Le capitalisme global dans les Caraïbes

Jeb Sprague-Silgado – 14/06/2018

 

 

 

 

 

 

 

Jadis les avant-postes de plantation d’esclaves du colonialisme européen, puis un domaine de l’impérialisme américain, les Caraïbes se sont engouffrées au cours de ces dernières décennies dans de nouvelles formes d’accumulation et de relations sociales alors que des capitalistes transnationaux du monde entier ont déferlé dans la région. Cet article rend compte de l’intégration des Caraïbes dans le nouveau système capitaliste global d’aujourd’hui en tant que produit du jeu de la dynamique de classes et des appareils institutionnels opérant au niveau local et au niveau global pendant les dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe siècle. L’émergence du capitalisme transnational globalisé a des conséquences extraordinaires pour les régions du monde, y compris le bassin des Caraïbes.

Le rôle et l’émergence d’une classe capitaliste transnationale, avec ses différentes fractions, s’observent dans toute la région. Les îles Caïmans sont désormais le siège choisi de plus de 40% des sociétés cotées à la bourse de Hong Kong. Richard Branson, fondateur du groupe transnational Virgin, possède une île de 30 hectares dans les îles Vierges britanniques, où il a accueilli le président Obama peu de temps après son départ du pouvoir. Aux Bahamas, la Walt Disney Corporation possède une île privée, « Castaway Cay », qu’utilise sa compagnie de croisières. Toujours aux Bahamas, l’Export-Import Bank de Chine a récemment accordé un prêt de 2,5 milliards de dollars pour développer la station balnéaire de Baha Mar. Ali Pascal Mahvi, un homme d’affaires d’origine iranienne, chef de la société suisse M Group Corporation, a contribué au développement de la station balnéaire de Sugar Beach à Sainte-Lucie. En Jamaïque, et dans de plus petites îles telles que Saint-Martin, des centres d’affaires chinois se sont formés, en même temps que d’importants investissements ont eu lieu. Pendant ce temps, à Cuba, des entreprises brésiliennes ont largement financé un énorme nouveau centre de fabrication et de transport de marchandises, géré par une entreprise singapourienne.i De nombreux capitalistes américains à orientation transnationale utilisent des stratégies de comptabilité pour « transférer » les profits vers Porto Rico (les filiales locales gèrent la production) pour éviter les taxes continentales. Et, peu après le tremblement de terre de 2010, Haïti a privatisé la plupart de sa compagnie de téléphone publique, la vendant à une société vietnamienne.

Il existe également un nombre croissant de capitalistes transnationaux originaires des Caraïbes. Par exemple, Trinité-et-Tobago abrite la famille Sabga, originaire de Syrie au début du XXe siècle. Gustavo A. Cisneros, un ressortissant vénézuélien dominicain d’origine cubaine, du groupe Cisneros, dont le siège est en Floride, a une fortune estimée à plus de 1 milliard de dollars. Avec des intérêts financiers partout à travers le globe, c’est un actionnaire important de médias et chaînes de divertissement en langue espagnole tels qu’Univision et Venevisión. Le plus riche homme d’affaires jamaïcain, Michael Lee-Chin, est un investisseur et un philanthrope qui a la double nationalité jamaïcaine et canadienne. Son patrimoine est estimé à 1,5 milliard de dollars. Il a été, entre autres, le président exécutif d’AIC Limited, un fonds commun de placement canadien, et le président de la National Commercial Bank de la Jamaïque depuis décembre 2014. Souvent décrite comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental (ainsi que le pays avec le plus d’inégalités), Haïti abrite également un nombre croissant de capitalistes transnationaux. Originaire d’Haïti mais résidant maintenant aux États-Unis, Dumas Siméus est un ancien PDG et fondateur de Siméus Foods International. Il a investi dans de nombreuses autres sociétés et a des puissants liens politiques, notamment au sein du Parti républicain en Floride.

L’accumulation capitaliste globale est synonyme de gains immenses pour les capitalistes transnationaux et de certains avantages pour la consommation de la classe moyenne. Pourtant, la majorité de la population de la région est confrontée à des conditions d’exploitation ou de marginalisation. Malgré un accès amélioré aux soins de santé et aux biens bon marché, la majorité des Caribéens font face à des crises de plus en plus graves. 6,3 millions sur les 10 millions de personnes en Haïti ne peuvent satisfaire leurs besoins basiques, et 2,5 millions ne peuvent satisfaire leurs besoins alimentaires, avec seulement 2% de la population consommant l’équivalent de 10 dollars par jour ou plus, selon les données de la Banque mondiale.ii Selon la Banque mondiale, un cinquième de la population jamaïcaine vit dans la pauvreté, mais la réalité structurelle est nettement plus marquée avec autant de personnes confrontées à un sous-emploi ou à de bas salaires ainsi qu’un manque d’infrastructures publiques et une augmentation du coût de la vie. Le taux de chômage peut atteindre entre 40 et 60% dans les quartiers à faible revenu de Kingston, tel que Tivoli Gardens.

 

 

 

 

 

 

 

Quartier de Tivoli Gardens à Kingston

Des processus internationaux aux processus transnationaux

À un carrefour mondial et historique, la région a traversé différentes phases du capitalisme : du mercantilisme au capitalisme transnational/global actuel, en passant par la formation nationale et au capitalisme monopoliste international, comme en ont discuté William I. Robinson et Roberto Regalado.iii Alors que les processus nationaux se déroulent à l’intérieur des frontières des états, les processus internationaux se produisent de part et d’autre des frontières. Les processus transnationaux, bien qu’ils se déroulent également à travers les frontières, se distinguent des processus internationaux par la façon dont les différents composants ou agents opèrent conjointement à travers les frontières. Cela crée une variété de phénomènes structurels, institutionnels et organisationnels qui relient fonctionnellement les régions et les nations à travers le globe.

Au lieu de percevoir le monde social comme des populations regroupées dans des états-nations centraux et périphériques, le centre et la périphérie peuvent également désigner des classes et des groupes sociaux dans un contexte transnational, comme d’autres, tels que Ankie Hoogvelt, Leslie Sklair et Hilbourne Watson, le suggèrent également. Cela nous aide à réfléchir à comment la polarisation sociale enracinée dans la transnationalisation croissante des relations matérielles se répercute sur les régions et les nations. Certains groupes du premier monde (tels que les strates à forte consommation et les ultra riches) existent maintenant aussi dans le tiers monde, et vice versa ; ils sont liés à de nouveaux réseaux transnationaux de production et de finance.

Depuis la fin du XXe siècle, les Caraïbes servent de laboratoire pour le capitalisme transnational et le consensus néolibéral de Washington, promulguant des politiques d’austérité parallèlement au développement du tourisme, aux exportations agricoles non traditionnelles et aux zones franches d’exportation (ZFE) qui servent de plates-formes pour intégrer les relations productives locales dans l’économie globale. Des périodes de stagnation économique, de tumulte politique et d’intervention renouvelée des États-Unis ont simultanément affecté la région, ainsi que des crises globales comme le changement climatique, la polarisation sociale et les crises de légitimité politique. Il en est de même de la suraccumulation capitaliste, avec des investissements risqués dans les crypto-monnaies et les marchés dérivés.

Au cours des quatre dernières décennies, avec l’émergence du capitalisme transnational et de la globalisation, parallèlement à l’augmentation des niveaux de production et de consommation, plus de la moitié des récifs coralliens des Caraïbes ont été perdus.iv Comme l’expliquent Ramón Bueno, Cornelia Herzfeld, Elizabeth A. Stanton et Frank Ackerman de l’Université Tufts : « Les deux douzaines de pays insulaires des Caraïbes et les 40 millions de personnes qui y vivent sont aux premières loges de la vulnérabilité au changement climatique. Les températures plus élevées, l’élévation du niveau de la mer et l’intensité accrue des ouragans menacent les vies, les biens et les moyens de subsistance dans les Caraïbes. » v L’intégration d’un nouveau capitalisme global dans la région a mis en relief cette turbulence, ce qui a conduit à d’importantes transformations sociales et de classes.

Quels sont certains des changements fondamentaux représentatifs de la montée de la globalisation capitaliste ? Au fur et à mesure que l’économie politique de la région est remodelée, nous voyons un certain nombre de dynamiques qui dépendent de formes transnationales d’accumulation, d’exploitation et d’intégration. Celles-ci comprennent l’émergence d’un système financier transnational, la formation de réseaux de production transnationaux et la flexibilisation et la précarisation du travail. Nous voyons également que les décideurs régionaux s’éloignent de la planification indicative du développement en vue d’objectifs nationaux vers une orientation transnationale et la promotion de la soi-disant « compétitivité globale ». Un autre facteur important est le développement de nouveaux réseaux de sous-traitance qui intègrent les entreprises dans des chaînes transnationales.

La finance globale et le régime de transferts d’argent

Les nouveaux flux financiers transfrontaliers font partie du processus de globalisation en cours depuis la fin du XXe siècle. Nous pouvons retracer l’origine de certaines parties de l’histoire de ce phénomène à la création de la SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications Network), fondée dans les années 1970, à l’interconnexion des marchés boursiers nationaux qui a débuté dans les années 1980 et à la croissance massive de l’investissement direct étranger (IDE) et des fusions et acquisitions transfrontalières des quatre dernières décennies. Les Caraïbes sont devenues le foyer de paradis fiscaux parmi les plus prospères de l’histoire du monde : en 2013, 92 milliards de dollars ont été investis dans les îles Vierges britanniques. Ce petit territoire a attiré plus d’IDE que toutes les autres nations du monde, à l’exception de la Chine, de la Russie et des États-Unis.vi Les IDE vers les pays en voie de développement des Caraïbes sont passés de 320 millions de dollars en 1970 à plus de 6 milliards de dollars en 2012, bien qu’ils aient connu des périodes de stagnation.

Les propriétaires locaux du secteur bancaire des Caraïbes sont devenus une partie intégrante du système financier global. Dans toute la région, les banques locales et les entreprises de transfert d’argent agissent en tant qu’agents pour les sociétés de transfert d’argent transnationales. En République dominicaine, Remesas Vimenca fonctionne comme un agent pour Western Union. Il existe également des agents locaux plus petits, comme Money Corps qui travaille en collaboration avec Money Gram, dont le siège social est aux États-Unis. En Haïti, Sogebank, l’une des plus grandes banques du pays (détenue en partie par quelques élites locales riches), opère sa chaine Sogexpress comme l’agent local de Western Union.

Western Union, avec son économie d’échelle, est parvenue à contrôler une part importante du marché officiel des transferts d’argent dans le monde. Selon les dossiers fiscaux de Western Union, la société est passée de moins de 400 millions de dollars en 1970 à près de 5,7 milliards de dollars en 2012. Western Union a commencé ses activités en Jamaïque en 1990 via un agent local, le Groupe Grace Kennedy, un partenariat représentant à présent environ 50% de l’ensemble du marché des transferts d’argent de l’île. Au fil du temps, d’autres opérateurs de transfert d’argent en Jamaïque lui ont emboîté le pas.

