de Gaza. Ce ne sont que les derniers éclats d’une vague mondiale continue d’autoritarisme de la part des classes dirigeantes. Presque toute l’Amérique latine (Brésil, Chili, Argentine, Pérou, Guatemala,…) est passée sous la coupe de régimes durs qui appliquent la recette néo-libérale. En Chine, le président Xi Jinping a récemment renforcé son pouvoir. En Russie, Poutine règne en étouffant toute opposition. Aux Etats-Unis, Trump poursuit sa politique de dérégulation financière et environnementale sans contre-pouvoir réel. En Egypte, aux Philippines, en Pologne, en Inde, dans des dizaines de pays, on retrouve cette combinaison d’un pouvoir fort, défendant les intérêts de l’oligarchie, et détruisant l’environnement au nom de la croissance. De plus en plus, l’Europe évolue vers ce nouveau modèle d’oligarchie autoritaire. C’est en fait une guerre civile mondiale qui se déroule, une guerre que mènent les classes dirigeantes contre des peuples hébétés par la mondialisation, et contre les fractions qui parviennent encore à s’opposer à la stratégie du choc suivie par les capitalistes.

80 tonnes de CO2 par an : les vrais criminels

Un chiffre indique l’enjeu de ce qui n’est pas seulement une lutte sociale, mais bien une guerre à propos de l’avenir de l’humanité sur une planète en proie à une crise écologique historique : les membres du groupe des 1 % les plus riches du globe émettent en moyenne chaque année 80 t de CO2, soit neuf fois plus que la moyenne de la population mondiale (6,2 t). Autrement dit, les plus riches sont les plus pollueurs. Et vue la gravité du changement climatique et de ses impacts prévisibles, on peut dire que ces émetteurs de 80 t de CO2 par an sont véritablement des criminels.

Ce que promeuvent les oligarchies, c’est la possibilité de maintenir un système où elles nuisent à l’intérêt général. Car le coeur de l’intérêt général, en ce début du XXIe siècle, est la question écologique, dont l’issue commande les conditions d’existence de l’humanité. Il est presque ironique que leur attaque du moment vise un lieu où précisément on cherche à trouver des voies pour — entre autres — vivre d’une façon qui n’altère pas le climat.

Voilà pourquoi MM. Macron, Philippe, Collomb et Hulot, qui préservent les intérêts des membres des 80 tonnes par an, sont eux aussi criminels, et voilà pourquoi il faut défendre la Zad.


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Lire aussi : en anglais : The Zad and the global civil war


Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photo : @Expansive info

Petits crimes de guerre entre amis

Oh, presque rien. Seize jeunes manifestants désarmés abattus de sang froid pour s’être approchés « à quelques centaines de mètres » de la frontière israélienne.

Ou plutôt, comme le disent les médias dominés, nous parlerons de la « barrière de sécurité entre Gaza et Israël », puisque la bande de Gaza n’est pas à proprement parler un État. En pratique, c’est plutôt un camp de concentration à ciel ouvert : 360Km2 pour 1.500.000 habitants dont un tiers vit dans des camps de réfugiés, dans des conditions de misère et de dénuement presque total. Ce qui n’empêche nullement certains médias de poser là, l’air de rien, qu’il s’agirait d’une frontière, histoire de bien préparer le lecteur à ce qui va suivre : il s’agit « d’affrontements sanglants » entre Palestiniens et l’armée israélienne.

« Grande marche du retour » : 4 questions sur les affrontements sanglants à Gaza Source : L’Obs

[…] Près de 30.000 manifestants Palestiniens, et notamment des femmes et des enfants, ont convergé le long de la barrière frontalière qui sépare la bande de Gaza d’Israël afin de participer à cette « grande marche du retour », selon les chiffres communiqués par un porte-parole de l’armée israélienne.

[…] Craignant que la mobilisation n’entraîne une tentative de forcer la barrière frontalière, à l’occasion par exemple d’une marche massive avec femmes et enfants, les dirigeants militaires et politiques israéliens avaient prévenu que l’armée n’hésiterait pas à donner l’ordre d’ouvrir le feu à ses tireurs d’élite en cas de tentative d’infiltration sur le territoire israélien.

Un petit nombre de manifestants s’est approché à quelques centaines de mètres de la barrière frontalière ultra-sécurisée, régulièrement théâtre de heurts sanglants entre habitants de l’enclave et soldats. Ces derniers ont répliqué en tirant à balles réelles et en faisant usage de gaz lacrymogènes.

Ces derniers ont « répliqué », donc. Répliqué en tuant froidement seize jeunes manifestants désarmés qui étaient à plusieurs centaines de mètres de la barrière, et dont l’un a été abattu d’une balle dans la nuque alors qu’il fuyait ostensiblement la zone, armé… d’un pneu.

Dissection d’une propagande désormais classique

Au premier abord, les médias présentent le fait divers dramatique d’un point de vue qui se veut neutre et objectif, mais le sont-ils vraiment ? Je me propose de vous démontrer que sous les apparences d’un travail journalistique objectif se cache une réalité moins glorieuse : il s’agit de dédouaner par avance — et par tous les moyens — les actions de répression brutale menées par les autorités israéliennes. La presse aux ordres du capital a choisi son camp, ce sera l’extrême droite israélienne, contre les Palestiniens.

Le choix des mots

Le choix des mots est déterminant dans l’interprétation des concepts véhiculés, l’art de manipuler ces idées à travers un discours millimétré s’appelle la propagande. Il ne faut jamais sous-estimer l’impact de la propagande, qui n’est véritablement neutralisée qu’au moment où le lecteur en a saisi les rouages. Voyons ceci à travers quelques exemples tirés de la presse.

Affrontements : non, un affrontement, c’est simplement deux camps qui se font face, on parle de fronts, et lorsqu’on les place l’un en face de l’autre, ils sont « front à front » (affrontement). Un affrontement n’implique nullement l’usage de violence, même si souvent, l’affrontement est suivi de heurts. On devrait donc parler ici de répression extrêmement brutale d’une manifestation. Vous aurez noté que s’il y a bien eu usage de violence (tirs à balles réelles), celle-ci n’est venue que d’un seul côté. On en trouvera bien l’un ou l’autre pince-sans-rire pour objecter que certains manifestants avaient des cocktails molotov ou des lance-pierres, mais ça tombe un peu à plat quand on se souvient que les manifestants n’ont jamais approché la barrière à moins de quelques centaines de mètres. Aucun personnel de l’armée israélienne n’a été directement menacé, les manifestants n’ont eu à aucun moment l’occasion de s’approcher de la clôture.

On peut en déduire qu’en l’absence de menace pour les forces de Tsahal, il ne s’agissait nullement de légitime défense, mais bien d’inspirer la terreur chez les Palestiniens. En français, ça porte aussi un nom, cela s’appelle du terrorisme.

Dans la mesure où la bande de Gaza est un territoire occupé situé dans l’État d’Israël, ces faits s’apparentent à des crimes de guerre, ainsi que le faisait remarquer le Prof. François Dubuisson (ULB – droit international). Étrange qu’à part cette tribune sur RFI, aucun de nos médias mainstream n’ait évoqué ceci ? Personnellement, j’ajouterais qu’il s’agit de crimes de guerres dirigés contre des civils, s’agissant de manifestants non armés.

Réplique : la plupart des médias utilisent ce terme, probablement issu d’une dépêche AFP :

[…] Un petit nombre d’entre eux s’est approché à quelques centaines de mètres de cette barrière ultra-sécurisée, régulièrement le théâtre de heurts sanglants entre habitants de l’enclave et soldats. Ces derniers ont répliqué en tirant à balles réelles et en faisant usage de gaz lacrymogène.

Sauf qu’on peut difficilement parler de « réplique ». On peut parler de réponse disproportionnée, mais certainement pas de réplique, qui ajoute à une simple « réponse » une connotation de proportionnalité, on reste dans le même mode d’action (ce qui n’est clairement pas le cas en l’espèce).

Régulièrement le théâtre de heurts sanglants entre habitants de l’enclave et soldats : ne parlerait-on pas plutôt d’une zone où les palestiniens se font régulièrement tirer comme des lapins ? Cette formulation donne à penser que deux camps seraient en présence, qui se combattraient. Rien de plus faux, les lapins n’ont pas de fusil.

Mention spéciale à Jade Toussay, du Huffington post qui parvient à nous pondre un article dans lequel elle relate le massacre comme s’il s’agissait d’un fait divers des plus banals : « 16 Palestiniens ont trouvé la mort ». Ils n’ont pas été massacrés, ils n’ont même pas été abattus, non, ils ont trouvé la mort. Et peut-être même qu’ils l’avaient cherchée, aussi ? En effet, un peu plus loin nous apprenons :

Car si officiellement, la manifestation est organisée par la société civile, le soutien du Hamas a contribué à raviver les tensions. Les autorités israéliennes y voient une « provocation » et ont d’ailleurs prévenu : ils n’hésiteront pas à employer la force, si jamais les manifestants s’approchent trop de la frontière.

La manifestation a dégénéré : Toujours sur RFI, on peut lire, dans le chapo cet article :

Un rassemblement à l’origine pacifique pour dénoncer le blocus de l’enclave imposé par Israël et pour exiger le droit au retour des réfugiés. La manifestation a dégénéré vendredi : l’armée israélienne a tiré à balles réelles sur la foule, faisant au moins 16 morts et un millier de blessés côté palestinien.

Donc, l’armée israélienne, bien à l’abri derrière sa barrière sécurisée, armée jusqu’aux dents ouvre le feu sur la foule, tuant froidement 16 manifestants pacifiques, en blessant par balle 758 autres, et ce serait la manifestation qui aurait dégénéré ? Méchante manifestation !

Bravo… : Mention très très pas bien à FranceTVInfo qui commet (avec AFP), un article intitulé « Bravo à nos soldats » : Benjamin Netanyahou loue l’armée après la manifestation qui a fait 16 morts à Gaza.

[…] Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a félicité l’armée, samedi 31 mars, pour avoir « protégé les frontières du pays » lors d’une manifestation la veille dans la bande de Gaza où 16 Palestiniens ont été tués aux abords de la frontière. « Bravo à nos soldats », a-t-il écrit dans un communiqué. « Israël agit fermement et avec détermination pour protéger sa souveraineté et la sécurité de ses citoyens », a ajouté le Premier ministre.

On parle d’un massacre de civils innocents ou d’un fait d’arme de la glorieuse armée israélienne qui aurait, dans un acte héroïque, repoussé les hordes de barbares pour protéger la patrie ? Je me demande, moi, comment on aurait accueilli le récit des « héros » qui, au péril de leur vie (pour le coup, un certain nombre de lapins étaient armés), avaient nettoyé le ghetto de Varsovie ? Ou comment on aurait accueilli (plutôt mal, me dit-on) le récit rapporté par les dirigeants soviétiques de la répression du printemps de Prague ? Ou les événements de la place Tiananmen ?

Est-ce que ces médias mesurent exactement qu’il s’agit d’apologie de crimes de guerre, ni plus, ni moins ?

Noyer le poisson : une autre technique intéressante, développée ici de manière rudimentaire, consiste à accoler deux faits distincts, de manière à gommer quelque peu la portée dévastatrice du plus important d’entre-eux.

[…] l’armée israélienne ayant fait usage de balles réelles et de gaz lacrymogènes.

Oui, donc, en gros, ils massacrent des manifestants désarmés… et en plus, ils font usage de gaz lacrymogène… pour les disperser. C’est subtil !

Objectivité des médias (e si non e vero…)

La déontologie du journaliste place avant toute autre considération le respect de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître. Sur le papier c’est très joli, mais désormais, tous les médias sont aux mains de grands groupes dont on constate qu’ils ont une fâcheuse tendance à imposer leur propre agenda au sein des rédactions. Ainsi, dans ce dossier comme sur tant d’autres, l’homogénéité des points de vue est tellement parfaite qu’on est en droit de se poser quelques questions.