Les envois d’argent nous permettent de voir la manifestation concrète du capitalisme mondial dans de larges pans de la société. Par exemple, en République dominicaine en 1970, les transferts d’argent reçus s’élevaient à seulement 25 millions de dollars, alors qu’en 2013, ils étaient évalués à 4,4 milliards de dollars. En Jamaïque et en Haïti, au cours de la même période, les transferts d’argent reçus sont passés de montants insignifiants à 2,1 milliards de dollars et 1,8 milliard de dollars, respectivement. Dans de nombreuses communautés rurales et de nombreux centres urbains des Caraïbes, il est possible d’acheter le strict minimum uniquement grâce à l’argent envoyé de l’étranger. Des recherches récentes suggèrent que jusqu’à un ménage sur cinq en Haïti a reçu des transferts d’argent, chacune de ces familles recevant de l’argent recueillant annuellement en moyenne près de 2 000 $. Ainsi, ce sont des communautés souvent dépendantes de la diaspora. Pourtant, au fur et à mesure que les Caribéens s’intègrent dans les réseaux transnationaux de transferts d’argent, de nouvelles inégalités apparaissent parmi les membres de la communauté. Entre-temps, les politiciens de la région justifient le retrait de l’état de ses responsabilités sociales en affirmant que les envois d’argent constituent une sécurité suffisante pour les populations à faible revenu.

La finance globale plonge non seulement les entreprises régionales dans les flux de capitaux transnationaux, mais relie également les travailleurs de la classe ouvrière les uns aux autres à travers les frontières via ces réseaux d’envois d’argent. Les entreprises de transfert d’argent en ont énormément profité en facturant des frais pour les transferts d’argent transfrontaliers. En contrôlant les chaînes de distribution à travers lesquelles les revenus sont envoyés, les entreprises transnationales ont obtenu un moyen supplémentaire d’extraire de la valeur des personnes à faible revenu.

Production et privatisation

Depuis la fin des années 1990, les industries manufacturières et extractives sont intégrées dans des réseaux de production transnationaux. Cela a changé la nature même du fonctionnement du capitalisme dans les Caraïbes. La mise en place d’une série d’accords supranationaux, tels que l’Initiative du Bassin des Caraïbes (IBC), l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale (ALÉAC), divers forums de l’Union européenne et la communauté caribéenne (CARICOM), ainsi que des accords bilatéraux, ont contribué à faciliter ce processus en favorisant un climat plus propice aux grandes entreprises dans la région. C’est le cas, par exemple, de la libéralisation financière, en assouplissant et normalisant des réglementations et en créant de nouvelles infrastructures de la chaîne d’approvisionnement.

Cela s’est produit parallèlement à un changement qualitatif des relations productives, par exemple dans l’industrie minière. Au milieu du XXe siècle, des sociétés britanniques et américaines ont ouvert des mines industrielles modernes au Guyana et en Jamaïque, dont les intérêts étaient souvent étroitement liés aux « intérêts nationaux » de ces états-nations. En fait, la loi américaine sur la sécurité mutuelle (1951) et le programme Point IV (établi en 1949) ont ouvert la voie pour que les décisions concernant le traitement des matières premières, comme la bauxite, le pétrole brut et leurs dérivés, soient considérées comme des questions de « sécurité nationale ». Les initiatives du gouvernement américain ont facilité l’exploitation minière à grande échelle dans les Caraïbes par le biais de ses propres entreprises dans les années 1950 et 1960. Cependant, au cours des dernières décennies, nous avons assisté à un changement complet dans la composition des sociétés minières et dans les caractéristiques structurelles de l’industrie.vii Par exemple, la société transnationale UC Rusal, aujourd’hui le plus grand producteur d’aluminium au monde, a commencé, au cours des dernières années, à acquérir des mines jamaïcaines. La société, implantée dans le monde entier, a son siège à Moscou, mais elle a été incorporée dans les îles anglo-normandes et elle est liée à une foule d’investisseurs transnationaux du monde entier, comme les États-Unis, la Chine et le Qatar.

 

Haïti a accueilli le 29e Sommet de la Communauté de la Caraïbe (CARICOM), les 26 et 27 février 2018.

Des dynamiques similaires se sont développées dans presque tous les secteurs de l’économie régionale, y compris dans les télécommunications. Digicel, spécialisé dans les réseaux de téléphonie mobile, est très présent dans les Caraïbes et dans d’autres régions, comme l’Océanie et l’Amérique centrale. Fondé en 2001, Digicel a son siège social en Jamaïque mais est enregistré dans le paradis fiscal des Bermudes. Les investisseurs de Digicel comprennent un nombre croissant de sociétés allant de groupes de capital-investissement aux entreprises gouvernementales en passant par des sociétés. Un certain nombre d’investisseurs basés dans les Caraïbes ont également fourni des coûts de lancement pour de nouvelles opérations de Digicel dans la région, comme à la Barbade. En 2007, Digicel a vendu pour 1,4 milliard de dollars d’obligations à haut rendement. Même la Banque mondiale a investi dans les opérations de Digicel en Haïti, dont le propriétaire majoritaire est Denis O’Brien, un citoyen irlandais résidant à Malte. Après avoir débuté sa carrière dans le secteur des télécommunications durant la libéralisation de l’industrie en Irlande au début des années 1990, son entreprise se concentre désormais sur le marketing des services mobiles dans les petits pays du monde entier. Digicel s’est rapidement développé grâce à l’achat de contrats de licences mobiles par les gouvernements dans le cadre de la libéralisation de leurs secteurs de la communication.

Avant la globalisation, les économistes politiques auraient considéré les directeurs généraux de Digicel comme appartenant à la classe capitaliste irlandaise ou britannique. Mais sous le nouveau régime du capitalisme transnational, ces hommes d’affaires n’ont de plus en plus aucune raison impérieuse de développer leur pays d’origine européen, ni d’intérêt à leur rapatrier les profits. En fait, ils sont de plus en plus orientés vers l’accumulation transnationale. Les investisseurs cherchent à se libérer des contraintes nationales, un objectif partagé par de nombreux alliés politiques. Bien que les politiques publiques particulières ne profitent peut-être pas à tous les investisseurs transnationaux de la même manière, de nombreuses politiques étatiques sont venues explicitement faciliter le capital transnational au détriment d’un capital plus local ou national. Les décideurs des puissants appareils d’état sont d’une importance vitale pour ce processus, en particulier les États-Unis qui peuvent intervenir diplomatiquement, militairement, etc. Comme l’explique Grazia Ietto-Gillies, les capitalistes à orientation transnationale ayant des intérêts dans différents pays « utilisent leur position économique et leur influence pour renforcer leurs liens et leurs revendications… [avec] des pays spécifiques et exercer de l’influence pour obtenir un traitement spécial ».

Les sociétés transnationales du tourisme spécialisées dans les Caraïbes, qui jouissent d’un statut privilégié auprès des gouvernements de la région et du gouvernement des États-Unis, en sont un bon exemple. Les propriétaires et les principaux investisseurs du secteur des croisières sont parmi les plus riches du monde et représentent bien certaines des transformations en cours.viii La reconfiguration et la croissance d’une couche sociale globale avec un revenu disponible pour les loisirs a enrichi cette industrie. Aujourd’hui, la région est parsemée de stations touristiques massives et murées, et d’un nombre croissant de plages privatisées.

Les sociétés transnationales (STN) dans le secteur des bateaux de croisière sont devenues étroitement liées au système financier global et non plus aux secteurs bancaires plus enracinés dans le pays. Par exemple, la compagnie de croisière Carnival a fait son entrée en bourse en 1987, tandis que Royal Caribbean en a fait de même en 1993. Ayant mené leurs concurrents à la faillite ou les ayant acquis, Carnival et Royal Caribbean forment maintenant un oligopole qui exploite environ 70% des paquebots de croisière dans le monde. Le chiffre d’affaires de Carnival Cruise Lines de 1,3 milliard de dollars en 1990 a atteint près de 15,5 milliards de dollars en 2013. Micky Arison, l’ancien PDG de Carnival est l’une des 250 personnes les plus riches au monde, selon Forbes.

Il est important de noter que si l’accumulation de capital est souvent présentée de manière erronée comme un projet économique national, il est devenu de plus en plus évident au cours des dernières décennies que le capital n’est pas motivé par les objectifs d’un seul pays. Au contraire, il est axé sur l’enrichissement d’une poignée de particuliers et d’institutions privées, indépendamment de la nationalité. Vu sous cet angle, nous pouvons comprendre comment les processus transnationaux permettent au capital d’extraire une plus grande richesse de chaque coin du globe, avec toujours moins de responsabilité envers les populations locales.

La transformation du travail

Ces changements ont un impact profond sur la vie des classes populaires des Caraïbes. La montée des STN est liée à de nouveaux modèles de migration interrégionale, à la segmentation de la main-d’œuvre basée sur la race et le genre et à de nouvelles stratégies de discipline du travail. Dans l’industrie minière, les emplois ont diminué parallèlement à l’utilisation de nouvelles technologies éliminant le travail. Les dizaines de milliers de travailleurs qui travaillent toujours dans les mines de la région font face à de nouvelles conditions de travail flexibles et souvent précaires, dans lesquelles les entreprises utilisent de nouvelles technologies de surveillance et augmentent ou diminuent rapidement le nombre d’employés et les heures de travail, ce qui rend l’emploi moins prévisible et moins sécurisé.

En outre, la migration de la main-d’œuvre se produit désormais à des intervalles plus rapides et à des distances plus grandes. Par exemple, des mineurs expérimentés boliviens, péruviens et chiliens sont embauchés pour effectuer des travaux spécifiques et hautement qualifiés à court terme à la mine de Pueblo Viejo en République dominicaine, tandis que les entreprises recrutent des gens locaux principalement pour des tâches plus subalternes et des travaux de soutien. Nous voyons des dynamiques racialisées dans ces industries, où les gestionnaires sont majoritairement métis ou blancs, ou proviennent de pays du Nord Global.

Les sociétés transnationales des Caraïbes ont également fait appel à des stratégies anciennes et nouvelles pour empêcher la formation de syndicats parmi la main-d’œuvre globalisée. Par exemple, l’industrie des croisières repose sur divers moyens de contrôle social et de surveillance des travailleurs : les compagnies de croisières recrutent généralement des travailleurs de plusieurs pays, avec des langues et des origines différentes, ce qui mine la possibilité d’une action collective. Même lorsque les travailleurs dépassent les barrières linguistiques et culturelles pour travailler ensemble, les entreprises profitent de leur situation juridique et migratoire précaire en haute mer. Par exemple, une compagnie de croisière a résolu un conflit de travail en plaçant des stewards de cabine sud-coréens, jamaïcains et haïtiens qui tentaient de se syndiquer dans des bus au port de Miami, les renvoyant immédiatement dans leurs pays d’origine, selon des recherches de Ross Klein.ix

Beaucoup ont remarqué que les entreprises opérant dans les zones franches d’exportation (ZFE) exploitent souvent une main-d’œuvre composée principalement de jeunes femmes. Ces hiérarchies imposées par le genre sont reproduites et reconfigurées pour se conformer aux besoins du capitalisme transnational dans ces secteurs en plein essor, comme Carla Freeman l’explique dans son livre, High Tech and High Heels in the global economy: Women, Work, and Pink-Collar Identities in the Caribbean.x Entre-temps, sur les bateaux de croisière, il y a non seulement peu de femmes capitaines, mais les relations inégales entre les sexes imprègnent l’industrie de haut en bas. Les travailleuses sont généralement responsables du travail « de première ligne » d’interaction avec les passagers, ou du travail « en coulisses » du nettoyage des cabines,xi selon une étude de Christine Chin, publiée dans le International Feminist Journal of Politics en 2008. Le travail des femmes est également ségrégué selon des lignes nationales et racialisées. D’après Chin, alors qu’il est courant pour les employées originaires de l’Europe de l’Est d’accueillir et interagir avec les passagers, les travailleuses à faible revenu et non blanches originaires des Caraïbes et d’autres pays du Sud sont habituellement chargées des tâches fastidieuses qui ont un statut inférieur et qui donnent au bateau de croisière un air de propreté et de luxe.

Ces changements dans l’industrie se sont produits parallèlement à un changement dans le type de travail effectué en raison de la croissance explosive de la sous-traitance et du développement de réseaux d’affaires de grande envergure. De nouveaux réseaux de sous-traitants ont évolué comme moyen vital d’intégrer les entreprises locales et régionales dans les systèmes de capitaux transnationaux. Dans l’industrie minière, par exemple, les entreprises emploient tout un éventail de sous-traitants locaux, régionaux et globaux pour effectuer des tâches auparavant effectuées à l’interne. Des changements sont survenus jusqu’à la manière dont les travailleurs déjeunent, et de manière contradictoire : il y a plusieurs décennies, en République dominicaine, les travailleurs de la mine de Pueblo Viejo, pour la plupart des hommes, mangeaient des repas qu’ils apportaient de chez eux. Au lieu de cela, au cours des dernières années, le méga-sous-traitant SODEXO apporte sur place des ouvriers salariés, presque entièrement des femmes, pour préparer et distribuer des repas à tous les mineurs.

De même, au cours des dernières années, les sous-traitants sont devenus très actifs dans l’industrie des bateaux de croisière. Par exemple, dans de nombreux cas, ils gèrent des opérations qui sont moins rentables ou qui nécessitent une expertise, comme des boutiques, des casinos, des services de photographie et de spa, et paient des frais considérables aux compagnies de croisières pour avoir accès aux clients sur les bateaux. Les sociétés transnationales sont devenues très dépendantes des sous-traitants, dans des circonstances extrêmement avantageuses qui externalisent efficacement une grande partie des risques de poursuites et des conséquences de la gestion directe des employés. Les relations avec les sous-traitants des STN se produisent souvent dans ce contexte, comme dans les ports et les marchés privatisés et clôturés, construits expressément pour le tourisme de croisière.

Bon nombre de ces installations portuaires, comme à Falmouth, en Jamaïque, sont des simulacres de vraies villes derrière les gardes armés et les portails de sécurité. Alors qu’il y a 30 ans, au début de la globalisation, les touristes continuaient à faire leurs achats chez les marchands indépendants locaux, ils se dirigent maintenant vers la côte pour faire leurs achats dans les chaînes exploitées ou sous-traitées par les compagnies de croisières. La logique du capital transnational s’infiltre de plus en plus dans toutes les crevasses disponibles. Quand aucun bateau de croisière n’est en vue, ces zones deviennent des villes fantômes fermées, avec des restaurants et des magasins silencieux. Des sous-traitants locaux sont même venus défendre les intérêts de ces entreprises. Par exemple, les opérateurs d’excursions et de taxis se sont mobilisés pour aider les sociétés transnationales à faire pression sur les autorités locales. De cette manière, même certains travailleurs sont attirés dans la structure même du capital transnational, en intériorisant sa logique, à mesure qu’ils en deviennent dépendants.

L’état, la politique et le capital

L’élaboration de politiques de plusieurs tendances dans les Caraïbes a évolué, au cours des dernières décennies, vers une orientation transnationale. En effet, les élites de l’état sont de plus en plus dépendantes du capital transnational pour leur propre survie. Beaucoup ont facilité de nouveaux mécanismes pour promouvoir la confiance des investisseurs, répondre aux crises qui menacent la stabilité et la sécurité du marché, et établir un niveau d’uniformité de la politique macroéconomique à travers les frontières. Ce projet reste ouvert, incomplet et sujet aux crises.

L’état lui-même ne disparaît pas, contrairement à ce que prétendent certains observateurs, mais il se transforme plutôt de manière à s’adapter à cette ère de globalisation. Les politiciens et les représentants gouvernementaux caribéens ont besoin d’un accès au capital qui se trouve de plus en plus entre les mains de gens d’affaires transnationaux. Les acteurs politiques régionaux doivent simultanément continuer à apaiser l’opinion publique nationale. Cela conduit à un certain nombre de contradictions. Les dirigeants politiques sont constamment en train de jongler, car ils essaient de maintenir la légitimité politique nationale, tout en approfondissant des pratiques qui sont favorables au capital transnational. Même lorsque ces stratégies sont délétères pour les classes populaires et pour la nature, les dirigeants des états clament souvent la création d’emplois dans les nouveaux secteurs pour renforcer leur légitimité.

Les industries globales ont de puissants groupes de lobbying et moyens juridiques dans la région qui s’infiltrent dans l’état. Par exemple, les représentants de l’état, ainsi que les chambres de commerce nationales et les associations professionnelles qui cherchent des canaux moins lourds pour la production et le commerce, font largement la promotion des ZFE. Lorsque j’ai interviewé un responsable du ministère des Finances de la Jamaïque, il a expliqué qu’en plus de son travail au gouvernement, il travaillait avec un groupe d’entrepreneurs pour lancer une société de transfert d’argent en ligne qu’il espérait présenter aux investisseurs de la Silicon Valley. Les agents du gouvernement qui sont responsables de la privatisation des industries ont régulièrement été récompensés par des emplois lucratifs dans ces secteurs après avoir quitté leurs fonctions, c’est un schéma malsain.

Pourtant, ce ne sont pas que l’enrichissement personnel et les dons de campagne qui favorisent cette dynamique implacable. Les autorités ont également cherché à augmenter les recettes publiques en baisse en exploitant de nouveaux flux de capitaux transnationaux, avec des résultats mitigés. Certains pays, comme Saint-Kitts et la Dominique, ont recours à la vente de la citoyenneté, où de riches étrangers, souvent originaires de Chine ou du Moyen-Orient, peuvent obtenir un passeport leur permettant ainsi de voyager dans plus de cent pays, comme le fait remarquer Kevin Edmonds.xii De nombreux gouvernements ont également imposé de nouveaux frais et taxes sur les envois d’argent. De telles mesures sont très impopulaires, car beaucoup dépendent de ces envois d’argent, ils sont leurs moyens de subsistance. Par ailleurs, les gouvernements des Caraïbes n’ont pas réussi à tirer un grand profit des touristes sur les bateaux de croisière : les touristes de ces bateaux ne payent en moyenne que 15 dollars aux pays où leurs bateaux font escale.xiii Les responsables politiques des Caraïbes ont tenté mais n’ont pas réussi à tomber d’accord sur une taxe d’entrée commune dans les années 1990 et au début des années 2000, car les lobbyistes des compagnies de croisière ont vaincu cet effort en montant les gouvernements insulaires les uns contre les autres. La capture apparente de l’état par des intérêts obscurs a produit en même temps une crise de légitimité et un profond cynisme envers la politique des partis aux yeux de beaucoup dans la région.

Oppression et désastre

Quelles sont les implications plus larges de la convergence de tous ces processus ? Une grande partie de la population caribéenne est confrontée à la marginalisation structurelle et à l’exclusion du marché du travail, car de nouvelles stratégies policières ciblent ces personnes défavorisées et racialisées, regroupées dans des quartiers tels que le bidonville de Laventille à Port-d’Espagne à la Trinité, la Cité Soleil en Haïti, et Tivoli Gardens en Jamaïque, ou dans les villes frontalières dominicaines.xiv Ces populations sont donc obligées de rechercher de nouveaux moyens de survie. Leurs choix se rétrécissant, si les pauvres cherchent un emploi qui viole la loi, ils peuvent s’attendre au pire, à l’humiliation et à l’oppression. Le capital profite également de ces populations excédentaires, car leurs conditions de vie désespérées poussent les gens à accepter des salaires bas.

Des changements politiques ont accompagné ces changements économiques dans la région. Les blocs de pouvoir locaux, y compris les États-Unis, ont longtemps utilisé une variété de méthodes pour contenir les énergies révoltées des gens qui sont structurellement marginalisés. Le chauvinisme et les forces religieuses conservatrices deviennent un baume dans lequel certains groupes endossent la responsabilité de nombreuses contradictions qui existent dans la société, sans aucune critique claire sur la façon dont les forces du capitalisme façonnent ces réalités. Dans certains cas, les politiciens confrontés à des crises de légitimité ont profité de ces conditions en amplifiant la rhétorique nationaliste, allant même jusqu’à promouvoir des politiques « nationalistes » en contradiction apparente avec le capital transnational.

Pourtant, comme je l’ai dit ailleurs, la restructuration politico-économique d’aujourd’hui consolide globalement le pouvoir entre les mains d’une bourgeoisie transnationale. En même temps, de nombreuses formes de domination sont en train d’être remaniées : des tribunaux au rôle de l’intervention des États-Unis et d’autres appareils coercitifs, en passant par la police militarisée.xv Entretemps, la construction de l’hégémonie se renouvelle à travers l’idéologie, la production culturelle, les mécanismes des flux d’information et le rôle de la polyarchie sur les scènes politiques nationales, où les électeurs doivent choisir entre des élites concurrentes. Ce qu’Arundhati Roy qualifie d’« ONG-isation de la résistance », avec son impact pernicieux par le bas sur les mouvements qui manquent de ressources, est également pertinent.

Entre-temps, les élites transnationales et leurs alliés sont devenus experts dans l’exploitation des effets des grandes catastrophes qui ont plongé les sociétés et leurs systèmes politiques dans le désarroi. De la Nouvelle-Orléans aux petites îles du sud des Caraïbes, nous voyons comment de grands investisseurs ont cherché à racheter des biens immobiliers à la suite des ouragans, comme Naomi Klein l’a si bien démontré dans son travail.xvi La réaction indifférente et inhumaine du gouvernement américain à la dévastation causée par l’ouragan Maria à Porto Rico est certaine d’avoir de profondes conséquences sociales, économiques et politiques pour l’île et peut-être pour toute la région. Pendant ce temps, les principales composantes de la stratégie de développement post-séisme en Haïti se sont concentrées sur l’attraction d’investisseurs internationaux, alors que les États-Unis et la Banque mondiale facilitent les opérations de transformation des exportations, les nouveaux développements miniers et de nombreuses lois sur l’investissement remodelées de façon non démocratique. Selon les principaux décideurs et investisseurs, la solution aux urgences auxquelles la région est confrontée est d’approfondir davantage l’intégration dans l’économie capitaliste globale.

Résister et refondre l’économie politique des Caraïbes

Cependant, à travers le labyrinthe de cette restructuration capitaliste, il existe de nouveaux efforts de transcendance et résistance.xvii Les protestations syndicales et la syndicalisation populaire et syndicale se poursuivent dans la région, souvent au sein des ZFE et des communautés minières. Les mouvements étudiants et les campagnes anti-corruption ont pris de l’ampleur, repoussant ainsi les modèles politiques néolibéraux et oligarchiques persistants. Des manifestations de grande envergure ont également eu lieu contre la présence militaire américaine, notamment à Porto Rico, où des militants ont réussi, au cours des dernières décennies, à faire pression sur l’armée pour qu’elle mette un terme à de nombreuses activités, comme les entraînements et bombardements de la marine américaine à Vieques (comme l’explique Marie Cruz Soto dans ce numéro). En Haïti, la pression citoyenne augmente contre la reconstruction de l’appareil militaire brutal du pays. L’alliance d’état anti-néolibérale, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), a été un développement important du XXIe siècle. Mais au cours des dernières années, le projet dirigé par le Venezuela a souffert de ses propres contradictions internes, de la baisse des prix des produits de base et de l’intensification de l’agression des États-Unis et des élites. Le Cuba socialiste fait face à ses propres difficultés en cherchant à s’intégrer davantage dans l’économie globale, un cas particulier dans la région, alors que de nouvelles dynamiques économiques sociales et politiques déclenchent des transformations contradictoires.