Quel que soit l’article, vous y trouverez toujours les ingrédients que j’ai cités plus haut, le massacre sera présenté comme une conséquence logique des actes hostiles (manifestation, quoi) de la foule palestinienne au sein de laquelle le Hamas — vous avez bien lu — le Hamas se dissimulait. Après tout, les Palestiniens avaient été prévenus, n’est-ce pas ?

On placera dos-à-dos les assassins et leurs victimes, arguant qu’après tout, si les Palestiniens n’avaient pas été manifester le long de la barrière de sécurité, ils ne seraient pas morts, non plus !

Le meilleur moyen de réduire le nombre de blessés et de décès est de ne pas approcher de la barrière : c’est une équation simple. Il n’y aurait pas eu de problème s’ils avaient maintenu leurs positions à une distance sûre de la barrière. Lt Col. Peter Lerner, porte-parole de Tsahal | RFI

D’ici à ce que Tsahal intente un procès civil aux manifestants au titre du traumatisme psychologique infligé à ses pauvres soldats obligés de tirer sur des civils désarmés… On nage en plein surréalisme.

Et même lorsqu’on en vient — inévitablement — à devoir évoquer les réactions du Secrétaire général des Nations-Unies et de la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini, on ne peut s’empêcher de minimiser les responsabilités des uns, et de charger la barque pour les autres.

Tirs de l’armée israélienne sur des manifestants à Gaza : l’ONU et l’UE demandent une enquête indépendante

Une manifestation vendredi marquant le début d’un mouvement de protestation palestinien sur six semaines a été marqué par des violences avec l’armée israélienne. Plusieurs palestiniens ont été tués, et des centaines ont été blessés.

Et bardaf, c’est l’embardée ! D’emblée on parle de violences avec l’armée israélienne, et non de violences du fait de l’armée israélienne ou d’une brutale répression par l’armée israélienne. Ici comme ailleurs, on donne à penser que les deux camps en présence sont coresponsables des événements.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres appelle également toutes les parties concernées à éviter tout acte qui pourrait conduire à plus de victimes, en particulier les mesures qui pourraient mettre les civils en situation dangereuse dans un communiqué.

Toutes les parties, eh ? Les chasseurs, les lapins, toussa.

Un peu plus tard, la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini a appelé elle aussi à une enquête indépendante.

L’usage de munitions réelles doit faire l’objet d’une enquête indépendante et transparente.

Ah ben oui, monzieu, indépendante et transparente… Mais par qui ? Le tribunal de La Haye ? Ou tout simplement par l’auditorat militaire israélien ? Parce qu’à vue de nez, les conclusions pourraient varier considérablement selon l’instance d’enquête, il me semble.

Pour mesurer pleinement le parti-pris des médias en faveur du camp du bien, contre les vilains terroristes du Hamas — qui s’en prennent au droit d’existence (sic) d’Israël — il suffit de transposer, par un simple effort d’imagination, la situation en d’autres lieux.

Imaginons que la Russie aurait décidé, au moment du rattachement de la Crimée, de réprimer dans le sang les manifestations des Tatars, en faisant usage de la force, tuant au passage 16 manifestants pacifiques et en blessant 758 autres ? Je pense que la chanson que nous entendrions serait bien différente, de la part de la communauté internationale ! En pareil cas, pensez-vous que la presse, dans un parfait ensemble, userait de mille artifices pour tenter de présenter l’assassin comme étant pratiquement en état de légitime défense ?

Le vilain petit canard

https://www.levilainpetitcanard.be/articles/actu/petits-crimes-de-guerre-entre-amis_710753097

Pourquoi les Etats-Unis ont besoin de la guerre

Jacques R. Pauwels

Note de l’éditeur : cet article incisif a été écrit le 30 avril 2003, au tout début de la guerre en Irak par l’historien et politologue Jacques Pauwels. L’article relève principalement de la présidence de George W. Bush, mais il pose à point nommé une question pertinente : pourquoi l’administration Trump veut la guerre à tout prix en Corée du Nord, en Iran, en Russie ou en Chine ?

Corée, Vietnam, Cambodge, Irak, Libye, Syrie, Yémen….Pour quelle raison les U.S sont-ils en guerre depuis plus d’un demi-siècle et pourquoi les Américains soutiennent-ils l’agenda militaire U.S ?

Les guerres sont une terrible cause de pertes en vies humaines et en ressources de toutes sortes, c’est pourquoi la plupart y sont opposés. Le président U.S, lui, semble préférer la guerre. Pourquoi ? Beaucoup de commentateurs ont cherché une explication dans des facteurs psychologiques. D’autres ont pensé que George W. Bush considérait de son devoir de terminer le travail de son père resté inachevé au temps de la guerre du Golfe. Certains encore ont cru que Bush Junior s’attendait à une guerre éclair triomphale qui lui aurait assuré un second mandat à la Maison-Blanche.

Je crois que nous devons chercher ailleurs une explication à l’attitude du président américain.

Le fait que Bush aime la guerre a peu à voir avec son psychisme, mais beaucoup avec le système économique américain. Ce système – variante américaine du capitalisme – fonctionne d’abord et surtout pour rendre encore plus riches les richissimes membres des dynasties financières américaines comme celle des Bush. Sans guerres chaudes ou froides, ce système ne peut continuer à produire les résultats attendus sous forme de profits exponentiels que ces Américains considèrent comme un droit de naissance.

La grande force de ce capitalisme américain est aussi sa grande faiblesse : sa très haute productivité. Dans l’histoire du développement de ce système économique international que nous appelons le capitalisme, une série de facteurs ont occasionné des bonds de productivité énormes, ainsi de la mécanisation des modes de production en Angleterre dès le 18° siècle ; puis, dès le début du 20°siècle, de l’introduction par des industriels américains comme Henri Ford du « fordisme », c’est-à-dire l’automatisation du travail par les techniques des chaînes de montage, innovation qui fit exploser la productivité des grandes entreprises américaines.

Par exemple, dès le début des années 1920, sortaient chaque jour des chaînes de montage des usines de production automobile du Michigan une énorme quantité de véhicules. Mais qui allait acheter toutes ces autos ? La majorité des Américains n’avait pas alors les moyens de se les offrir. À l’époque, quantité d’autres produits industriels inondèrent le marché, créant une rupture entre une offre surabondante et une demande stagnante. Ainsi naquit une crise économique connue sous le nom de Grande Dépression. C’était essentiellement une crise de surproduction. Les entrepôts regorgeaient d’invendus, et les entreprises mettaient leurs employés au chômage, réduisant ainsi le pouvoir d’achat des Américains et aggravant encore la crise.

Il est incontestable que la Grande Dépression en Amérique n’a pris fin qu’à cause et pendant la Seconde Guerre mondiale. (Même les plus fervents admirateurs du président Roosevelt

reconnaissent que sa politique du New Deal n’a apporté que peu de réponses aux problèmes évoqués.) La demande économique s’éleva de façon spectaculaire lorsque la guerre qui avait commencé en Europe et dans laquelle les USA n’ont pris aucune part active avant 1942 permit à l’industrie américaine de produire du matériel de guerre en quantité illimitée. Entre 1940 et 1945, l’État américain allait dépenser pour plus de 185 milliards de dollars en matériel de ce type et la part de dépense en matériel militaire du produit national brut (GNP) allait passer entre 1939 et 1945 d’un insignifiant 1,5 % à environ 40 %. En outre, l’industrie américaine allait livrer des quantités phénoménales d’équipements aux Britanniques et même aux Soviétiques sous forme de contrats Prêts-Bails. (En Allemagne, entre temps, des filiales de Ford, GM et ITT produisaient toutes sortes d’avions, de tanks et autres jouets militaires pour les nazis, même après Pearl Harbor, mais cela est une autre histoire !) Le problème fondamental de la Grande Dépression – le déséquilibre entre l’offre et la demande – a ainsi été résolu parce que l’État a amorcé la pompe de la demande économique au moyen de commandes militaires énormes.

En ce qui concerne les Américains ordinaires, cette orgie de dépenses militaires par Washington instaura non seulement le plein emploi, mais introduisit des salaires bien plus élevés qu’auparavant. Ce fut durant la Seconde Guerre mondiale que la misère générale associée à la Grande Dépression prit fin et qu’une majorité du peuple américain put accéder à un niveau jamais égalé de prospérité. Néanmoins, les plus gros bénéficiaires du boom économique de guerre ont été les grandes entreprises qui réalisèrent des profits extraordinaires. Entre 1942 et 1945, écrit l’historien Stuart D. Brandes, le bénéfice net des 2000 plus grosses firmes américaines a été de 40 % plus élevé que pendant la période 1936-1939. Une telle croissance des profits a été possible parce que l’État a commandé pour des milliards d’équipements militaires, sans contrôle des prix et avec un niveau de taxation réduit ou nul. Ces largesses ont profité au monde des affaires en général, mais en particulier à une élite restreinte de grandes entreprises connues sous le nom de « big business » ou « Corporate America ». Pendant la guerre, moins de 60 firmes ont reçu 75 % des commandes les plus lucratives de l’armée et de l’État. Ces grandes entreprises — Ford, IBM. etc.— se sont avérées les « goinfres de guerre », écrit Brandes, qui s’empiffrèrent des commandes de l’État. IBM par exemple, accrut ses ventes annuelles entre 1940 et 1945 de 46 à 140 millions de dollars grâce à des commandes en lien avec la guerre et ses bénéfices bondirent dans la même mesure.

Les grandes entreprises américaines ont exploité au maximum leur expertise du « fordisme » pour stimuler au mieux leur production, mais même cela ne suffisait pas à rencontrer la demande en temps de guerre de l’État américain. Il en fallait toujours plus et pour y arriver, l’Amérique avait besoin de plus d’usines et de meilleurs rendements. Ces nouvelles exigences furent rapidement rencontrées et les capacités de production du pays passèrent entre 1939 et 1945 de 40 à 66 milliards de dollars. Néanmoins, suite à ses expériences désagréables de surproduction au cours des années 30, le secteur privé n’a pas osé consentir seul à tous ces investissements. L’État dut donc s’y substituer en investissant 17 milliards de dollars dans plus de 2000 projets de défense. En récompense, pour un montant symbolique, les sociétés privées furent autorisées à louer à l’État ces usines neuves afin d’y produire et vendre ensuite leur production à l’État. En outre, à la fin de la guerre, quand Washington décida de se retirer de ces affaires, les grandes entreprises les rachetèrent pour la moitié ou le tiers de leur valeur.

Comment l’Amérique a-t-elle financé la guerre, comment Washington a-t-il réglé les créances douteuses présentées par GM, ITT et tant d’autres fournisseurs de matériel de guerre ? Réponse : par le biais de taxes — environ 45 % —, mais bien plus encore par des prêts — environ 55 % —. À cause de cela, la dette publique a explosé, passant de 3 milliards de dollars en 1939 à 45 milliards de dollars en 1945. Cette dette aurait dû être allégée ou effacée en prélevant des impôts sur les énormes profits réalisés par les grosses entreprises pendant la guerre, mais la réalité fut toute autre. Comme on vient de le dire, l’État américain négligea de taxer les profits colossaux des grandes entreprises et laissa gonfler la dette publique, lui imputant les factures et les intérêts des emprunts sur ses rentrées habituelles constituées par les impôts directs et indirects versés par la population. À cause d’une nouvelle loi régressive, intitulée « Revenue Act » et introduite en octobre 1942, ce furent principalement les travailleurs et les petits revenus qui y contribuèrent plutôt que les plus riches et les grosses entreprises et banques dont ils étaient propriétaires, actionnaires majoritaires et/ou dirigeants. La charge du financement de la guerre, fait observer l’historien américain Sean Dennis Cashman, fut posée fermement et sans scrupule sur les épaules des éléments les plus pauvres de la société.