Des courants politiques populaires et de gauche existent bien dans toute la région, ils font face à des défis considérables. Je suis d’avis que les classes ouvrières et populaires dans les Caraïbes et le monde entier doivent, tout en poursuivant les luttes locales et nationales, évoluer vers de nouvelles formes transnationales de syndicat et dans le sens de relations de coordination immédiates qui construisent et développent largement les anciens modèles de solidarité internationale. La lutte des forces subalternes dans un monde globalisé reste le défi continu de ce siècle.

Au cours des dernières décennies, non seulement les forces capitalistes étatiques et transnationales ont-elles recalibré et facilité de nouveaux réseaux d’accumulation, mais de nombreuses classes populaires ont été contraintes de participer à des chaînes de valeur transnationales. Nous ne pouvons séparer la dynamique qui enserre la région de la transition plus large du capitalisme international au capitalisme transnational. La nouvelle ère de globalisation est nouvelle à bien des égards, mais elle est également ancrée dans une pratique qui dure depuis au moins 500 ans.

Le docteur Jeb Sprague-Silgado enseigne à l’Université de Californie de Santa Barbara. Il est l’auteur de Globalizing the Caribbean: Political Economy, Social Change, and the Transnational Capitalist Class (Temple University Press, 2019) et Paramilitarism and the Assault on Democracy in Haiti (Monthly Review Press, 2012).

i RÉFÉRENCES

Mimi Whitefield (2017). “Mariel is Cuba’s big industrial gamble. Could U.S. companies be among investors?” Miami Herald.

ii The International Bank for Reconstruction and Development and The World Bank (2014) “Investing in people to fight poverty in Haiti.” Washington, D.C, USA. http://documents.worldbank.org/curated/en/222901468029372321/pdf/944300v….

iii William I. Robinson (2003). Transnational conflicts: Central America, social change, and globalization. London, UK: Verso; Roberto Regalado (2006). Latin America at the crossroads: Domination, crisis, popular movements, & political alternatives. Melbourne, Australia: Ocean Press.

iv Jessica Aldred (2014). “Caribbean coral reefs ‘will be lost within 20 years’ without protection,” The Guardian. Disponible en ligne à : https://www.theguardian.com/environment/2014/jul/02/caribbean-coral-reef….

Ramón Bueno, Cornelia Herzfeld, Elizabeth A. Stanton, and Frank Ackerman (2008). The Caribbean and Climate Change: The Costs of Inaction. Disponible en ligne à : http://ase.tufts.edu/gdae/Pubs/rp/Caribbean-full-Eng.pdf

vi Tom Miles (2014). “Top tax haven got more investment in 2013 than India and Brazil: U.N” Reuters. Disponible en ligne à : http://www.reuters.com/article/us-tax-havens-idUSBREA0R1KF20140128.

vii Jeb Sprague (2015). “From international to transnational mining: The industry’s shifting political economy and the Caribbean,» Caribbean studies, 43:1, pp. 71-110.

viii Jeb Sprague-Silgado (2017). “The Caribbean cruise ship business and the emergence of a transnational capitalist class,” Journal of world systems research, 23:1, pp. 93-125.

ix Ross Klein (2001/2002). “High seas, low pay: working on cruise ships,” OurTimes: Canada’s independent labour magazine.

x Carla Freeman (2000). High tech and high heels in the global economy: Women, work, and pink-collar identities in the Caribbean. Durham, NC, USA: Duke University Press.

xi Christine B. N. Chin (2008). “Labor flexibilization at sea.” International Feminist Journal of Politics 10(1):1-18.

xii Kevin Edmonds (2012). “Selling citizenship in the Caribbean” NACLA. https://nacla.org/blog/2012/12/21/selling-citizenship-caribbean.

xiii Ross Klein (2005). Cruise ship squeeze: The new pirates of the seven seas. Gabriola, BC, Canada: New Society Publishers.

xiv Voir par exemple : Dylan Kerrigan (2015). “Transnational anti-black racism and state violence in Trinidad.” Site d’anthropologie culturelle. https://culanth.org/fieldsights/692-transnational-antiblack-racism-and-state-violence-in-trinidad.

xv Jeb Sprague-Silgado (2018). “Global Capitalism, Haiti, and the Flexibilization of Paramilitarism,” Third World Quarterly. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/01436597.2017.1369026.

xvi Naomi Klein (2009). The shock doctrine: The rise of disaster capitalism. New York, NY, USA: Picador; Janise Elie. (2017) “’It feels like Dominica is finished’: life amid the ruins left by Hurricane Maria.” The Guardian. https://www.theguardian.com/global-development/2017/nov/01/it-feels-like….

xvii Hilbourne Watson, Eds. (2015). Globalization, sovereignty and citizenship in the Caribbean. Mona, Jamaica: The University of the West Indies Press.

https://www.alainet.org/es/node/193495

Assemblée Générale de FAL 33

Convocation-AG-2017-juin2018

Chers adhérent(e)s, ami(e)s de l’Amérique latine,

France Amérique Latine Comité Bordeaux-Gironde,  est  heureuse de vous annoncer que sa prochaine Assemblée Générale aura lieu le samedi 23 juin 2018 à 16h. Les documents officiels de l’AG seront distribués lors de l’AG.

Lieu : Salle municipale du Grand Parc – Place de l’Europe – BORDEAUX.

==>> Tramway ligne C arrêt Camille Godard puis correspondance bus 15 direction Les Aubiers, arrêt Place de l’Europe».

Déroulement de l’après-midi :

  • 16h : AG de Fal 33
  • Suivi d’un apéro dinatoire

Ordre du jour de l’AG :

–    Bilan moral et financier de l’association pour l’année 2017

  • Perspectives pour l’année 2018
  • Élection du Conseil d’Administration (CA) 2018

Vous êtes tou(te)s convié(e)s à vous joindre à nous pour partager ce moment important de la vie de notre association. N’hésitez pas à présenter votre candidature pour le CA et faites-nous en part le plus tôt possible. Du dynamisme du CA, dépend la vitalité de l’Association, tout le monde y est le bienvenu !

Si vous ne pouvez être présent lors de l’Assemblée Générale, vous pouvez nous faire parvenir une procuration. Toute personne peut assister à l’Assemblée Générale, mais pour participer au vote il faut être à jour de sa cotisation. Pour ceux qui le souhaitent, nous vous invitons à adhérer ou à renouveler votre adhésion : le bulletin d’adhésion ci-joint est à nous renvoyer par courrier ou à nous remettre le jour de l’Assemblée Générale.

Espérant vous retrouver nombreuses et nombreux à cette occasion,

L’Equipe de Fal33

 

 

 

 

 

 

Angel de la Calle – 35è Rencontres 2018                                                  Nouveau projet : accompagnement à l’éco tourisme à Cuba

 

 

 

« J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. » (BBC Monde)

Publié par Venezuela infos

Par Alicia Hernández, envoyée spéciale pour BBC Monde, Caracas.

1

Les femmes de la commune Rogelio Castillo Gamarra sont prêtes à voter pour Nicolás Maduro. Ce dimanche et pour toujours.

Malgré la crise, malgré les problèmes, Nicolás Maduro peut compter sur plusieurs millions de personnes prêtes à le réélire dimanche à la présidence du Venezuela. 

Bien qu’il existe un pourcentage élevé de rejet, un noyau dur d’environ 4-5 millions de votants reste fidèle au leader politique du chavisme, une option politique qui pourrait atteindre les 20 ans de gouvernement avec Nicolas Maduro. Ses partisans l’appuient soit par des convictions politiques, soit par leurs expériences personnelles, soit parce qu’il ne trouvent pas de meilleure alternative ou par loyauté envers Hugo Chávez.

Cela fait de Maduro le favori d’une élection sans ses principaux rivaux, qui sont emprisonnés ou inhabilités (pour l’organisation de violences meurtrières ou des cas de corruption, NdT), et où l’opposition appelle à ne pas voter parce qu’elle considère que le processus est frauduleux.

 

Dans la commune Rogelio Castillo Gamarra, qui se trouve à Petare, considéré comme le plus grand quartier populaire d’Amérique latine, à l’est de Caracas, les opinions divergent.

En entrant, sur un grand mur à gauche, un portrait peint de la guérilla disparue regarde une affiche de propagande avec Chavez et Maduro en face. À l’intérieur de la commune, des affiches des campagnes passées, avec les deux présidents, et des photos de Che Guevara, Fidel et Raúl Castro ou une afiche de Simón Bolívar.

2

La commune est responsable de la distribution des boîtes alimentaires vendues par le gouvernement à un prix subventionné.

Obilia Madrid est du comité exécutif de la commune, une forme autogérée d’organisation communautaire promue par Chávez. Sa chemise, avec un grand M tricolore, ne laisse pas de doute sur son choix : « Je vais voter pour Maduro, c’est l’héritage de Hugo Rafael Chávez Frías », dit-il.

« Par conviction »

La première fois qu’elle a voté, elle avait 26 ans, en 1998, quand Chávez a concouru pour la première fois. « Sous la ¨quatrième¨ (République – c’est ainsi que le chavisme appelle la période avant la victoire de Chávez), je n’avais jamais voté et je vais te dire : ¨je suis toujours là, debout, par conviction bien que je n’ai rien reçu, pas de maison, rien, mais c’est grâce à ce processus que nous (les pauvres) avons vu la réalité du pays.  »

Elle parle des missions, des programmes sociaux promus par le chavisme et y voit l’héritage, « ce que Chávez nous a laissé pour diriger notre destin« . « Et tout ça n’est pas pour acheter un vote, mais pensé en fonction des nécessités des gens », dit-elle, en rejetant ceux qui expliquent le soutien du chavisme par le favoritisme.

3

La figure d’Hugo Chávez est toujours très présente et favorise Nicolás Maduro.

Elle fait elle-même partie de l’une des missions, ¨Barrio Adentro¨, qui apporte des soins de santé primaires aux zones les plus pauvres du pays. Dans la commune, il y a plusieurs salles consacrées à cela, dont la principale, un cabinet dentaire.

« Lors de la catastrophe naturelle et du glissement de terrain de Vargas (1999) les médecins cubains sont venus ici pour nous aider et on a demandé des volontaires à Petare. Je suis infirmière auxiliaire et j’ai collaboré pour aider les gens. » A partir de ce moment, elle s’est liée au chavisme à travers le travail avec la communauté. « J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. »

La « guerre économique »

Elle reconnaît qu’avant il y avait de tout et que maintenant les médicaments ne sont pas disponibles. « La contrebande les revend. Le président a démantelé les hangars où ils avaient accaparé des médicaments. La guerre économique et sociale, est très forte. Maduro a fait tout ce qu’il pu, mais il y a beaucoup de sabotage interne ».

 

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On estime qu’il y a environ 5 millions d’électeurs du noyau dur du chavisme qui votent toujours pour Nicolás Maduro comme ils l’ont fait pour Hugo Chávez.

Obilia souscrit à l’argument avancé par le gouvernement Maduro pour expliquer l’hyperinflation et les pénuries. Dans cette communauté le travail social se fait avec les voisins et on distribue les boîtes des CLAP (comités locaux d’approvisionnement et de production), une sélection de produits alimentaires que le gouvernement vend à un prix subventionné.

Santiaga Aponte est en charge de l’organisation de la distribution des 22 740 caisses chaque fois qu’elles arrivent, avec une régularité -non constante- d’une fois par mois. Malgré la qualité médiocre de certains produits, ils apportent un soulagement face au prix élevé de la nourriture pratiqué par le secteur privé, qui affirme le faire en raison de l’hyperinflation.

Pour Aponte, il y a un avant et après la soi-disant révolution bolivarienne. « Nous n’étions pas pris en compte du tout. Nous étions ¨les pauvres¨. Aujourd’hui, nous avons une participation active à la société. Chavez nous a fait voir beaucoup de choses et nous a réveillés. Et je vais voter pour Maduro parce que nous voulons continuer la révolution à travers lui. »

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Dans une élection avantageuse et boycottée par une partie de l’opposition, Nicolás Maduro pourrait être réélu. Meeting du 17 mai, Caracas.

Interrogée sur les pénuries actuelles de nourriture et de médicaments, elle explique : « Maintenant, ce que nous avons est une guerre économique et l’empire (les Etats-Unis) ne nous laisse pas acheter, ne nous laisse pas importer des biens ou nous approvisionner ».

« Le combat est un mode de vie »

La commune est surtout portée par des femmes, mais plusieurs hommes participent aux activités quotidiennes.

Palmiro Vidal, 68 ans, leur apporte son soutien en tant que conseiller politique, volontairement. Il faisait partie des Forces Armées de Libération Nationale, la guérilla vénézuélienne, et a été emprisonné pendant plusieurs années. En plus d’être un révolutionnaire, c’est une encyclopédie ouverte qui peut discourir d’économie, de littérature ou de Queen, son groupe de rock préféré.

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L’anti-impérialisme est l’un des thèmes du gouvernement socialiste du Venezuela et de ses sympathisants.

« Le combat est un mode de vie. Et maintenant, après le 20 (mai), nous devons nous battre, parce que ce qui est à venir est une sacrée bataille. L’opposition n’existe plus en tant que telle, c’est le Département d’État des États-Unis qui veut prendre le contrôle. » « Il y a tout un mouvement mondial qui nous agresse. Je vote contre l’impérialisme américain et européen. Je vote contre la dollarisation« , dit-il.

José González se définit comme un muraliste, un artisan, un pêcheur et un agriculteur. Il fait partie du mouvement culturel de la commune. Son premier vote est également allé à Chávez en 1998. Il avait 23 ans. « Quelque chose m’a poussé à voter pour lui, je l’ai fait avec mon coeur, je l’ai senti avec la vérité et la révolution. » Aujourd’hui il va voter pour Maduro parce qu’il croit que c’est la seule alternative: « Il n’y a pas d’autre gouvernement ici qui puisse être à la hauteur« .

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Malgré le mécontentement de beaucoup, il y en a d’autres qui ne voient pas la crise comme une raison de changer de gouvernement.

Mais aussi pour quelque chose dans laquelle il croit fermement: « Pour maintenir l’éducation, pour qu’elle reste publique, la lutte est pour les plus pauvres« . Il nous confie qu’il connaît de nombreux révolutionnaires qui ne voteront pas dimanche ou qui voteront contre le gouvernement. Il reconnaît que son vote n’est pas un chèque en blanc. « Nous allons donner un vote de confiance. Si cela ne fonctionne pas, ça s’arrêtera là. Je suis plein d’espoir, mais si la situation ne s’améliore pas, les gens descendront dans les rues. Je vais voter pour Maduro parce qu’il a donné sa parole que ça ira mieux, et s’il sait ce que tenir sa parole signifie, il la tiendra.  »

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44149261

Traduction : Thierry Deronne

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Amérique Latine : Les élections en Colombie, au Mexique et au Venezuela définissent la géopolitique régionale

Nous assistons à un moment où existent de grandes possibilités de changement dans la réalité économique et politique des nations du monde et en particulier en Amérique Latine et dans les Caraïbes : des possibilités de nouveaux réalignements qui permettraient de poursuivre la construction d’un monde multipolaire et multi-centré. L’imposition des intérêts mondiaux de l’Empire à la tête des États-Unis et les réponses des puissances émergentes comme la Russie et la Chine indiquent que le monde est interconnecté et que les mouvements des uns et des autres ont un impact sur chaque région mais les décisions souveraines des nations indépendantes ont aussi une incidence sur la géopolitique.

L’ordre du jour de l’empire nord-américain a été traversé par la décision de faire et de développer des guerres dans plusieurs régions du globe en cherchent à rester la force militaire hégémonique dans le monde et à récupérer des positions politiques et économiques perdues à cause d’erreurs stratégiques et tactiques qui donnent la priorité à la guerre pour accélérer l’extractivisme et la diplomatie de la force, le gourdin, la chantage et les armes pour amoindrir la crise intérieure et la crise du capitalisme impérial. Dans notre région, son échec politique a été évident pour freiner le processus bolivarien qui en peu de temps, a pris profondément racine.

L’échec militaire du coup d’État d’avril 2002 au Venezuela dirigé par les États-Unis a amené à chercher d’autres façons d’affaiblir et de freiner le processus dirigé par Hugo Chávez en impliquant de nombreux pays de la région, en développant toutes les stratégies de guerre au Venezuela et dans les pays qui partagent les processus démocratiques. Ces mouvements ont plusieurs objectifs : d’abord, annihiler la Révolution Bolivarienne et son modèle politique. Deuxièmement, freiner l’avancée de la démocratie populaire dans les pays de la région. Troisièmement, détruire la nouvelle architecture de l’organisation géopolitique de la région et réimplanter l’OEA. Ils n’ont pu se concrétiser aucune de ces décisions. Mieux encore, ce qu’ils ont obtenu, ce sont de nouveaux revers er de nouvelles défaites, de l’échec militaire des bombardements récents en Syrie en passant par le retentissant échec politique et diplomatique du VIII° Sommet des Amériques et ce qui est pire, du récent sommet des présidents de Corée du Nord et du Sud qui a fini par rapprocher ces pays plus de la Russie et de la Chine que des États-Unis.

Dans la région, un mouvement démocratique a avancé, avec le Venezuela à sa tête, très connecté avec les mouvements sociaux et populaires. La conséquence en a été l’UNASUR, la CELAC, l’ALBA, mais ce mouvement n’a pas réussi à être monolithique, à se renforcer. Cela a permis aux Etats-Unis une lente récupération et une lente intervention en renforçant sa position en Colombie, en récupérant le Honduras (2009), le Paraguay (2012), l’Argentine (2015) et le Brésil (2016) et en organisant aujourd’hui au Nicaragua la contre-révolution e reportant ainsi ce que nous avions vu comme de sérieux indices de changement d’époque dans la région. Le mouvement démocratique des nations latino-américaines et caribéennes n’a pas réussi à renforcer le nouveau modèle politique et économique mais l’Amérique du Nord, avec tout son pouvoir qui s’affirme dans des stratégies de mort, n’a pas pu non plus renforcer ses objectifs, ce qui indique qu’il est possible de renverser l’attaque de l’Empire, néoconservatrice fasciste et de droite et de passer à une période d’offensive démocratique et populaire qui renforce la paix et la stabilité dans la région.

Les élections présidentielles au Venezuela et en Colombie sont la dernière grande bataille de l’Empire pour finir de renforcer la corrélation des forces en sa faveur et ainsi occuper toutes les positions dans la région. Cet assaut final s’achèvera avec les élections au Mexique. Les résultats des sondages sont favorables aux changements démocratiques et populaires, aux secteurs progressistes mais pour freiner cette avancée incontestable, l’Amérique du Nord et sa bourgeoisie de droite et d’extrême-droite ont déchainé, comme stratégie dans cette situation électorale, la guerre en Colombie et au Venezuela de la façon la plus insolente inhumaine en laissant voir son ordre du jour néocolonial de mort, de dépouillement et d’exclusion avec une campagne de stigmatisation, de terreur et de peur sous le regard complice de l’OEA et de l’ONU.

La flagrante violation des droits de l’homme en Colombie qui compte, en pleine campagne électoral, ce dernier trimestre, 56 assassinats, 140 personnes menacées et 2 500 déplacés indique que les dialogue de paix en Colombie n’ont eu qu’un seul but : désarmer, démobiliser et détruire l’insurrection et le mouvement social. Ces dialogues ont été inscrits dans la stratégie de guerre de l’Empire. Santos a planifié avec Uribe le plébiscite du NON et s’est également engagé, en compensation pour la victoire du NON, à ne pas présenter de candidat aux élections présidentielles pour le parti au Gouvernement pour se joindre au candidat d’Uribe qui, aujourd’hui, est Iván Duque, pour que celui-ci porte l’estocade finale aux accords de la Havane et clôture le processus avec l’insurrection de l’ELN. Comment expliquer qu’un Prix Nobel de la Paix, président de la République, avec un solide parti au Gouvernement, ne présente pas de candidat à la présidence qui reprenne, concrétise et poursuive son programme de gouvernement ?

Ce moment fort de notre histoire demande des hommes et des femmes engagés et audacieux qu, sans abandonner leurs postulats idéologiques et politiques, soient capables de s’unir pour freiner la scénario immédiat de mort et de désolation qui se déroulera non seulement en Colombie mais dans toute la région si un partisan d’Uribe devient président. Il faut être pragmatiques, faire un gros effort, renoncer à des préjugés et à des préférences naturelles pour des causes supérieures, la nation. Les résultats des sondages ne peuvent pas aider à prendre des décisions en ce moment clef pour le présent et l’avenir de notre pays et de notre région. Les statistiques ne sont pas contraires, elles sont anti-hégémoniques et anti-empire, elles disent que Nicolás Maduro est l’Alternative le 20 mai prochain au Venezuela (Premier assaut), que Gustavo Petro commence à monter pour le 27 mai en Colombie (Second Assaut) et López Obrador, le 1° juillet au Mexique (assaut final). C’est la voie pour concrétiser une nouvelle période de paix, de lutte contre al corruption et d’autodétermination des peuples qui contribuerait à renforcer un monde multipolaire et multi-centré qui garantisse une Amérique Latine humaine, en paix, prospère.

J’invite les émigrés colombiens au Venezuela et dans le monde à parier sur les changements démocratiques et populaires qui sont en germe et j’invite les immigrants du monde entier à se solidariser avec les changements au Mexique, en Colombie et au Venezuela. Notre condition d’immigrants, de réfugiés et d’exilés obéit à des politiques impérialistes néfastes et cela nous place d’un côté dans cette contradiction. Nous ne pouvons pas tourner le dos à ce moment clef. Permettre que l’Empire et ses alliés avancent dans la région, c’est accepter notre situation et la guerre totale en Colombie, l’invasion du Venezuela, l’aggravation de la crise humanitaire au Mexique, c’est nous refuser les possibilités de paix et de retour digne. Construisons un Front Large Démocratique et Populaire avec ceux et autour de ceux qui montent dans les statistiques, qui sont engagés envers la paix, la lutte contre la corruption, l’autodétermination des peuples et un monde multipolaire et multi-centré. Je n’insinue pas que nous sommes à la fin de l’histoire, de la lutte des classes et de l’idéologie (Fukuyama), NON, j’affirme qu’en ce moment, il faut garantir une alliance inter-classe, large, gagner, gagner, qui nous assure la stabilité, la possibilité de gouverner et de nouvelles conditions pour des processus d’accumulation et de construction d’alternatives. Assurons le triomphe, le présent est à nous !