Malheureusement, le public américain, préoccupé par la guerre et aveuglé par le soleil du plein emploi et des hauts salaires, ne s’en rendit pas compte. Les Américains aisés, de leur côté, étaient bien conscients de la manière exceptionnelle dont la guerre les avait enrichis ainsi que leurs entreprises. Incidemment, c’est aussi aux riches hommes d’affaires, aux banquiers, aux assureurs et autres gros investisseurs, que Washington emprunta de quoi financer la guerre et ses suites. Le big business américain profita ainsi à nouveau de la guerre en empochant la part du lion des intérêts générés par la vente des fameux war bonds, les « obligations de guerre ». En théorie, les riches et les puissants d’Amérique sont les grands champions de la soi-disant « libre entreprise », et ils s’opposent à toute forme d’interventionnisme de l’État dans l’économie. Or, durant la guerre, ils n’ont jamais émis d’objection sur la manière dont l’État gérait et finançait l’économie ; en effet, sans ces violations à grande échelle des règles élémentaires de la libre entreprise, leur opulence n’aurait pu atteindre le niveau auquel elle est parvenue durant la guerre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les riches propriétaires et dirigeants des grandes entreprises industrielles et banques ont appris une chose essentielle : en temps de guerre, il y a de l’argent, beaucoup d’argent à se faire. En d’autres termes, la tâche ardue de maximiser les profits – la préoccupation clef dans l’économie capitaliste américaine – passe beaucoup plus facilement en temps de guerre qu’en temps de paix ; il y faut néanmoins une collaboration bienveillante de l’État. Depuis cette guerre, les riches et puissants de l’Amérique en sont restés bien conscients. Tel est le cas de leur homme à la Maison Blanche aujourd’hui (c’est-à-dire en 2003, il s’agit donc de George W. Bush), le rejeton d’une dynastie financière parachuté là pour promouvoir les intérêts des membres aisés de sa famille, de leurs amis et associés en affaires, en d’autres mots, les intérêts de l’argent, du privilège et du pouvoir.

Au printemps 1945, il devint évident que la guerre, source intarissable de fabuleux profits, allait s’achever. Qu’allait-il arriver ? Dans le monde des économistes, de nombreuses Cassandres évoquèrent des scénarios qui déplurent énormément aux responsables politiques et industriels. Pendant la guerre, les achats d’équipement militaire par Washington, et rien d’autre, avaient relancé la demande, assuré le plein emploi et garanti des bénéfices considérables. Avec le retour de la paix, le spectre du déséquilibre de l’offre et de la demande menaçait de hanter à nouveau l’Amérique et la crise qui en résulterait s’annonçait pire encore que celle de la Grande Dépression des années trente. Car pendant les années de guerre, les capacités de production et l’efficacité industrielle de la nation s’étaient considérablement accrues comme nous l’avons dit. Des travailleurs allaient devoir être licenciés au moment où des millions d’anciens combattants reviendraient sur le marché du travail à la recherche d’un emploi civil ; et la conjonction du chômage avec une chute du pouvoir d’achat aggraverait encore l’insuffisance de la demande. Du point de vue des riches et des puissants, le chômage n’était pourtant pas un problème, ce qui les inquiétait surtout était la perspective de la fin de l’âge d’or des profits gargantuesques. Comment éviter une telle catastrophe ?

Les dépenses militaires de l’État étaient source de profits importants. Pour les entretenir durablement, de nouveaux ennemis et de nouvelles menaces de guerre s’imposaient dans l’urgence après la défaite de l’Allemagne et du Japon. Par bonheur, l’Union soviétique était là ! Ce pays avait été un allié particulièrement utile pour tirer les marrons du feu au profit des alliés à Stalingrad et ailleurs ; mais c’était aussi un partenaire dont les idées et pratiques communistes permettaient de le transformer en épouvantail aux Etats-Unis. La majorité des historiens américains admettent aujourd’hui que l’Union soviétique en 1945 avait à ce point souffert de la guerre qu’elle ne pouvait constituer une menace militaire ni économique pour les USA ; et on sait que même Washington ne percevait pas les Soviétiques comme une menace. Ces historiens reconnaissent que Moscou était alors anxieux de collaborer étroitement avec Washington dans la période d’après-guerre. En fait, Moscou n’avait rien à gagner et tout à perdre dans un conflit avec une Amérique toute-puissante qui dominait sans conteste grâce au monopole de l’arme nucléaire. Néanmoins, l’Amérique — celle du big business, des riches et puissants — avait besoin en urgence d’un nouvel adversaire. Elle en avait besoin pour justifier les dépenses militaires titanesques requises pour faire tourner à plein régime les roues de l’économie nationale, aussi vite et même plus vite que pendant la guerre, générant au même rythme des marges bénéficiaires plus grandes encore si possible. C’est pour cela que la guerre froide fut lancée dès 1945, non par les Soviétiques, mais par le « complexe militaro-industriel », comme le président Eisenhower appellerait plus tard ce gratin des entreprises et des individus les plus riches qui savaient comment profiter au mieux de l’« économie de guerre ».

Sur ce plan, la guerre froide a rencontré leurs attentes mieux encore que prévu. De plus en plus de matériel militaire dut être conçu, d’autant que les alliés du monde dit libre qui comprenait pas mal de dictatures abjectes devaient être armés jusqu’aux dents avec du matériel U.S. En outre, les armées américaines ne cessaient de réclamer du nouveau matériel sans cesse amélioré : meilleurs tanks et avions de toutes sortes, munitions, roquettes et lanceurs, mais aussi, eh oui, armes chimiques et bactériologiques ou encore de destruction massive. Pour tous ces produits, le Pentagone était toujours prêt à payer des montants énormes sans poser trop de questions. Comme pendant la Seconde Guerre mondiale, ce furent d’abord les grandes entreprises qui remplirent les carnets de commandes. La guerre froide généra des profits énormes qui s’engloutirent dans les caisses de ces personnes richissimes qui étaient les propriétaires, dirigeants et actionnaires de ces entreprises. (Doit-on s’étonner de ce qu’à leur sortie de charge, les généraux retraités du Pentagone se voient offrir des emplois de consultants dans les entreprises d’armement ou que les hommes d’affaires liés à ces entreprises soient régulièrement détachés comme officiels de haut rang du ministère de la Défense, ou comme conseiller du président, etc.… )

Pendant la guerre froide, l’État a en outre financé ses dépenses militaires colossales au moyen de prêts, ce qui a fait exploser la dette publique. En 1945, la dette publique tournait autour de 258 milliards de dollars « seulement », mais en 1990 — quand s’acheva la guerre froide —, elle s’élevait à pas moins de 3.2 trillions de dollars ! C’était un accroissement énorme même en tenant compte de l’inflation et cela fit de l’état américain le plus gros débiteur au monde. (Signalons qu’en 2002, la dette publique américaine atteignait 6.1 trillions de dollars.) Washington pouvait et aurait dû couvrir les dépenses de la guerre froide en taxant les bénéfices des industries d’armement, mais il n’en a jamais été question. En 1945, au terme de la Seconde Guerre mondiale et quand la guerre froide prit le relais, les grandes entreprises payaient encore 50 % de toutes les taxes. Mais au cours de la guerre froide, cette charge se rétrécit au point de se réduire aujourd’hui à 1 % environ.

Cela n’a été possible que dans la mesure où les grandes entreprises décident de ce que le gouvernement à Washington peut faire ou ne pas faire en matière fiscale entre autres. En outre, réduire la pression fiscale sur la grande entreprise a été facilité par la transformation de ces entreprises elles-mêmes en multinationales. Ces entreprises, qui sont « chez elles partout et nulle part », comme l’a écrit un auteur américain à propos d’ITT, s’offrent ainsi la possibilité d’éviter de payer des taxes importantes où que ce soit. Aux Etats-Unis, où elles font leurs plus gros bénéfices, 37 % de toutes les multinationales américaines – et plus de 70 % de toutes les multinationales étrangères — n’ont payé un seul dollar de taxes en 1991, tandis que les multinationales restantes ont versé moins de 1 % sur leurs bénéfices en taxes.

Les coûts faramineux de la guerre froide n’ont donc pas été supportés par ceux qui en tirèrent les plus gros avantages — en continuant à percevoir la part du lion des dividendes versés sur les obligations d’État —, mais bien par les travailleurs et les classes moyennes. Ces petits et moyens revenus américains n’ont pas touché un penny des abondants profits générés par la guerre froide, ils ont par contre supporté leur part de l’énorme dette publique que ce conflit a occasionnée. Ce sont eux qui ont en réalité dû payer l’entièreté du coût de la guerre froide, et ce sont eux qui continuent à payer, par le biais de leurs taxes, une part disproportionnée des charges associées à la dette publique.

En d’autres termes, les profits générés par la guerre froide ont été privatisés au bénéfice d’une petite élite tandis que ses coûts ont été socialisés au détriment de tous les autres américains. Pendant la guerre froide, l’économie américaine a tourné en une vaste escroquerie, en une honteuse redistribution de la richesse de la nation à l’avantage des plus riches et au détriment non seulement des plus pauvres et des classes laborieuses, mais aussi des classes moyennes dont les membres persistent pourtant à croire au mythe d’un système capitaliste américain qui servirait au mieux leurs intérêts. En réalité, tandis que les riches et les puissants le devenaient de plus en plus, la prospérité que beaucoup d’autres américains avait atteinte pendant la Seconde Guerre mondiale s’est érodée inéluctablement et le niveau de vie de l’ensemble de la population baissait lentement, mais inexorablement.

La Seconde Guerre mondiale avait été témoin d’une modeste redistribution de la richesse collective de la nation au bénéfice des citoyens ordinaires. Pendant la guerre froide par contre, les riches Américains sont devenus plus riches tandis que tous les autres Américains sont devenus plus pauvres,

En 1989, quand la guerre froide s’éteignit, plus de 13 % de tous les Américains – environ 31 millions de personnes – étaient pauvres selon les critères officiels de pauvreté dont on sait qu’ils sous-estiment le problème. Inversement, aujourd’hui, seulement1 % de tous les Américains ne détiennent pas moins de 34 % de toutes les richesses de la nation. Dans aucun autre grand pays occidental, la richesse n’est aussi injustement distribuée.

Le minuscule pourcentage de très riches Américains a trouvé cette évolution fort à son gré. Il a adoré l’idée d’accumuler toujours plus, d’accroître son assise impressionnante au détriment des autres. Il voulait garder les choses en l’État et si possible faire mieux encore, mais les meilleures choses ont une fin et en 1989/90 la généreuse guerre froide s’évanouit. Gros problème. D’autant que les Américains ordinaires, conscients d’avoir supporté le poids de cette guerre, espéraient les « dividendes de la paix ». Ils s’attendaient à ce que l’argent sacrifié par l’État en dépenses militaires puisse enfin leur être utile, notamment sous la forme d’un service national de santé ou d’autres services sociaux dont les Américains n’avaient jamais bénéficié à l’encontre de nombreux Européens. En 1992, Bill Clinton emporta les élections en faisant miroiter le projet d’un service national de santé qui ne se concrétisa jamais. De toute façon, le projet des « dividendes de la paix » était dépourvu d’intérêt pour l’élite privilégiée de la nation vu que le financement de services sociaux par l’État ne rapporte rien aux grandes entreprises et banques, et certainement pas ces sortes de profits produites par les dépenses militaires. Il fallait faire quelque chose, et vite.

L’Amérique des affaires était orpheline de son adversaire soviétique si commode et avait besoin de se trouver d’autres ennemis et menaces pour justifier un haut niveau de dépenses militaires. C’est dans ce contexte qu’en 1990 Saddam Hussein surgit tel un « deus ex machina » au milieu de la scène. Auparavant, ce dictateur en fer blanc avait été perçu et traité par les Américains comme un bon complice qu’ils avaient armés jusqu’aux dents pour lui permettre d’engager une sale guerre contre l’Iran ; ce furent les USA et des Alliés tels que l’Allemagne qui l’approvisionnèrent en toutes sortes d’armements. Mais Washington avait besoin d’un nouvel ennemi et le pointa comme un dangereux nouveau Hitler contre lequel une guerre s’imposait, même s’il était évident qu’un règlement négocié suite à l’occupation du Koweït par l’Irak était envisageable.