Jesús Rafael Gamarra Luna est Porte-parole du Courant Bolivarien Guévariste

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Source en espagnol : http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/04/29/elecciones-en-colombi…

 http://bolivarinfos.over-blog.com/2018/04/amerique-latine-les-election…

Révolution Bolivarienne et lutte paysanne : les défis actuels

Le 9 avril dernier, le Président Nicolas Maduro a pris fermement position contre la criminalisation de la lutte paysanne et la vague d’expulsions dénoncées par les organisations de ce secteur. Il a ordonné de créer une commission spéciale au sein de l’Assemblée Nationale Constituante, afin d’enquêter sur les faits les plus récents et d’identifier les responsables ainsi que leurs complices à l’intérieur des institutions. Dans son discours, le Président a affirmé avec force « Cette Révolution n’est pas complice des propriétaires terriens! C’est la Révolution des paysans et des paysannes, de la Justice ». Le 28 avril Maduro a renforcé les aides économiques au secteur paysan et communard.

Pour ceux qui sont directement concernés, la question est de savoir qui est derrière la recrudescence actuelle du harcèlement contre le secteur paysan. Quelles devraient être les actions à entreprendre suite à la récente déclaration de Nicolas Maduro? Comment le soutien apporté par la Révolution aux organisations paysannes pourrait-il se concrétiser ?

maizal-09384Nicolas Maduro avec Angel Prado, un des leaders de la commune paysanne El Maizal, le 28 avril 2018.

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Les luttes paysannes, point cardinal de la Révolution

Depuis ses débuts, la Révolution Bolivarienne a fait sienne la lutte historique de la paysannerie pour la démocratisation des terres, des intrants et des ressources nécessaires à la production agricole. C’est écrit de façon explicite dans la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela de 1999, et  dans la Loi sur les Terres et le Développement Agricole, l’une des 49 lois approuvées par voie d’habilitation par le Président Hugo Chavez en 2001, afin d’inscrire les principes constitutionnels les plus urgents dans un cadre juridique et d’application concrète.

Selon un recensement réalisé en 1998, sur les presque 30 millions d’hectares de terres cultivables dénombrées, 24 millions environ (c’est-à-dire 60%) sont regroupées dans des latifundios dont les propriétaires ne représentent que 1% de la population. L’agriculture paysanne familiale et de petite et moyenne production constituent 75% des exploitations agricoles mais ne couvre qu’à peine 6% des terres cultivables.

La lutte contre le latifundium a immédiatement suscité de violentes réactions (1) de la part de l’oligarchie, selon laquelle elle serait « contraire à l’intérêt social ». Les puissants intérêts économiques de cette caste, liés à la concentration de la propriété des terres   -plutôt qu’à la production agricole vu son rendement limité- sont à l’origine de la violence et de la persécution envers les communautés paysannes protagonistes de la récupération des terres non cultivées au bénéfice de la souveraineté et de la sécurité alimentaire du pays. Tout au long de ces années de Révolution, il y a eu environ 300 assassinats de paysans commis par des sicaires, dont la plupart au cours des premières années d’application de la loi. Aujourd’hui, plus de 16 ans après, nous assistons à une recrudescence des attaques contre les paysans organisés. Menaces, expulsions violentes, judiciarisation et criminalisation de la lutte paysanne se répètent et se poursuivent selon un même scénario dans différents États du pays. La gravité de la situation a requis l’intervention du Président Maduro.

Pour mettre en évidence les différents facteurs en jeu, nous avons recueilli depuis Albar TV, l’analyse et les apports de la Plateforme de la Lutte Paysanne, qui intègre différentes commissions et coopératives paysannes et des petits producteurs de divers Etats du pays (2).

1) Adopter une politique agricole pertinente et cohérente.

A l’origine de la criminalisation de la lutte paysanne, il y a de puissants intérêts liés à la concentration de la propriété foncière. Pour s’imposer, ils agissent à différents niveaux et ils tirent actuellement profit d’une matrice d’opinion qui désigne le secteur paysan comme responsable des difficultés économiques que connait le pays. Cette matrice d’opinion prend pied jusque dans les institutions d’état.

Bien que dans la conjoncture économique actuelle, 70% des aliments consommés par les foyers vénézuéliens proviennent de l’agriculture paysanne familiale, on met la crise que nous traversons sur le dos des paysans et ce parti pris se renforce, parce qu’au sein même des différentes institutions on ne croit pas au modèle de production paysan. Ils se justifient en disant que l’Etat a donné des terres et accordé des crédits mais que le paysan « n’a jamais su produire », nous explique-t-on à la Plateforme.

« Ce qu’il faut reconnaître, c’est qu’en réalité l’Etat n’a pas mené de politiques judicieuses qui auraient pu contribuer au développement agricole. Car c’est un mensonge que d’affirmer que la plupart des terres sont aux mains des paysans : la plus grande partie d’entre elles, de même que la majeure partie des équipements et du capital disponible pendant la Révolution ont été aux mains de l’Etat, d’entreprises d’Etat qui appartenaient auparavant à la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAL) et qui se retrouvent aujourd’hui en partie dans la Corporation du Développement Agricole (DelAgro) et de l’entreprise agricole des Forces Armées Nationales Bolivariennes (AgroFANB) ».

Même si les grands projets de l’Etat issus de la Révolution ont eu des résultats remarquables dans le domaine de la production, la guerre économique de ces dernières années ont compromis ces efforts et montré leur fragilité, que ce soit par le fait d’être devenus l’objet de la contrebande et du détournement de denrées alimentaire, ou par les difficultés liées à l’entretien des machines et à la préservation technologique, ou encore par des erreurs de gestion, entre autres facteurs.

Le discours qui attribue la responsabilité de la crise à l’agriculture paysanne à des répercussions très graves : « car une telle logique amène à dire que les entrepreneurs, eux, savent produire, et par grandes quantités », et c’est pourquoi il faudrait établir des accords à cette fin. Mais il s’agit là d’une logique perverse, qui mène à la restauration du latifundium sous un discours prétendant que des entreprises privées pourraient s’allier à l’Etat pour « faire produire la campagne ». Ce qui signifierait déloger le petit producteur, le paysan,  comme on le constate avec les tentatives d’expulsion actuelles et serait une trahison au legs paysan laissé par Chavez, à tout ce qui a été réalisé et à tous les morts qui sont tombés au cours de ces années. Nous nous trouvons donc face à un grand danger, celui d’une politique restauratrice ».

Les pratiques de monoculture intensive propres aux grandes entreprises de l’agrobusiness sont illégales au Venezuela. C’est ce qu’établit la Loi Organique de Sécurité et de Souveraineté Alimentaire (2008) qui, tout au contraire, reconnait l’importance qu’a pour le pays le développement d’une agriculture durable. Dont les bases sont : l’agricuture paysanne, familiale et des petits producteurs, comme l’a défini l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (sigle anglais FAO), qui met en évidence l’importance cruciale de la petite production du fait qu’elle répond au triple défi de produire plus d’aliments, de créer plus d’emplois et de conserver les ressources naturelles.

A l’inverse, la mal nommée « révolution verte » de l’agrobusiness n’a non seulement pas atteint son objectif affiché (réduire la faim dans le monde), mais a démontré qu’elle avait des impacts négatifs considérables en épuisant la terre, en instaurant une dépendance au monopole des grandes corporations mondiales sur les instrants et en provoquant le déplacement de la population paysanne et son appauvrissement culturel.

« La production paysanne et la production familiale fournit 80 à 90% des aliments des pays d’Amérique du Sud. Ce que produisent les grandes surfaces de l’agro-industrie aux mains du capital étranger ou national ne sont que des « commodities ». Nous avons là deux points de vue antagonistes » prévient la Plateforme.

Sandra del Toro, communarde2) Garantir la sécurité juridique des récupérations.

Selon  des informations présentées par le Président Maduro, les terres reprises au latifundium ont atteint 6 millions d’hectares. Cependant, « il y a environ 6 000 cas de récupération pour lesquels la procédure juridique a commencé mais n’a jamais été achevée, « selon les indications de la Plateforme de la Lutte Paysanne.

Par exemple, dans le cas de la commune El Maïzal, dans l’État de Lara, « une récupération a eu lieu en 2008 (avec le Président Hugo Chavez en personne). Ce fut une opération spectaculaire, en présence même du propriétaire. Mais  cette récupération n’a jamais été finalisée par l’INTi devant les tribunaux. Le résultat a été qu’en 2013 le TSJ a ordonné de rendre ces terres à l’ancien propriétaire. Comme à ce moment-là avait lieu une rencontre extraordinaire des Communes, il y a eu toute une protestation au niveau national et le Président Nicolas Maduro a pris les devants et a annulé cette décision ».

Des milliers de cas de récupération ont été engagés sans jamais aboutir ou être clos  juridiquement, d’où leur précarité. N’étant pas fondés sur des actes juridiques définitifs, une décision du pouvoir judiciaire peut à tout moment les annuler. La responsabilité retombe, dans ces cas-là, sur l’INTi, qui effectue toutes les démarches légales concernant les récupérations. Nombre de récupérations font l’objet de plaintes de la part des prétendus propriétaires, mais l’INTi n’a jamais donné suite aux convocations des tribunaux. Il y a un risque de de perdre ainsi jusqu’à 90% des récupérations », affirment-ils.

Tout cela se traduit par une absence de sécurité juridique, y compris pour le secteur paysan  qui a reçu son outillage agricole. « Un processus de récupération dure au minimum de six mois à un an. Mais dans les faits, il peut prendre plus de cinq voire dix ans. Si cela est dû en bonne partie à l’inertie bureaucratique, il faut savoir aussi que des avocats de l’INTi perçoivent des pots de vin en contrepartie de leur inaction et que de cette façon, les délais légaux sont dépassés et on aboutit à une péremption administrative. Bien entendu, à l’expiration de la procédure, tout document fourni est invalidé, que ce soit une carte foncière ou une adjudication ».

En effet, au Sud du Lac nous avons un cas de 300 hectares récupérés dans lequel le tribunal des affaires agricoles a reçu une plainte lui demandant d’annuler la carte foncière qui avait été octroyée à la communauté paysanne l’année dernière. Si le tribunal invalide la carte foncière, les paysannes et les paysans seront mis dehors. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Dans le scénario d’un changement de gouvernement, ils n’auraient même pas besoin de dire « nous allons annuler les récupérations », il suffira simplement d’activer  ces cas de péremption judiciaire, c’est-à-dire qui n’ont pas été menés à terme et les terres seront rendues aux latifundistes.

3) Rechercher et sanctionner les responsables et les complices du harcèlement et des expulsions.

Suite à l’appel du Président Maduro, le Vice-Ministre des Terres et président de l’INTi, Luis Soltedo, est intervenu ce mardi au siège régional de cette institution dans l’Etat de Mérida après l’affaire, qui a fait beaucoup de bruit, de l’expulsion de l’exploitation La Magdalena, dans la localité d’Obispo Ramos Lora. C’est là que le 16 mars dernier, 32 personnes de la communauté paysanne, accusées d’effraction bien qu’elles aient été en possession d’une autorisation de l’INTi pour récupérer ces terres non cultivées, ont été arrêtées.

Soltedo a destitué 17 fonctionnaires rattachés au Bureau Régional  des Terres de l’État de Mérida suspectés d’avoir commis des actes de corruption et a désigné un nouveau directeur. Mais nous ignorons toujours si outre le fait d’avoir été destitués, ils seront poursuivis en justice et si les destitutions sont en rapport avec les harcèlements  envers les organisations paysannes ou avec le sabotage des procédures administration des récupérations. Dans cette même localité, a été dénoncée la complicité des fonctionnaires de l’INTi avec les propriétaires terriens dans le but de faire obstacle à la procédure de récupération de 400 hectares de terres non cultivées du Fundo el Carmen engagée par deux conseils paysans.

Les enquêtes devront être complètes. « Sur le plan judiciaire, la Défenseure publique devra enquêter  sur des procureurs et des juges qui font preuve de partialité envers les propriétaires fonciers et qui prêtent main forte aux expulsions et à l’emprisonnement des paysannes et paysans », affirme-ton à la Plateforme en évoquant l’existence d’un réseau de corruption.

De son côté, le Procureur Général de la République, Tarek William Saab, qui livre une grande bataille contre la corruption depuis qu’il assume sa charge (août de l’année dernière), a déclaré que le Ministère Public affrontera les propriétaires terriens au moyen de la Loi et qu’il assurera la défense des droits humains des paysannes et des paysans victimes de ces tentatives de restauration du latifundium. Une enquête sur les autorités régionales et municipales est nécessaire « parce que leurs services de police ont été utilisés dans les expulsions ». C’est le cas, par exemple, pour Hato Las Mercedes de la municipalité de Pedraza (Etat de Barinas) où environ 450 familles, qui sont venues travailler ces terres dès 2011 avec l’autorisation de l’INTi, ont été victimes d’une expulsion brutale le 7 mars 2017. Dans un autre contexte, nous avons aussi le cas de la commune Minas de Buria, située dans le massif de Nirgua (Etat de Yaracuy) où 277 petits exploitants agricoles sont poursuivis en justice et se trouvent sous la menace d’une expulsion des terres sur lesquelles ils vivent depuis 50 ans, sous l’accusation d’occupation illégale bien qu’ils soient en possession d’une carte foncière de l’INTi. La commune a dénoncé à plusieurs reprises que derrière tout cela oeuvrent en réalité les intérêts de l’exploitation sablière et minière de la région.

« Il faut aussi enquêter à l’intérieur du secteur militaire, car les Forces Armées Bolivariennes ont également été utilisées pour prêter main-forte aux expulsions des communautés paysannes. » Comme exemple, on cite le cas de Hato Gavilan – La Chaqueta (Etat de Barinas) où depuis le 17 avril dernier ,les paysannes et les paysans  qui avaient été expulsés de force de leurs terres, ont pu revenir au bout de 80 jours environ. Au moment de l’expulsion, ils venaient de passer dix mois à  produire des aliments sur ce latifundio. « Ce Hato est protégé par la GNB. Que fait là la GNB ? Sans doute existe-t-il des intérêts pour l’appropriation politique ou militaire de ces terres.  On n’en parle pas, mais il faut enquêter, il ne peut y avoir d’impunité ».

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4) Combattre le paramilitarisme et ses bailleurs de fonds.

« Dans beaucoup d’États, les propriétaires terriens ont de nouveau recours à des paramilitaires et à des sicaires pour harceler et menacer la communauté paysanne et lui faire quitter les terres qu’elle travaille », dénonce la Plateforme de la Lutte Paysanne. « C’est une méthode qui a été utilisée durant les cinq premières années de la mise en application de Loi sur les Terres ;   c’est pendant ces années qu’ont eu lieu la plupart des assassinats de paysans » qui, rappelons-le, ont dépassé les 300.

Quelques jours avant le discours du Président Maduro sur les expulsions, des bandes armées au service des propriétaires terriens venaient d’attaquer le Conseil paysan Guasimal – Los Caribes, dans la communauté de Las Bateitas de la municipalité de Papelon, État de Portuguesa. « Au cours de cette attaque, ils ont incendié une maison, brûlé un tracteur, détruit les plantations des paysans qui avaient passé huit ans à occuper et cultiver ces terres ».

Le Conseil paysan Guasimal – Los Caribes est présent sur un latifundio de 24 000 hectares, nommé Hato Garzon et signalé comme terres non cultivées à l’INTi. Depuis huit ans,  80 familles lui donnent vie en produisant du maïs, des fèves, des haricots, de la banane plantain et de la yuca, en plus de faire de l’élevage de bétail  à double fonction (viande et lait). Durant toute cette période, ils ont reçu des menaces de la part de groupes armés au service de Ali Torrealba, qui prétend être le propriétaire de ces terres non cultivées », nous dit-on.

Combattre le paramilitarisme et ses bailleurs de fonds ainsi que les propriétaires terriens représente donc une tâche urgente pour l’Etat Vénézuélien. « Il doit y avoir une réaction de la part des forces de sécurité, mais aussi au niveau politique et juridique contre les propriétaires terriens qui  financent et  protègent les sicaires et les paramilitaires. Il faut rappeler aussi que beaucoup de propriétaires terriens sont impliqués dans les garimbas et restent impunis ».

Prenons pour exemple le cas de Julio « Cesar Ronco » Garcia à Socopo (Etat de Barinas) qui a mis à la disposition de groupes violents une tractopelle pour attaquer et démolir des édifices publics. Cet individu a, de plus, viré à coups de fusil des paysannes et des paysans de Hato El Diamante – Cajarito, terres appartenant à la Nation qu’ils se sont appropriés par favoritisme selon les dénonciations de fonctionnaires de l’INTi lui-même.

« L’impunité est un facteur qui contribue à la poursuite de pratiques paramilitaires de la part des latifundistes et de l’utilisation de sicaires pour harceler, menacer,  expulser et assassiner les paysans. L’Etat a une dette historique envers le mouvement paysan, et doit rendre justice aux centaines de paysans assassinés par les tueurs à gages. Une assistance a été apportée à 20 ou 30 familles, mais on ne leur a pas encore fait justice ».

5) Renforcer la production paysanne.

Comme nous l’avons déjà dit, c’est la production paysanne qui nourrit pour l’essentiel les Vénézuéliennes et les Vénézuéliens actuellement. Cependant, « la plupart des politiques d’intrants sont destinées aux grands groupements de producteurs. A ce jour, il n’existe pas de politique appropriée concernant les financements et les intrants au bénéfice de la production des petits exploitants agricoles et des paysans pauvres.

Il faudrait avant tout contrôler les coûts des intrants agricoles et  garantir leur fourniture aux producteurs ». La question des intrants agricoles est centrale pour la production, et leur prix a flambé. L’urée par exemple, un intrant que l’on fabrique au Venezuela, est passé de 60 000 à 500 000 bolivars. C’est un coup dur porté au petit producteur et à la production nationale ».

« L’Institut National de la Santé Agricole Intégrale (INSAI) compte environ 12 laboratoires de production d’intrants au niveau national. Tous les laboratoires sont à l’arrêt, par conséquent celui qui veut produire de manière agro-écologique ne dispose pas d’intrants », nous dit-on.

« Nous sommes déjà mi-avril, le cycle des semailles va bientôt commencer et nous n’avons pas d’intrants. A moins que l’Etat ou des secteurs du Gouvernement ne veuille donner la priorité et ne préfèrent travailler avec les grands groupements de producteurs et non pas avec les petits, qui sont pourtant ceux qui produisent réellement. Que vont devenir les familles de ces derniers, et qu’adviendra-t-il de la souveraineté et de la sécurité alimentaire du Venezuela? »

Dans le contexte actuel de la guerre économique, il est primordial de renforcer la production. « Et pour ce faire, on a besoin d’une sécurité juridique, d’un financement approprié et d’un accès aux intrants pour les petits producteurs. La priorité doit être donnée à l’accès aux équipements et à la viabilité agricole ».

Une autre question importante est celle de la sécurité de la production face aux vols de récoltes, de machines et d’intrants qui se généralisent. « Il semble qu’une part de la guerre menée contre la Révolution consiste à détruire la production limitée qui existe dans nos campagnes et qui a permis d’atténuer les conséquences de la guerre économique. Ce que nous mangeons, la yuca, la banane plantain, les fèves, les haricots, le maïs, la patate douce, le riz, ce sont les paysannes et les paysans qui le produisent. Mais si on te vole ta motopompe, tu ne peux plus arroser. Si on te vole un transformateur, un tracteur…cela met fin à la production et la guerre économique s’aggrave ».

Notes :

1) C’est ce qu’a rappelé le Commandant Chavez lui-même : »Savez-vous ce qu’ont fait les représentants de l’oligarchie terrienne quand la loi a été approuvée et est parue dans la Gazette Officielle? Ils ont organisé un évènement public et ont déchiré le texte de Loi lors d’une cérémonie, publiquement, devant le pays entier. Un journaliste vénézuélien a dit qu’un propriétaire terrien qui déchire la Loi sur les Terres peut être comparé à un narcotrafiquant qui déchire la Loi Antidrogue. (Discours fait au Forum Social Mondial de Porto Alegre, le 26 juin 2003).

2) La Plateforme de la Lutte Paysanne comprend plusieurs Conseils et Coopératives paysannes, ainsi que des petits producteurs et productrices des États de Aragua, Guarico, Cojedes, Barinas, Portuguesa, Mérida, Tachira, Trujillo, Lara, Yaracuy, Carabobo, Vargas et Zulia.

Source : Alba TV/2018 

Traduction : Frédérique Buhl

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« Ils confondent votes et arme de destruction massive ! »

Entretien exclusif avec Tibisay Lucena, présidente du Conseil national électoral (CNE) vénézuélien.

Par Maurice Lemoine  |  27 avril 2018

Propos recueillis à Tunis par Maurice Lemoine.

Présidente du Conseil national électoral (CNE) vénézuélien, Tibisay Lucena avait prévu de réaliser une tournée internationale dans divers pays européens – avec son passage obligé par Bruxelles –, puis africains, pour y exposer la nature des « garanties » offertes par le système électoral aux Vénézuéliens en général et à l’opposition en particulier, dans la perspective de l’élection présidentielle du 20 mai prochain. Pour sa partie européenne, cette tournée n‘a pas eu lieu. Ce changement de programme est dû au président américain Donald Trump, comparé par l’ex-patron du FBI James Comey à un « chef mafieux » [1], et au « clan » qui lui obéit au doigt à l’œil : les dirigeants des pays de l’Union européenne, en commençant par le locataire de l’Elysée Emmanuel Macron. C’est donc à Tunis que nous avons rencontré Tibisay Lucena, pour y connaître son point de vue sur une situation que nous résumerons ici succinctement afin de contextualiser ses propos.

Depuis début janvier 2016, le Tribunal suprême de justice (TSJ) a déclaré l’Assemblée nationale (AN), contrôlée par l’opposition, en « desacato » (situation d’outrage) pour avoir fait prêter serment à trois députés qui auraient été élus frauduleusement. Cette situation a eu pour effet d’écarter l’Assemblée du jeu institutionnel et d’entretenir une tension d’autant plus vive entre les différents pouvoirs de l’Etat (exécutif, législatif et judiciaire) que cette assemblée avait publiquement annoncé son intention de « sortir » le président légitime Nicolás Maduro du pouvoir (théoriquement en six mois).