George Bush Senior fut le metteur en scène de cette nouvelle tragédie à l’américaine qui déclencha la guerre du Golfe au cours de laquelle Bagdad fut arrosé de bombes tandis que les recrues impuissantes de Saddam se faisaient massacrer dans le désert. Le chemin vers la capitale de l’Irak était largement ouvert, mais l’entrée triomphante des Marines dans Bagdad fut soudain interrompue. Saddam Hussein resta au pouvoir en sorte que la menace qu’il était censé représenter puisse à nouveau être évoquée pour justifier le maintien de l’armée américaine sur pied de guerre. Après tout, l’effondrement de l’Union Soviétique avait montré à quel point il était embarrassant de perdre un adversaire utile.

Ainsi, Mars pouvait rester le saint patron de l’économie américaine ou, plus exactement, le parrain de la mafia des affaires qui manipulait cette économie portée par la guerre et en recueillir les juteux profits sans avoir à en supporter le coût. L’indésirable projet de dividendes de la paix pouvait être enterré sans manières et les dépenses militaires pourraient demeurer le moteur de l’économie et la source inépuisable de généreux profits. Ces dépenses continuèrent à croître sans relâche au fil des années 90. En 1996, par exemple, elles s’élevaient à pas moins de 265 milliards de dollars. Mais si on y ajoute les dépenses officieuses directes et/ou indirectes telles que les intérêts versés sur les prêts contractés pour financer les guerres précédentes, le montant global de 1996 s’élève à plus ou moins 494 milliards de dollars représentant une dépense de 1.3 milliard de dollars par jour ! Néanmoins avec une seule cible sévèrement sanctionnée comme l’était Saddam Hussein, Washington trouvait plus prudent de se trouver ailleurs d’autres ennemis et d’autres menaces. La Somalie a semblé un moment une cible prometteuse, mais au bon moment un nouveau Hitler fut identifié dans les Balkans sous la forme du leader serbe Milosevic. Durant une bonne partie des années 90, les conflits dans l’ancienne Yougoslavie fournirent les prétextes nécessaires à des interventions militaires, des bombardements à grande échelle et l’acquisition d’armements de plus en plus sophistiqués et abondants.

L’économie de guerre pouvait ainsi poursuivre sur son élan même après la guerre du Golfe. Néanmoins, sous la pression épisodique d’opinions publiques réclamant des dividendes de la paix, la poursuite de ce jeu devenait difficile. Comme nous l’avons dit, il fallait que l’État coopère. Dès lors, il fallait disposer à Washington de femmes et d’hommes fiables, idéalement des personnages issus du monde des affaires, des gens voués à recourir à l’instrument des dépenses militaires pour générer des profits susceptibles de rendre plus riches encore les Américains les plus riches. Sur ce plan, Bill Clinton avait déçu un peu et l’Amérique des affaires ne put jamais lui pardonner le péché originel consistant à se faire élire sur la promesse d’un dividende de la paix consistant en un système de santé publique accessible à tous. Pour cette raison, en 2000, on s’arrangea pour écarter le duo Clinton et son clone Al Gore de la Maison Blanche et lui substituer une équipe de militaristes convaincus représentatifs sans exception de l’opulente Amérique des affaires comme Cheney, Rumsfeld, Rice et bien sûr George W. Bush lui-même, fils de l’homme qui avait montré la voie avec sa guerre du Golfe. Le Pentagone était également représenté dans le cabinet Bush par la soi-disant colombe Powell, en réalité un autre ange de la mort à la Rambo dont l’arrivée à la Maison-Blanche, ne tarda pas à produire ses effets.

Après le parachutage de Bush junior à la présidence, il a semblé un moment qu’il allait marquer la Chine comme prochaine cible. Néanmoins, un conflit avec un tel géant n’était pas sans risque d’autant que beaucoup de grandes entreprises faisaient de bonnes affaires en commerçant avec la République populaire. Une autre menace, moins dangereuse et plus crédible, était préférable pour maintenir les dépenses militaires à un bon niveau. Pour cela, Bush, Rumsfeld et compagnie ne pouvait rêver mieux que les évènements du 11 septembre 2001. Il est fort probable qu’ils étaient au courant des préparatifs de cette attaque monstrueuse, mais qu’ils ne firent rien pour s’en prémunir sachant le bénéfice qu’ils pourraient en tirer. De toute manière, ils en profitèrent au maximum pour militariser l’Amérique comme jamais elle ne l’avait été, pour arroser de bombes des gens qui n’avaient rien à voir avec le 9/11, pour guerroyer à cœur joie et permettre ainsi aux entreprises de faire des affaires avec le Pentagone sans aucune limite.

Bush avait déclaré la guerre non à un pays, mais au terrorisme, un concept abstrait qui ne pouvait être objectivement combattu et contre lequel il était impossible d’emporter une victoire définitive. Or, en pratique, un slogan tel que « guerre au terrorisme » signifie que désormais Washington s’accorde le droit de mener des guerres n’importe quand et partout dans le monde contre n’importe qui perçu comme terroriste.

Le problème de la guerre froide se trouvait ainsi définitivement résolu et le prétexte était tout trouvé pour des dépenses militaires en croissance permanente. Les chiffres sont éloquents. Le chiffre de 265 milliards de dollars de dépenses militaires en 1996 était déjà astronomique, mais grâce à Bush Junior, le Pentagone put dépenser 350 milliards en 2002 ; pour 2003, le président a promis environ 390 milliards, mais il semble certain que le cap des 400 milliards de dollars sera atteint cette année. (Pour financer cette orgie en dépenses militaires, il faudra trouver de l’argent ailleurs, par exemple en supprimant les repas gratuits pour les enfants des plus pauvres, le moindre cent compte, n’est-ce pas ?) Pas étonnant alors que George W. parade en rayonnant de gloire et de bonheur, car lui seul, gosse de riches aux talents et au quotient intellectuel très limités. Ont dépassé les plus folles espérances de sa famille et de toute l’Amérique des affaires.

Le 9/11 offrit à Bush une carte blanche pour entrer en guerre où et contre qui il voulait et, comme nous venons de le dire, peu importe qui serait l’ennemi du jour. L’an dernier, Bush a arrosé l’Afghanistan de bombes, vraisemblablement parce que les dirigeants de ce pays avaient donné asile à Ben Laden. Or, récemment ce dernier est passé de mode, et Saddam Hussein est redevenu la menace pour l’Amérique. Nous ne sommes pas en mesure d’expliquer ici pour quelles raisons précises l’Amérique de Bush a choisi d’entrer en guerre avec l’Irak de Saddam Hussein plutôt qu’avec la Corée du Nord, par exemple. Un des motifs qui explique le choix de cette guerre est sans doute fourni par les importants gisements de pétrole que les compagnies pétrolières US convoitent, compagnies dont les Bush font partie et auxquelles plusieurs « Bushistes » sont étroitement liés, par exemple Condoleeza Rice, qui a d’ailleurs donné son nom à un pétrolier. La guerre en Irak est aussi une bonne occasion de montrer aux pays du Tiers monde ce qui arrive à ceux qui ne dansent pas sur l’air que siffle Washington. C’est aussi une bonne occasion en Amérique même d’émasculer l’opposition intérieure et de défendre le programme d’extrême droite d’un candidat non élu à la présidence.

L’Amérique des riches et des privilégiés est addict à la guerre. Sans ses doses régulières et toujours croissantes de guerres pourvoyeuses des profits, elle ne peut plus fonctionner correctement. Dès à présent, cette dépendance, ce besoin, est satisfaite par le conflit en Irak qui rencontre aussi les aspirations des barons du pétrole. Néanmoins, qui pourrait croire que la soif de guerres s’arrêtera quand le scalp de Saddam aura rejoint les turbans des talibans parmi les trophées de George W. Bush ? Le président a déjà pointé le doigt vers ceux dont le tour allait venir, notamment les pays de l’« Axe du Mal » : Iran, Syrie, Libye, Somalie, Corée du Nord et aussi ce vieil abcès au flanc de l’Amérique : Cuba. Bienvenue en ce 21e siècle , bienvenue à ce « brave new world » de guerre permanente de George W Bush.

Jacques R. Pauwels

Jacques R. Pauwels est historien et politologue, auteur du « Mythe de la bonne guerre. L’Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale » (Editions Aden, Bruxelles, 2005) . Son ouvrage est paru en plusieurs langues : anglais, néerlandais, allemand, espagnol, russe, italien et français.

Avec plusieurs personnalités comme Ramsey Clark, Michael Parenti, William Blum, Robert Weil, Michel Collon, Peter Franssen et beaucoup d’autres, il signa « L’appel international contre la guerre US ».

Source originale : Global Research

Traduit de l’anglais par Oscar GROSJEAN pour Investig’Action

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Ce n’est pas si mais quand Washington et Paris attaqueront en Syrie

Kharroubi HABIB

Pris au piège de la manipulation médiaticopolitique qu’ils font sur la prétendue utilisation d’armes chimiques à Douma par les forces gouvernementales syriennes dont ils se sont déclarés absolument certains qu’elle a eu lieu sur la seule foi en les accusations propagées par des sources controversées parce que acharnées à la diabolisation de Bachar El Assad et de son régime, les présidents étasunien et français ne sont plus aptes à entendre les appels à la retenue qui leur sont adressés.

Au point où Donald Trump et Emmanuel Macron ont fait monter la tension sur la présumée utilisation d’armes chimiques à Douma, la question n’est plus de savoir si Washington et Paris vont mettre à exécution la menace proférée de leurs chefs d’Etat de représailles militaires contre le régime syrien mais quand celles-ci se concrétiseront et qu’elle en sera leur amplitude. Tout indique en effet qu’Étasuniens et Français ne sont plus au stade de la concertation s’ils doivent ou non frapper en Syrie mais de préparatifs poussés pour une opération militaire concertée. S’ils ont retardé le lancement de celle-ci ce n’est pas dans l’attente de ce qui sortira de la réunion d’urgence du Conseil de sécurité sur la situation à Douma demandée autant par eux que par la Russie alliée de Damas, mais uniquement parce qu’ils manœuvrent pour donner à l’agression qu’ils vont entreprendre un caractère moins unilatéral.

Washington et Paris s’activent en effet à convaincre d’autres capitales occidentales et régionales à lui donner leur onction qui la ferait apparaître comme une réplique internationale suscitée par la « monstruosité du crime » dont le régime syrien se serait rendu coupable. L’inéluctabilité de l’agression militaire que Washington et Paris s’apprêtent à commettre n’a plus fait de doute dès lors que Donald Trump et Emmanuel Macron ont cyniquement déclaré qu’étant certains qu’il y a eu usage d’armes chimiques à Douma, leurs Etats agiront militairement contre Damas sans tenir compte du droit international qui dispose qu’il faut l’aval des Nation Unies à des opérations de ce genre contre un Etat souverain.

Les Etats-Unis et la France se prétendent pourtant des Etats respectueux de ce droit international et n’ont cessé de le clamer. Mais leur respect de ce droit international s’évapore systématiquement quand leurs intérêts géopolitiques et économiques sont en danger de remise en cause. Ce qui est le cas au Moyen-Orient et en Syrie en particulier où l’Occident est en train de subir une défaite majeure dont il en résultera la fin de la prédominance de la gouvernance unilatérale des affaires mondiales qui est la sienne depuis la chute du mur de Berlin et la disparition de l’ex-Union soviétique.

Le pays de Donald Trump, lequel a repris à son compte le credo impérialiste belliqueux des néoconservateurs qui ont sévi durant l’ère de George W. Bush, semble déterminé à aller jusqu’à la confrontation armée y compris avec l’autre grande puissance nucléaire qu’est la Russie qui lui conteste son hégémonisme planétaire. Quant à la France, son président ambitionne pour elle le rôle de « caniche » suiviste des Etats-Unis, le seul qu’elle puisse tenir pour apparaître être encore en mesure de jouer dans la « cour des grands » et entretenir l’illusion qu’elle a toujours la capacité d’influer sur le cours des évènements et conflits internationaux. Pourtant, cette illusion française s’est bel et bien dissipée dans le conflit syrien dans lequel pour reprendre pied Paris s’est fait supplétif ridicule de Washington.

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Malgré le massacre de Gaza, Israël reste immunisé contre les critiques (Counterpunch)

Photo par Swithun Crowe | CC BY 2.0

Des milliers de manifestants sont retournés à la frontière vendredi dernier, ils ont brûlé de grands tas de pneus pour créer un écran de fumée noire, dans l’espoir qu’il les cache aux snipers israéliens. Selon le ministère de la santé de Gaza, 5 personnes auraient été tuées ce vendredi et 1070 blessées dont 293 victimes de balles réelles.

Les manifestants savent à quoi s’attendre. Une vidéo, datant du premier jour de la marche, montre un manifestant atteint dans le dos par le tir d’un sniper israélien alors qu’il s’éloignait de la barrière séparant Gaza d’Israël. Sur d’autres séquences, on peut voir des palestiniens tués ou blessés pendant qu’ils priaient, marchaient les mains vides vers la barrière frontalière ou qu’ils brandissaient, tout simplement, le drapeau palestinien.

Tous ceux qui se trouvent à moins de 300 mètres sont qualifiés « d’instigateurs » par l’armée israélienne, ses soldats ont reçu l’ordre de les abattre.

« Tout a été effectué sous contrôle ; tout était précis et mesuré, et nous savons où chaque balle a atterri, » affirmait un militaire israélien dans un tweet, le 30 Mars, au lendemain de la fusillade de masse, au début des 45 jours de ce que les palestiniens appellent la « Grande Marche du Retour » vers les maisons qu’ils avaient abandonnées, il y a 70 ans. Le tweet a été effacé peu de temps après, peut-être parce qu’une vidéo est apparue montrant un manifestant abattu d’un tir dans le dos.

L’ampleur des pertes subies le premier jour de la manifestation, il y a une semaine, est choquante, jusqu’à 16 personnes tuées et 1415 blessées, dont 758 touchées par des tirs à balles réelles, selon les responsables de la santé à Gaza. Ces chiffres sont contestés par Israël qui prétend que seules quelques dizaines de personnes auraient été blessées. Mais les médecins de l’hôpital Shifa de la ville de Gaza ont déclaré à Human Rights Watch, avoir soigné 294 manifestants blessés, « la plupart blessés au niveau des membres inférieurs par des balles réelles »

Imaginez un instant qu’au lieu des 2 millions de palestiniens de Gaza, réfugiés de 1948 pour la plupart, les 6 millions de réfugiés syriens en Turquie, au Liban et en Jordanie aient entamé une marche de retour vers leurs foyers en Syrie, abandonnés depuis 2011. Supposons qu’en approchant de la frontière syrienne, l’armée syrienne leur ait tiré dessus, tuant et blessant des centaines d’entre eux. La Syrie affirmerait certainement que les manifestants étaient armés et dangereux, bien que cela pourrait être contredit par l’absence de victimes parmi les militaires syriens.

Le tollé international contre le régime meurtrier syrien, à Washington, Londres, Paris et Berlin ferait écho dans le monde entier. Boris Johnson traiterait Al Assad de boucher et Nikki Haley, l’ambassadeur étasunienne aux Nations-Unies, brandirait les photos des morts et des mourants devant le Conseil de sécurité.

Bien sûr, Israël nierait furieusement un quelconque parallèle entre les deux situations. Son porte-parole, David Keyes, a même semoncé CNN pour avoir utilisé le terme « protestation » alors que « ce qui s’est vraiment passé est que Hamas a orchestré cet événement pour que des milliers de personnes envahissent Israël, pour l’anéantir et commettre des actes de terreur. En effet, on a pris en photo des gens qui tiraient avec des armes, qui mettaient des bombes et qui lançaient des roquettes. »

Aucune photo de ces manifestants prétendument bien armés, en l’occurrence. Quatre jours plus tard, Human Rights Watch a publié un rapport intitulé Israël : Massacres à Gaza, illégaux, calculés. Les responsables ont donné leur feu-vert pour tirer sur des manifestants désarmés. Selon Human Rights Watch, il n’y aurait « aucune preuve d’utilisation d’armes à feu par un quelconque manifestant ». Les enregistrements publiés par l’armée israélienne, montrant deux hommes tirant sur ses troupes, se sont avérés étrangers à la manifestation.

Les ministres israéliens ne sont nullement décontenancés par le discrédit jeté par de de telles allégations selon lesquelles, les manifestants constitueraient une menace militaire pour Israël. Le ministre de la défense Avigdor Lieberman a déclaré que les soldats israéliens ont « repoussé la branche militaire du Hamas avec fermeté et détermination… ils ont tout mon soutien. »

La politique de feu à volonté continue toujours, elle a poussé l’organisation israélienne des droits de l’Homme, B’Tselem, à lancer une campagne intitulée « Commandant désolé, je ne peux pas tirer », qui encourage les soldats à refuser de tirer sur des civils non armés au motif que cela est illégal.

Pourquoi cette montée des protestations palestiniennes aujourd’hui et pourquoi Israël réagit aussi violemment ? Il n’y a rien de nouveau dans le fait que les palestiniens manifestent pour leur terre ni dans la réaction violente israélienne. Mais il y a peut-être des raisons spécifiques à ce que cette confrontation ait lieu maintenant, par exemple la colère des palestiniens face à la décision du président Trump, en décembre, de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y installer l’ambassade des États-Unis. Une affirmation au clairon de la part de Washington sur son soutien inconditionnel à Israël et son mépris des palestiniens, une affirmation qui ne laisse à ces derniers, aucun espoir de gagner la moindre concession sur le soutien étasunien.

Selon la presse israélienne, le ferme soutien de l’administration Trump laisse croire au premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, que la mauvaise presse sur les massacres de Gaza ne nuira pas à l’image d’Israël aux États-Unis. Par le passé, la controverse sur les meurtres de masse des palestiniens ou des libanais par les israéliens a provoqué une réaction négative aux États-Unis qui a freiné l’utilisation de la force par Israël.

Jusqu’à présent, Israël a fait l’objet de peu de critiques de la part des médias internationaux désintéressés par ce qui se passe à Gaza, ou bien, heureux d’accepter les explications israéliennes sur ces événements. Le vocabulaire utilisé par les nouveaux organes de communication est souvent révélateur : ainsi, le 31 Mars, la BBC titrait sur son site web, « A la Frontière entre Gaza et Israël : des affrontements ont fait 16 morts palestiniens et des centaines de blessés ».

Le terme « affrontements » laisse croire qu’il y a un combat entre deux groupes de force égale, bien que comme le dit Human Right watch, les manifestants ne constituent aucune menace face à la toute puissante machine militaire israélienne, un point renforcé par le fait que tous les morts et les blessés soient palestiniens.

Il est probable que les israéliens sous-estiment l’impact, sur l’opinion publique, de l’utilisation excessive de la force ; à l’âge du wifi et de l’internet, les images graphiques des victimes de violences sont immédiatement diffusées dans le monde entier, souvent avec des effets dévastateurs. Comme en Syrie et en Irak, le prix politique d’un siège ou d’un blocus dans des zones urbaines comme Gaza ou la Ghouta orientale est élevé, car il est impossible d’empêcher que l’information portant sur les souffrances de ceux qui sont pris au piège à l’intérieur de telles enclaves, ne devienne publique, même si ça ne peut avoir d’impact sur le cours des événements.

Contrairement aux déclarations de Keyes, l’idée d’une marche massive contre la barrière semble être initialement parue dans les médias sociaux Gazaoui et n’a été adoptée que plus tard par le Hamas. C’est la seule stratégie susceptible de donner des résultats pour les palestiniens car ils ne possèdent aucune option militaire, ils n’ont aucun puissant allié et leur leadership est moribond et corrompu, cependant, leur nombre joue en leur faveur. Un récent rapport de la Knesset israélienne estime le nombre des arabes palestiniens à 6.5 millions avec un chiffre équivalent du côté des citoyens juifs israéliens en Israël et en Cisjordanie, sans compter ceux qui se trouvent à Jérusalem Est et à Gaza.

Israël a souvent eu plus de problème à faire face aux mouvements de masse de revendication non-violentes pour les droits civiques que de combattre les insurrections armées.

Keyes prétend que les manifestations ont été orchestrées par le Hamas, mais là encore les témoins sur place affirment que cet élan de protestation vient de groupes et d’individus qui n’appartiennent pas au parti. Ils expriment leur frustration face aux dirigeants palestiniens aussi bien Hamas que Fatah, qui ont échoué, se sont divisés et ne cherchent que leurs propres intérêts. L’aspect le plus dangereux de cette situation quant à sa violence potentielle est peut-être le fait que personne ne soit vraiment aux commandes.

Patrick Cockburn

Patrick Cockburn est l’auteur de « The Rise of Islamic State : ISIS and the New Sunni Revolution »

Traduction par Vagabond

»»https://www.counterpunch.org/2018/04/09/despite-gaza-massacre-israel-r…
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Assassinat d’une candidate au Congrès de Michoacan, Mexico

63 candidats assassinés à ce jour

Mexico | 12 de avril 2018

Ce mercredi 11 avril, Maribel Barajas Cortés, candidate du Parti écologiste vert du Mexique (PVEM) au Congrès de l’État de Michoacán, a été assassiné, dans l’ouest du Mexique.

Le bureau du procureur de l’Etat a signalé que le corps de la candidate avait été retrouvé dans un véhicule, lui appartenant semble-t-il, au sommet du Cerro del Quinceo, dans la zone ouest de Morelia, capitale de l’Etat. Les causes de l’homicide sont encore inconnues.

Le corps a été identifié grâce aux documents trouvés dans la voiture. Selon les médias locaux, le cadavre de la dirigeante présentait des blessures d’arme blanche et avait été emmené au Service médico-légal pour procéder à l’autopsie.

Barajas, 25 ans, avait été présentée lundi dernier en tant que candidate du PVEM comme députée au congrès local de Michoacan pour la municipalité de Mugica.

L’Institut Electoral de Michoacan (IEM) a rapporté que ses conseillers se sont réunis afin de définir une prise de position sur l’homicide. Pour sa part, le gouvernement de Michoacan ne s’est pas prononcé.

Ernesto Núñez Aguilar, chef de l’Etat du PVEM et actuel député local, a demandé que le gouvernement de Michoacan mène une enquête approfondie et aille jusqu’aux dernières conséquences.

Barajas rejoint la longue liste des victimes de la violence au Mexique. Selon les médias d’Excelsior, jusqu’à la mi-mars, on compte 63 candidats à des postes élus par la population et tués dans la campagne, qui a débuté le 8 septembre 2017.

Des menteurs qui mentent sur presque tout. (Strategic Culture)

Philip GIRALDI

Au moins depuis l’époque de Marcus Tullius Cicero à la fin de la République romaine, tout le monde a certainement compris que les politiciens mentent tout le temps. Certes, le président Donald Trump a été exceptionnel en ce sens qu’il a tenu certaines des promesses qu’il avait faites au cours de sa campagne, insistant périodiquement qu’il faisait ce qu’il avait dit qu’il ferait. Malheureusement, les choix qu’il a faits pour complaire à ses partisans ont été terribles, y compris le déplacement de l’ambassade des États-Unis en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, la menace de mettre fin à l’accord nucléaire iranien et la construction d’un mur le long de la frontière mexicaine. Le suivi de certaines autres promesses a été moins cohérent. Il a augmenté l’engagement militaire américain en Afghanistan et a confié la guerre aux généraux tout en hésitant dans sa promesse d’améliorer les relations avec la Russie. La percée potentielle offerte par des échanges prometteurs lors d’échanges téléphoniques avec Vladimir Poutine a été annulée par des menaces, des sanctions et des expulsions pour satisfaire les membres hystériques du Congrès et les médias.

En ce qui concerne la Syrie, Trump a dit mardi dernier «Je veux en sortir «, promettant de retirer les troupes américaines très bientôt, mais a été rapidement mis au pied du mur par la pression du Congrès et un appel téléphonique du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui l’a contraint à changer d’avis dans les 24 heures. Israël veut le chaos en Syrie et son instrument de choix est l’armée américaine. Netanyahu a le Congrès pour effectuer ses basses oeuvres et, pour quelque raison que ce soit, semble aussi avoir Trump à ses ordres.

Donald Trump s’avère donc être un très bon menteur, même s’il faut tenir compte du fait qu’il n’a souvent aucune idée de ce dont il parle. Mais le prix pour avoir menti à un niveau élevé doit aller aux Britanniques en ce qui concerne ce qui se passe à la fois au Moyen-Orient, avec la Russie, et aussi en Grande-Bretagne elle-même. L’ancien Premier ministre Tony Blair a été le premier maître de la dissimulation en 2002 lorsque son chef du renseignement Sir Richard Dearlove lui a dit que la Maison Blanche de Bush avait décidé d’entrer en guerre et que «les renseignements et les faits étaient autour de la politique» concernant l’Irak, ce qui signifie qu’il ignorait l’information qui n’appuyait pas son désir de créer un prétexte pour envahir le pays et expulser Saddam Hussein. Blair aurait probablement pu faire arrêter l’invasion malheureuse en refusant de participer à l’entreprise, qui était un crime de guerre, mais au lieu de cela, il a pleinement soutenu George W. Bush dans l’attaque et a ainsi joué un rôle dans le pire désastre de politique étrangère de l’histoire de l’Amérique. En 2016, une enquête officielle du gouvernement britannique a déterminé que Bush et Blair s’étaient effectivement précipités ensemble à la guerre. L’Establishment Global a néanmoins récompensé Tony Blair pour sa fidélité avec une générosité Clintonesque. Il a bénéficié d’un certain nombre de missions bien payées et vaut maintenant plus de 100 millions de dollars.

Pour en revenir au présent, nous avons le premier ministre Theresa May. May a eu de sérieux problèmes, politiquement parlant. Après les pertes subies lors des récentes élections parlementaires, elle s’accroche au pouvoir et est de plus en plus impopulaire, même au sein de son propre Parti conservateur. Alors, que faites-vous lorsque vous avez des problèmes à la maison ? Vous créez une crise à l’étranger à laquelle vous devez faire face. Si vous êtes quelqu’un d’aussi vénal et sans scrupules que l’ancien président américain Bill Clinton, vous y parviendrez en tirant quelques missiles de croisière sur une usine pharmaceutique au Soudan et sur des huttes de boue en Afghanistan. Si vous êtes Theresa May, vous montez considérablement la mise, avec un ennemi puissant qui vous menace, ce qui vous permet d’apparaître à la fois résolu et fort face à un ennemi redoutable. C’est précisément ce que nous avons vu au cours du mois dernier au sujet de l’empoisonnement présumé de l’ancien agent de renseignement russe Sergei Skripal et de sa fille Yulia.

Il y a quelque chose d’étrange dans l’affaire Skripal. Même le journal Guardian, de plus en plus néocon, a admis que «l’affaire britannique [contre la Russie] s’est jusqu’à présent davantage appuyée en public sur des preuves circonstanciées et des renseignements secrets«. Et les renseignements secrets, ainsi appelés, ont trop souvent été le dernier refuge de la canaille lorsqu’un gouvernement rouler le public dans la farine. Dans cette affaire, le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson s’est précipité à porter un jugement sur la Russie moins de quarante-huit heures après que les Skripals ont été trouvés inconscients sur un banc à Salisbury, en Angleterre, trop tôt pour qu’une analyse chimique de l’empoisonnement présumé ait pu avoir lieu.

Theresa May s’est adressée au Parlement peu de temps après pour blâmer le Kremlin et exiger une réponse officielle russe à l’événement dans les 36 heures, même si elle a dû tergiverser considérablement, en disant que l’empoisonnement apparent était «très probablement» causé par un agent neurotoxique fabriqué en Russie et désigné par son nom générique Novichok. Elle a néanmoins rallié les députés au Parlement, qui ont répondu avec beaucoup d’enthousiasme. Lorsque le chef travailliste Jeremy Corbyn a tenté de ralentir le train express en suggérant qu’il serait sage d’attendre de voir ce que l’enquête policière a révélé, il fut hué. Les médias britanniques se sont rapidement ralliés avec vengeance à la version du gouvernement selon laquelle une opération aussi délicate nécessitait l’approbation de Vladimir Poutine lui-même. L’expulsion des diplomates russes n’a pas tardé à suivre.

L’un des aspects les plus étranges de l’affaire Skripal est ce qui se passe maintenant que la fille Yulia pourra bientôt sortir de l’hôpital et que Sergei n’est plus dans un état critique. Une cousine, Viktoria Skripal a offert de prendre l’avion depuis Moscou pour aider sa famille, mais on pense qu’elle ne pourra pas recevoir de visa Britannique. La télévision russe a diffusé une conversation téléphonique entre les deux cousines dans laquelle Yulia dit qu’elle était désorientée mais qu’elle s’améliorait et que ni elle ni son père n’avaient subi de dommages permanents à cause de l’empoisonnement. L’appel fut coupé brusquement et Viktoria Skripal croit qu’il fut coupé par le gouvernement britannique sur une ligne téléphonique contrôlée.

Les demandes répétées de la Russie pour obtenir un échantillon de l’agent neurotoxique présumé pour des tests ont été rejetées par le gouvernement britannique en dépit du fait qu’un agent neurotoxique de qualité militaire aurait sûrement tué les Skripals ainsi que n’importe qui d’autre dans un rayon de 100 mètres. Selon un des derniers récits britanniques, le poison présumé avait été trouvé sur la poignée de la porte de la résidence des Scripals, mais l’horaire n’est pas convaincant non plus. Cela signifie que les deux auraient passé trois heures, y compris un arrêt à un pub et un déjeuner, avant de succomber sur un banc de parc. Les agents neurotoxiques de qualité militaire tuent instantanément.

Une demande pour que les essais soient effectués par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, politiquement neutre, est en cours, mais il y a peu d’enthousiasme de la part des Britanniques, qui ne veulent pas qu’un observateur russe participe au processus. Le gouvernement de May a déjà établi son propre récit et aurait certainement beaucoup à cacher si toute l’affaire s’avérait être fabriquée. Et si elle a été fabriquée, c’est peut-être parce que l’agent neurotoxique, s’il existe réellement, aurait pu être fabriqué presque n’importe où.

Le chef de l’usine d’armes chimiques de la Grande-Bretagne, Porton Down, a lui-même contredit les affirmations de May, du ministre des Affaires étrangères Boris Johnson et de l’ambassadeur britannique à Moscou, Laurie Bristow. Le directeur général du laboratoire, Gary Aitkenhead, a témoigné qu’il ne sait pas si l’agent neurotoxique a été effectivement produit en Russie, ce qui n’est pas surprenant puisque la formule chimique a été révélée au public dans un article scientifique en 1992 et qu’il y a une vingtaine de pays capables de la produire. Il y a aussi des stocks possibles de Novichok dans les pays indépendants qui faisaient autrefois partie de l’Union soviétique, dont l’ennemi russe du jour, l’Ukraine, alors qu’une opération sous faux drapeau par les Britanniques eux-mêmes, la CIA ou le Mossad, n’est pas impensable.

Le recours à la langue officielle orwellienne par les Britanniques tout au long du processus est remarquable, mais particulièrement douloureuse en ce qui concerne le traitement des animaux de compagnie des Skripals, deux cochons d’Inde et un chat. Un porte-parole du ministère de l’Environnement a rapporté que «La propriété dans le Wiltshire a été scellée dans le cadre de l’enquête policière. Lorsqu’un vétérinaire a pu accéder à la propriété, deux cochons d’Inde étaient malheureusement morts. Un chat a également été trouvé dans un état de détresse et un vétérinaire a pris la décision d’euthanasier l’animal pour soulager ses souffrances. Cette décision a été prise dans le meilleur intérêt de l’animal et son bien-être

Ainsi, la présence d’escadrons de techniciens et de flics dans la résidence ne permettait à personne de prendre une minute pour nourrir le chat et les cobayes. Et le chat a été tué dans un geste purement humanitaire – le «meilleur intérêt» était apparemment de mourir. Ça me rappelle quelque chose, n’est-ce pas ?

Enfin, le meilleur argument contre les propos évasifs du gouvernement britannique au sujet de ce qui s’est passé à Salisbury le 4 mars reste la question du motif. Ainsi, les Britanniques voudraient faire croire que Vladimir Poutine a personnellement ordonné le meurtre d’un ancien agent double britannique qui avait été libéré d’une prison du Kremlin lors d’un échange d’espions et qui n’était plus capable de faire du tort à la Russie. Il l’a fait en dépit du fait qu’il avait une élection en vue et qu’il allait être l’hôte de la Coupe du monde cet été, un événement qu’il voudrait voir se dérouler sans heurts. Il se serait donc délibérément tiré un balle dans le pied pour deux raisons. La première parce qu’il voulait envoyer un message aux traîtres et la deuxième parce qu’il ne peut pas s’en empêcher puisqu’il est un type du KGB vindicatif dont les impulsions constituent le mal à l’état pur. Est-ce que cela a un sens pour le lecteur ? Pas pour moi.

Philip GIRALDI

Traduction «lorsque je vous dis que les psychopathes ont pris le pouvoir, ce n’est pas une boutade» par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.

»» https://www.strategic-culture.org/news/2018/04/11/liars-lying-about-ne…
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https://www.legrandsoir.info/des-menteurs-qui-mentent-sur-presque-tout-strategic-culture.html

   

Brésil urgent : la démocratie assassinée

Le Brésil n’a plus de démocratie, son gouvernement élu a été déchu par des manœuvres dignes des pires mafias

L’emprisonnement de Lula, décrété le 5 avril, marque l’apothéose d’un coup d’État minutieusement préparé et mis en route depuis 2014. La version des grands médias en Europe ne fait que reproduire celles des cinq grands groupes de communication brésiliens, tous dans les mains de cinq grandes familles, elles-aussi impliquées dans le coup d’État. Voici une chronologie explicative des événements.

Acte 1 – renverser un gouvernement légitimement élu

1) Dans un premier temps, la stratégie est d’annuler un gouvernement légitimement élu. Aecio Neves, le candidat du PSDB (droite) vaincu par Dilma Roussef aux présidentielles de décembre 2014 (aujourd’hui en disgrâce à cause de multiples accusations de corruption), donne le ton dès le mois de juillet 2015 de ce qui sera la stratégie du coup d’État, Même si la présidente Dilma n’est nullement accusée accusation de corruption, Neves déclare : « nous n’avons pas perdu l’élection pour un parti politique, nous l’avons perdue pour une organisation criminelle ». Il conclut qu’« à la fin du mandat de Dilma, que je ne sais pas quand ce sera, mais probablement plus vite que certains l´imaginent, les Brésiliens seront devenus plus pauvres ». Ce climat de confrontation est créé dès le premier jour du mandat de la présidente, puisque la Chambre des Députés, où elle n’avait pas la majorité, empêche la présidente de gouverner, obstruant tout nouveau projet envoyé au parlement.

2) Eduardo Cunha, président-adjoint du Congrès et homme politique submergé d’accusations de corruption (aujourd’hui en prison depuis près de deux ans), se déclare l’ennemi mortel de la présidente, qui refuse d’entrer dans ses schémas corrompus. Il déclare publiquement qu´il la fera tomber. Excellente opportunité pour les barons de la politique et de l’économie brésilienne, associés aux grands médias, à Aecio Neves et son PSDB, il faut créer l’instabilité politique nécessaire. Le jugement pour corruption de Cunha, qui l’entraînera en prison, est reporté aux lendemains de l’impeachment de la présidente, quand il ne sera plus utile.

Sans réussir à trouver des accusations de corruption contre Dilma qui, au contraire, ne reçoit plus les députés dans son cabinet à cause de leurs pratiques de clientélisme, le Congrès déclare illégale une opération comptable-fiscale que tous les 26 États brésiliens pratiquent (en plus de municipalités), soit celle de s’avancer les fonds, en novembre-décembre, sur le budget de l’année suivante, pour ne pas interrompre les payements de projets sociaux comme la « bourse famille » pour les brésiliens très pauvres. Non seulement, ils rendent illégale ce qui est au pire une infraction administrative, en l’élevant à la catégorie de « crime de responsabilité », le seul type de crime qui peut provoquer une demande d’impeachment par le Congrès.

La grande presse transforme cette infraction en une figure de publicité politique, lui donnant un nom plus assimilable par la population : les « pédalages fiscaux ». Dès lors, n’importe quel chauffeur de taxi au Brésil devient capable de discourir pendant des heures combien ce crime est grave et équivalent à de la corruption.

Après une série de manœuvres illégales faites avec l’appui du pouvoir judiciaire (comme des écoutes non constitutionnelles dans la résidence de la présidente, ou l’empêchement de nommer Lula ministre pour aider à gérer la crise, soi-disant, parce qu’il est sous procès, alors que cela ne l’en empêche pas), le Congrès vote la destitution de la présidente. Les sénateurs sont publiquement « achetés » par le vice-président (et futur président) avec des postes importants pour leurs alliés dans la nouvelle administration.

Il faut savoir aussi que Lula et Dilma, mais aussi Cardoso, leur antécesseur du PSDB, ont comme vice-présidents des gens de parti le plus corrompu du Brésil, le PMDB, qui a comme tactique ne jamais s’éloigner du pouvoir, faisait des accords avec n’importe quel parti pour avoir la vice-présidence. Ayant un grand nombre de députés, leur appui est nécessaire pour quiconque veut disposer d’une majorité au parlement. Mais Dilma est trahie par celui qui est aujourd’hui le président-usurpateur, Michel Temer, lui-même mêlé à des dizaines de cas de corruption.

Montrant à quel point tout cela est une farce, le Congrès «démissionne» Dilma, mais en lui laissant comme « prix de consolation » ses droits politiques, une aberration constitutionnelle (l’impeachment devrait enlever les droits politiques pour huit ans). À ce moment, la constitution brésilienne ne vaut déjà plus rien. La Cour suprême, dans sa première démonstration de servitude envers les pouvoirs dominants, préside cette saga d´inconstitutionnalité, lui donnant des airs de légalité.

Des milliers de personnes vêtues avec le maillot jaune de la « seleção » vont dans les rues demander la chute de Dilma. Ils sont convoqués par des campagnes massives de la presse, de grands magasins, de banques, qui financent des campagnes milliardaires dans les médias : « descends dans la rue toi aussi », « le géant Brésil se réveille », etc. La presse reproduit ces photos, qui font le tour du monde.

Ce que la presse ne montre pas, systématiquement, et que le monde n’a probablement pas vu, c´est qu’à chaque manifestation de ce type, une autre, trois fois plus grande, réunit des centaines de milliers de partisans de Dilma et de Lula dans les rues. La manière dont ces photos sont escamotées par les médias mériterait des thèses en journalisme. Heureusement, les réseaux sociaux montrent la force des manifestations en faveur de Lula et Dilma.

Eduardo Cunha, devenu inutile, subit un procès « exemplaire » et est envoyé en prison. Plusieurs scandales révélés par la presse démontrent qu´il reçoit probablement des paiements élevés pour maintenir son silence.

Mais la classe moyenne brésilienne, celle qui justement a le plus bénéficié de la croissance économique sous Lula, démontre ses préjugés envers les plus pauvres. Un président ouvrier et sans université ne peut qu’être un bon à rien. Il ne peut être là que pour voler. La présidente qu´il a mis à sa place ne peut être qu’une voleuse et une incapable. En fin de compte, elle est une femme et de plus, elle est parrainée par un analphabète. Ce discours sournois gagne de la force, grâce à des financements importants dans les médias. Malgré toute sa popularité auprès des plus pauvres (qui pour la première fois, grâce aux politiques en place, commencent à avoir accès aux universités) et des secteurs intellectuels, Lula perd l’appui des classes moyennes et le Brésil se divise.

En même temps, face à la popularité de Lula et de Dilma, la droite et le PSDB ouvrent, comme dernier recours lors des élections présidentielles de 2010 (quand Lula réussit à faire élire Dilma pour la première fois), la porte à l’extrême droite. José Serra, le candidat d’alors, invite les secteurs de l’extrême droite à prendre part active à sa campagne. Sans succès. Mais le mal est fait. De plus en plus visible et sans se gêner avec la justice, qui au Brésil n’existe plus en tant que telle, le discours de la haine, du racisme, des préjugés contre les pauvres, les femmes, devient de plus en plus libre et généralisé. Il sert, en fait, à démoraliser toutes les politiques de Lula et Dilma envers les plus pauvres et les minorités.

3) À peine six mois après le départ de Dilma, le Congrès (parlement) vote à nouveau la légalité des pédalages fiscaux. Tout revient dans l’ordre. Le nouveau président Temer avance les fonds en décembre 2016 sur le budget de 2017, qui sont deux fois plus élevés que ce que Dilma a fait. Maintenant, c’est légal.

Depuis, une série de scandales se succèdent : des assistants proches du président Temer sont surpris avec des valises bourrées d’argent, une écoute (autorisée) de la police fédérale surprend des échanges du président visant à étouffer des témoignages qui peuvent l’impliquer. Le candidat vaincu par Dilma, Aecio Neves, tombe en disgrâce politique, mais il n’est pas menacé d’emprisonnement. L’hélicoptère d’un sénateur de droite est appréhendé alors qu´il transporte 500 kg de cocaïne. Le sénateur n’est pas dérangé. Un autre sénateur dit, sous écoute : « il faut en finir avec cette hémorragie, il faut finir avec cette opération », se référant aux actions anticorruption.

Dans une série télévisée produite par Netflix, ayant comme thème les opérations contre la corruption au Brésil (dirigée par le polémique metteur en scène de la série Narcos), cette phrase, exactement la même, est prononcée, non pas par un sénateur corrompu du nouveau gouvernement, mais par un personnage ex-président à la barbe blanche, qui rappelle en tout Lula. Tous les moyens sont utilisés pour faire de Lula le bandit numéro 1 de la corruption au Brésil.

En même temps, Temer met en route un processus de destruction systématique des conquêtes sociales obtenues sous le gouvernement Lula : fin des lois régulant le travail, révision à la baisse de la retraite, réduction des terres autochtones, fin du programme de logements, et ainsi de suite.

Acte 2 – Détruire le Parti des travailleurs (PT) et son leader, Lula

Le problème est qu’avec tout cela, Lula, qui a présidé au pays alors qu’il connaissait la plus forte croissance économique de son histoire, leader populaire incontesté, se voit catapulter en première place dans tous les sondages présidentiels, place qu´il n’a plus jamais quitté jusqu’à maintenant. Il n´est alors plus suffisant d’enlever la présidente, il faut à tout prix casser ce mouvement et la force de Lula.

1) Sergio Moro, un juge de première instance de Curitiba, là où le mouvement anti-Lula est très fort, et où s’exprime fortement un « séparatisme » par rapport au « Brésil pauvre (et non blanc) du Nord », décide d’ouvrir un procès pour corruption contre l’ancien président.

Moro a quelques caractéristiques qui ne peuvent être ignorées : il est le fils d’un homme politique du PSDB, le parti d’opposition qui a mené à l’élimination de Dilma ; son épouse est elle-même un cadre du parti dans son État (le Paraná) ; il est connu par sa haine contre Lula, qu´il distille, même en étant juge, dans les réseaux sociaux ; il est connu pour appeler l’ex-président « nine fingers », une allusion au fait que Lula a perdu un doigt dans un accident de travail quand il était ouvrier.

Moro décide de persécuter Lula à partir de la construction d´une fable pittoresque. Une grande entreprise de bâtiment (OAS) aurait offert à Lula un appartement triplex à la plage (de 250 m²), en échange de faveurs de celui-ci pour des contrats avec Petrobras, le géant pétrolier brésilien (entreprise publique), que Lula a fait exploser sur les marchés mondiaux, grâce notamment à la découverte, lors de son gouvernement, des réserves sous-marines. Il se trouve que la femme de Lula (aujourd’hui décédée d’un épanchement cérébral à la suite de ces persécutions) avait en effet demandé d’acheter cet appartement, en 2007, mais Lula s’était désisté par la suite. Il n´y a mis les pieds qu´une seule fois dans sa vie, et l’appartement, en construction jusqu’à il y a quelques mois, n’a jamais été à son nom ni à celui de sa femme (il est toujours au nom de l’OAS). Les huit premiers témoins lors du jugement ont d’ailleurs innocenté Lula. Lors du procès, Lula n’a cessé de répéter (les vidéos sont disponibles sur internet) : « Monsieur le Juge, s’il vous plait, montrez-moi les preuves que je suis le propriétaire de cet appartement, et je me présente immédiatement pour être emprisonné volontairement ». Ces preuves, Moro ne les a jamais eues.

2) L’action suivante a été de promouvoir une version à l’effet que cet appartement était la pointe d’un iceberg d’un réseau de crimes et de corruption avec à sa tête Lula et les principales entreprises de bâtiment et d’infrastructure du pays qui, parce que c´était légal, finançaient toutes les campagnes électorales (y compris celles du PSDB). C´est Dilma, justement, qui a approuvé la loi interdisant le financement des campagnes par les entreprises privées au Brésil. La question est de réussir à prouver à quel point un président sait et contrôle toutes ces magouilles, et à quel point il doit en être responsabilisé. Ce serait bien utile et intéressant que cette discussion soit faite, mais dans le cadre de la loi, avec des enquêtes sérieuses, des preuves et toutes les échéances et appels garantis. Mais non, au Brésil, c’est utilisé par Morto comme une arme de persécution politique. Sans preuves concrètes.

En faveur de Lula, il faut savoir que gouvernement précédent de Cardoso (PSDB), avait, en huit ans, donné l’ordre de lancer 48 opérations anti-corruption de la Police fédérale. Pour leur part Lula et Dilma, en 12 ans, en ont ordonné 2.226 ! De plus, c´est Lula qui a restructuré la même Police fédérale pour augmenter sa capacité à combattre la corruption. Le plus insolite, cependant, est la démesure de l´accusation. Dans un pays où les propriétaires des chaines de télé et les grands milliardaires possèdent – illégalement – des îles entières, avec des villas non autorisées de quelques milliers de m² valant des millions de dollars, Moro et sa troupe d´accusateurs font passer l’idée que Lula serait corrompu pour des contrats du géant pétrolier, contre un appartement de moins de 300 m², le long d’une plage de classe moyenne sur le littoral de São Paulo. L’acceptation de la crédibilité de cette accusation n’a d’explication que dans les préjugés existants au Brésil envers les plus pauvres : « Lula ne sait même pas être corrompu. Lula négocie ce qui est à sa hauteur. Le monde des villas et des millions n’est pas pour lui » ! C’est la base de ce discours médiatique.

Le plus impressionnant est qu´une simple recherche sur Google démontre que Cardoso, l’ancien président a reçu une ferme d’une de ces entreprises (Camargo Correa), qu’il y a même construit une piste d’atterrissage permettant de recevoir…. des Boeings ! Cardoso est aussi accusé d’avoir acheté un appartement dans le quartier le plus cher de São Paulo, à un prix de loin inférieur à celui du marché. Rien de tout cela, cependant, n’est motif à des enquêtes ou des procès.

Il faut bien comprendre qu’en 14 ans au pouvoir, le PT a commis beaucoup d’erreurs et s’est probablement impliqué dans plus d’une affaire douteuse. La corruption est endémique au Brésil depuis 500 ans et ce n´est pas un gouvernement qui, d’un seul coup, peut l’arrêter. Le PT n’est pas exempt d’avoir fait des mauvais choix et d’être entré bien des fois dans la logique de la politique brésilienne (quand même beaucoup moins que les autres partis, étant encore le seul à exercer des gouvernements tournés vers les intérêts des plus pauvres). Mais il ne faut pas confondre les choses : sous l’excuse d’une fausse lutte contre la corruption, ce que les élites brésiliennes, et surtout la justice ont mis en place, est en fait une persécution qui met en échec toute la démocratie.

Pour obtenir des « preuves », quelles qu’elles soient, Moro innove du point de vue juridique. Il reçoit de la Cour suprême, et c´est là sa deuxième action en faveur du coup d’État, que les gardes à vue se transforment en prison indéterminée. En 2016, après la sortie de Dilma, la Cour décide, par 6 voix contre 5, d’interpréter un texte de la Constitution, selon lequel au Brésil une personne ne peut être emprisonnée qu’une fois terminés tous les appels possibles. Elle décide que finalement, ce n’est pas le cas, qu’après le jugement de la deuxième instance, une personne peut être emprisonnée, alors que les appels aux instances supérieures continuent encore.

Cette décision est importante pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui avec l’emprisonnement de Lula.

Ces deux décisions de la Cour suprême permettent au juge Moro de mettre en place une forme de chantage juridique, Il envoie en prison des personnes ayant une quelconque relation avec Lula, en leur promettant leur libération, s’ils acceptent de devenir délateurs. La presse laisse échapper que dans l’un des cas, la demande a été spécifique : « je vous laisse sortir si vous me présentez des accusations contre Lula ». Lorsque l´une de ces délatrices a dit que le Juge Moro lui avait demandé deux millions de réais pour permettre sa libération, elle a été rapidement oubliée par la presse.

Plus tard, le procès suit son cours, pendant que la population est harcelée par une campagne intense de diffamation de Lula et de Dilma. À chaque nouvel épisode du procès, alors qu’apparaît de plus en plus le manque de preuves, les élites sortent leurs casseroles pour les frapper dans les vérandas des appartements de luxe. La population plus pauvre a de plus en plus de difficultés à suivre les méandres juridiques. La classe moyenne fête la « fin de la corruption », alors que le gouvernement actuel, sous Temer, est probablement l’un des plus corrompus de l’histoire du Brésil.

Alors qu’un procès au Brésil dure des années à cause de la nonchalance du pouvoir judiciaire, celui de Lula sous le juge Moro est conclu en un temps record. Sans preuve, Moro condamne l’ex-président, toujours loin devant dans tous les sondages présidentiels, à neuf ans de prison. Une petite ironie envers le « nine fingers » ? C’est possible. Le juge qui ne met que des chemises noires avec cravates rouges, rappelant des moments sombres de l’histoire du monde, n´a plus aucun scrupule.

Un livre signé par plus de 200 juristes brésiliens est alors publié, sans aucune couverture médiatique. Les juristes y dénoncent l’inconsistance du jugement de Lula sur une affaire sans preuves concrètes. Les arguments du juge Moro sont si peu solides que lui-même admet ne pas avoir de preuves, mais la « conviction » de la culpabilité de Lula. Depuis, au Brésil, vous pouvez vous faire incarcérer lors d’une garde à vue suite à une simple « conviction » du juge. C’est ce que le pouvoir judiciaire entend faire, d’ailleurs, en poursuivant cinq présidents des plus grandes universités fédérales, les emmenant en prison lors d’opérations policières avec mitraillettes et camions blindés (alors que la loi prévoit une convocation amiable devant le juge) pour des affaires insensées, comme « des erreurs de factures à l’achat de machines photocopieuses ». L’objectif de tout cela ? Montrer à la population que les universités fédérales, objet d’une des actions les plus impressionnantes du gouvernement Lula qui avait créé une centaine de campus partout au Brésil, ne sont en fait qu’un antre de corruption de la « machine criminelle » du PT. L´un des recteurs, trop humilié par ces événements, s’est suicidé. Mais cela n’a semblé déranger personne, outre la communauté de gauche des réseaux sociaux.

Malgré tout cela, les avocats de Lula font appel à la deuxième instance,. Encore une fois, c’est une procédure qui dure normalement plus de deux ans. Pour Lula, elle ne dure que quelques mois. Ce jury conclut par un jugement éclair, avec des arguments identiques, alors que les votes devraient être sensés indépendants. Les juges confirment le verdict de la première instance, et augmentent la peine de Lula à douze ans et deux mois. Pourquoi cette précision ? Le « crime » non prouvé de l’appartement remontant à plus de dix ans, Lula aurait le droit de la purger en liberté. Les méandres du coup d’état sont pleins de petits détails.

Acte 3- Les militaires entrent dans le match

Lula peut donc être incarcéré. Mais ses avocats, invoquant que la Constitution a été changée de manière opportuniste, demandent une révision de cette décision. En même temps, ils demandent à la Cour suprême un Habeas Corpus pour que Lula ne soit pas emprisonné.

Les rites « normaux » de la Cour suggèrent, par les dates chronologiques des demandes, qu´elle juge tout d’abord l’inconstitutionnalité de la décision sur l’emprisonnement en deuxième instance, Cependant, Carmen Lucia, la présidente de la cour, sait que ce vote pourra défaire la décision antérieure, car un des juges annonce avoir changé de position, ce qui annulerait l’emprisonnement de Lula et la demande d´habeas Corpus. Elle inverse donc l’ordre, et décide de juger d’abord l’habeas corpus.

La veille du jugement final, le 4 avril, la mobilisation de la droite pour faire pression en faveur de l’emprisonnement est intense. Les casseroles retentissent sur les vérandas des riches bourgeois. Les médias convoquent à des manifestations contre Lula. Un géant de la communication du pays, l’entreprise SKY, autorise ses employés à participer aux manifestations sans perte de salaire.

Le même jour, un général à la retraite se fait menaçant : « Si la Cour suprême n’envoie pas Lula en prison, l’armée interviendra ». Quelques heures plus tard, le commandant de l’état-major sort de ces attributions constitutionnelles lui interdisant de se prononcer sur des questions politiques et écrit : « l’armée se solidarise avec les désirs de tous les citoyens « du bien » de condamner l’impunité, et se maintient attentive pour ses missions institutionnelles ». Le message ne peut être plus clair.

Certes, les commandants de l’armée de l’air émettent plus tard un communiqué plus rassurant, ce qui démontre que, même dans les armées, les avis sont partagés. Mais ce qui est retenu est le menace d’intervention. Ainsi, une des juges de la Cour suprême change d’opinion, ce qui donne contre Lula six votes contre cinq en faveur de l’emprisonnement. Le changement est tellement bizarre, au point où cette juge dit textuellement qu’elle a endossé un jugement anticonstitutionnel. Est-ce la peur des militaires ?

La Cour suprême annonce donc que Lula peut être emprisonné, une fois terminés tous les appels en deuxième instance », ce qui pourrait encore durer 15 jours, étant donné que des appels sont encore possibles et légalement déposables. Mais la justice, le droit de défense, la présomption d’innocence, sont des valeurs périmées au Brésil, en tout cas pour Lula, et sûrement pour les sympathisants du PT. En moins de 24 heures, encore une fois de manière illégale, Moro donne l’ordre d’emprisonnement.

Des milliers de militants encerclent maintenant le siège du syndicat des métallos de São Bernardo, berceau de la carrière politique de Lula. Accompagné de sénateurs et du peuple qui le soutient, Lula ne s´est pas présenté à la justice. Moro lui avait donné jusqu’à 17 heures, le 5 avril, pour se présenter à Curitiba pour être emprisonné. Une action d’humiliation. Moro rajoute : « en raison de la dignité du poste qu´il a occupé, j’ordonne que l´on ne le menotte pas ».

Encore une fois, Moro montre que sa persécution acharnée de Lula passe au-dessus, non seulement des lois et de la Constitution, ce qu’il peut faire grâce à la bienveillance de la Cour dont le rôle ne semble plus de de protéger la Constitution, mais aussi des risques de provoquer une partie imposante de la population. Celle qui, dans les sondages de la semaine dernière, met Lula chaque fois plus loin devant dans la course á la présidence. Tous les débouchés sont maintenant pensables, y compris les plus tragiques. Le Brésil n’a plus de démocratie, son gouvernement élu a été déchu par des manœuvres dignes des pires mafias. La volonté démocratique du peuple est violée par des décisions à chaque fois illégales. Les militaires sont aux aguets. La presse continue son action irresponsable. Le pays est divisé. Le monde n’est plus capable de suivre les subtilités de ce coup d’État ignoble.

Comme l’observe un jeune sur les réseaux sociaux, l’élite « fête » l’emprisonnement imminent de Lula. Comme les brésiliens sont blagueurs, plusieurs messages ironisent. On se moque de son niveau de scolarité, de son doigt en moins, des homosexuels qui « devront maintenant quitter le pays », de l’indigence de Dilma (une femme), des pauvres, des sans-terre, des Noirs, qui maintenant, seront « obligés de travailler au lieu de vivre aux dépens du gouvernement », sur la « mort de la gauche ». La corruption n’est jamais citée. C’est le portrait du Brésil qui émerge des décombres d’une démocratie ravagée.

João Whitaker (urbaniste et militant de gauche à Sao Paulo)

»» http://alter.quebec/++cs_INTERRO++p=1726
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https://www.legrandsoir.info/bresil-urgent-la-democratie-assassinee.html

Lula et le « crime » de la gauche

L’ex-président brésilien s’est vu refuser la demande d’habeas corpus préventif déposée par ses avocats.

Le « crime » de Lula, c’est d’être de gauche, dans un contexte où les forces de la droite internationale imposent leur hégémonie déstabilisatrice dans la région.

Son « crime », c’est d’avoir aidé à fonder, il y a 38 ans, le Parti des travailleurs (PT), une plateforme qui a donné la parole aux mouvements syndicaux et qui se bat pour leurs droits.

Le « crime » de Lula est d’avoir remporté les élections présidentielles de 2002 en tant que représentant du PT et d’être devenu le président ayant obtenu le plus de voix de l’histoire du Brésil. C’est d’avoir quitté son second mandat avec 80% d’approbation, offrant à son pays une croissance économique de 7,5% et un salaire minimum 54% plus élevé que celui de son premier gouvernement.

Le « crime » de cet ouvrier métallurgiste, c’est d’avoir sorti plus de 30 millions de Brésiliens de la pauvreté, d’avoir réduit le taux de chômage et placé son pays sur la carte des puissances émergentes.

Le « crime » de Lula, c’est d’avoir inspiré le plus grand pays d’Amérique latine et projeté une image d’ « d’ordre et de progrès », comme le veut la devise inscrite sur le drapeau national.

Le « crime » de Lula, c’est d’avoir stabilisé l’économie nationale et remboursé la totalité de la dette contractée par son pays auprès du Fonds monétaire international.

Le « crime » de Lula est d’avoir apporté son soutien à sa dauphine Dilma Rousseff, qui a poursuivi ses programmes de progrès au Brésil et qui, pour cette même raison, a également été victime d’une persécution qui a mis fin à son mandat.

Le « crime » de Lula, c’est son intention de se présenter aux élections présidentielles d’octobre. Et sa plus grave « faute », d’être en tête des sondages en tant que candidat dans un pays où le mécontentement populaire à l’égard des mesures néolibérales du président de facto Michel Temer ne cesse de croître.

Le « crime » de Lula, c’est d’être devenu le grand espoir de la résurgence du Brésil et de la relance des mouvements progressistes dans la région.

Le « crime » pour lequel Lula est jugé est le « crime » de la gauche ; celui pour lequel ils veulent aussi juger Dilma, Nicolas Maduro, Evo Morales, Cristina Fernandez, et tout autre leader qui refusera de baisser la tête et de suivre les ordres du Nord.

Gabriela Avila Gomez

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