D’avril à juillet 2017, une vague de violence insurrectionnelle promue par la coalition rassemblée au sein de la Table d’unité démocratique (MUD) a provoqué la mort de cent vingt-cinq personnes et fait plus de mille blessés (opposants, non opposants et membres des forces de l’ordre). Durant toute cette période particulièrement dramatique, les principaux dirigeants de la MUD – Henrique Capriles (battu à la présidentielle de 2013 par Maduro) et Julio Borges pour Primero Justicia (PJ), Leopoldo López (condamné pour « incitation à la violence » en 2014 et assigné à résidence) ainsi que Freddy Guevara pour Voluntad Popular (VP), Henry Ramos Allup au nom d’Action démocratique (AD), l’ex-maire de Caracas Antonio Ledezma (Alianza Bravo Pueblo ; ABP), María Corina Machado (Soy Venezuela), etc. –, appuyés par Washington, n’ont cessé de réclamer des « élections anticipées ».

Le 1er mai 2017, pour tenter de sortir de cette crise, le président Maduro a appelé tous les Vénézuéliens à élire une Assemblée nationale constituante (ANC). Plutôt que d’y présenter des candidats, dont nombre auraient été élus, l’opposition a décidé de la boycotter. C’est donc, le 30 juillet, avec 8,1 millions de voix pour 19,5 millions d’inscrits, soit 41,5 % de l’électorat, que les 545 constituants, chavistes ou proches du chavisme, ont été élus. Ce scrutin a été marqué par de multiples actes de violence, les ultras ayant décidé de l’empêcher par tous les moyens. Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient. Pour garantir le droit de chacun à s’exprimer, le CNE dut transférer certains bureaux de vote dans des lieux où pouvait être assurée leur sécurité. On déplora néanmoins quinze morts au terme de cette journée.

Pour contestée qu’elle soit, cette consultation et l’installation de l’ANC a ramené le calme et a permis – curieuse dictature ! – l’organisation de deux autres de ces scrutins tant réclamés. Le 15 octobre, du fait d’un effondrement de la droite dû à l’incohérence de ses dirigeants, le chavisme a remporté dix-huit des vingt-trois gouvernorats en jeu. Le gouverneur d’opposition élu dans l’Etat de Zulia ayant refusé de prêter serment devant l’ANC, il a été destitué et, au terme d’une nouvelle élection, le chavisme l’a emporté.

Lors des municipales du 10 décembre, pour lesquelles, cette fois, trois des principales formations de la MUD – Voluntad Popular, Acción Democrática et Primero Justicia – appelèrent au boycott, sans parvenir à faire l’unanimité, près de cinq milles candidats de soixante-douze formations politiques, en majorité locales et d’opposition, se sont présentés. Bénéficiant de cette atomisation de la droite et de l’extrême droite, des maires chavistes ont été élus dans 305 des 355 « municipos » du pays (47,32 % de participation). Ce qui, en même temps, signifie que des opposants ont également été proclamés vainqueurs par le CNE.

En parallèle à tous ces événements, de septembre 2017 à février 2018, le thème de l’élection présidentielle a été au cœur du dialogue entrepris par gouvernement et opposition en République dominicaine, sous les auspices du président de ce pays Danilo Medina, et avec comme principal médiateur l’ex-chef du gouvernement espagnol Luis Rodríguez Zapatero. Le 6 février, les deux parties se sont accordés sur un texte dont on pouvait attendre une sortie de crise espérée par la majorité des Vénézuéliens. Alors que la cérémonie protocolaire était prête, l’opposition, en la personne de Julio Borges, refusa finalement de signer, sous la pression de Washington et Bogotá. Dans une lettre rendue publique le 11 février, le médiateur Zapatero exprima sa « surprise  », façon subtile d’éviter le mot « indignation ». Pourtant nuancée, cette prise de position lui valut de se faire « assassiner » par les médias, en particulier espagnols, emmenés par le quotidien El País, totalement acquis au renversement de Maduro.

La MUD en tant que telle a explosé et s’est de plus vu interdire la participation à l’élection présidentielle, certains des partis composant la coalition n’ayant pas respecté la loi électorale. Ce qu’elle conteste énergiquement. Comme lors des municipales de 2017, les trois plus importantes formations de la droite – Voluntad Popular, Acción Democrática et Primero Justicia – appellent au boycott du scrutin. Ce qui ne signifie pas que l’opposition en sera absente, loin de là.

Outre le président sortant, quatre candidats se présentent. Si (et malgré tout le respect qu’on leur doit) on peut considérer que le pasteur évangélique Javier Bertucci (Movimiento Esperanza para el Cambio), le chef d’entreprise Luis Alejandro Ratti (candidat indépendant) et l’ingénieur Reinaldo Quijada (Unidad Política Popular 89 ; UPP89) sont des acteurs de second rang, il n’en va pas de même s’agissant du principal adversaire de Maduro, Henri Falcón.

Souvent présenté à dessein comme un « chaviste dissident » – c’est-à-dire un « sous-marin » du pouvoir –, cet ancien militaire a effectivement été élu à l’Assemblée constituante de 1999 puis à la mairie de Barquisimeto en 2000 dans l’orbite de Hugo Chávez et de son Mouvement pour la Ve République (MVR), transformé ultérieurement en Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). Toutefois, devenu gouverneur de l’Etat de Lara, il a rompu avec le chavisme en 2012 en fondant son parti Avanzada progresista (Avancée progressiste ; AP) avant de basculer définitivement et sans équivoque en devenant chef de campagne du candidat de la MUD à l’élection présidentielle de 2013, Henrique Capriles Radonski. Outre AP, deux partis traditionnels l’appuient dans la perspective du 20 mai : le Mouvement pour le socialisme (MAS) [2] et le parti social-chrétien Copei. Il ne s’agit donc pas d’un candidat au rabais [3].

A la phase de stupéfaction douloureuse qui a suivi la période de violence de 2017, Maduro n’étant pas « tombé » !, a succédé l’exaspération des alliés et commanditaires étrangers de l’opposition. L’échec de cette dernière et son effondrement politique les a contraints à monter ouvertement en première ligne. Dès le 25 août, le gouvernement des Etats-Unis a ajouté aux sanctions individuelles déjà prises contre de hauts fonctionnaires – dont Tibisay Lucena, pour avoir organisé l’élection de l’ANC – de nouvelles mesures visant à restreindre l’accès de Caracas aux capitaux étrangers, dont il a un crucial besoin.

Dans sa tentative de déstabilisation de la « révolution bolivarienne », Washington peut compter sur la complicité active de ses vassaux néo-libéraux réunis au sein de l’informel Groupe de Lima – Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Guyana, Honduras, Mexique, Panamá, Paraguay, Pérou et Sainte-Lucie – et de l’ineffable secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro.

D’ores et déjà, un certain nombre de ces pays, dont la Colombie de Juan Manuel Santos, où sont chaque jour assassinés des dirigeants de mouvements sociaux, ont précisé qu’ils ne reconnaîtront pas le résultat de l’élection du 20 mai.

Dans son souci de se montrer plus servile que les plus serviles, le Panamá a su faire preuve d’une créativité flamboyante : le 29 mars, son ministère de l’économie et des finances a publié une liste de cinquante-cinq Vénézuéliens, parmi lesquels le président Maduro, le procureur général Tarek William Saab et, bien sûr, Tibisay Lucena, considérés « à haut risque » en matière de « blanchiment de capitaux, financement du terrorisme et financement de la prolifération d’armes de destruction massive ». L’ex-animateur de télé-réalité Donald Trump a immédiatement félicité le gouvernement du président Juan Carlos Varela et a incité « d’autres pays, dans l’hémisphère, à imiter les mesures du Panamá  ».

Toujours à la pointe de la démocratie, l’Union européenne a elle aussi annoncé qu’elle ne reconnaîtra pas les résultats de la prochaine élection. Le 22 janvier, elle a formalisé sa liste de « sanctionnés », y incluant, entre autres, le ministre de l’Intérieur Néstor Reverol (responsable de la répression) et Tibisay Lucena (pour avoir organisé des élections) ! Le 8 février, par 480 voix « pour » (dont les sociaux-démocrates), 51 « contre » et 70 « abstentions », elle a élargi ses sanctions, y incluant, cette fois le président Maduro.

A Paris, la prestigieuse ville lumière, l’Elysée a brillé de mille feux pour recevoir, début avril, une délégation de l’« opposition unie » (sic !) vénézuélienne composée d’Antonio Ledezma, Julio Borges et Carlos Vecchio, et prendre note de leurs projets : « Avec les dictatures, on ne dialogue pas et on ne participe pas aux élections ». Très favorablement impressionné par la hauteur du propos, leur hôte Emmanuel Macron a précisé que « la France se tient prête, aux côtés de ses partenaires européens, à adopter de nouvelles mesures si les autorités vénézuéliennes ne permettent pas la tenue d’élections démocratiques ».

La visite de Tibisay Lucena aurait bien entendu permis de prendre connaissance des garanties offertes par le gouvernement vénézuélien, mais, l’Elysée ne recevant que de hauts défenseurs des droits humains – Donald Trump (14 juillet 2017), l’égyptien Abdel Fattah al Sissi, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le turc Recep Tayyip Erdogan, etc. –, la présidente du CNE y est, comme dans l’ensemble de l’Union européenne, considérée « persona non grata » (ce qu’elle a appris par la presse, n’ayant jamais été officiellement notifiée).

Pour la petite histoire – « histoire sordide » serait une expression plus appropriée –, lorsqu’elle a appris l’impossibilité d’effectuer cette tournée en Europe pour y rencontrer intellectuels, journalistes, ONG et membres de la classe politique, Tibisay Lucena a décidé de se rendre en Suisse pour que les mêmes puissent éventuellement venir l’écouter et l’interroger. Par la même occasion, elle comptait organiser à Genève une réunion avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. De façon quasi-immédiate, la Confédération helvétique, annonçant suivre l’UE en imposant des « sanctions au Venezuela », lui a interdit l’entrée de son territoire. Suite « à cette mesure insolite », a-t-elle expliqué, il a été décidé de maintenir la tournée en Afrique, en commençant par la Tunisie.

C’est ainsi que le 16 avril, à Carthage, à proximité de Tunis, elle a pu exposer ses arguments en présence de plusieurs ambassadeurs et, entre autres, de Hamma Hammami, leader du Front populaire tunisien (gauche laïque). Elle a également été accueillie à bras ouverts par la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, prix Nobel de la paix 2015 pour son succès dans la mission qui a abouti à la tenue des élections présidentielles et législatives ainsi qu’à la ratification de la nouvelle Constitution en 2014.

Considérant odieuse la « loi du silence » imposée au Venezuela par les puissances « impériales » et leurs alliés, et au nom du « droit à l’information » des citoyens, nous en avons profité pour l’interviewer.

ML – Dans quelles conditions va se dérouler l’élection présidentielle du 20 mai ?

TL – « C’est la vingt-troisième élection que nous organisons. Mais c’est un scrutin très particulier, organisé sous de féroces attaques de différentes natures – économique, financière, médiatique, politiques – contre la tenue du processus électoral lui-même, les autorités et l’institution qui doit les organiser. Cette élection, à laquelle tous les Vénézuéliens étaient appelés à participer, serait soi-disant illégale parce que convoquée par l’Assemblée nationale constituante. Pendant les quatre mois de violence de 2017, l’opposition a réclamé au CNE des élections anticipées. Curieusement, depuis que l’ANC nous a demandé de les organiser, ils prétendent que ce serait inconstitutionnel ! »

Mais l’élection de cette ANC a elle-même été jugée illégale par l’opposition et les pays qui la soutiennent.

« L’élection de l’ANC s’est faite dans des conditions légitimes et parfaitement constitutionnelles. Ceux qui prétendent le contraire ne connaissent pas, ou font semblant de ne pas connaître la Constitution. Son article 348 établit la procédure et indique explicitement que, parmi les entités autorisées à convoquer une ANC, figure le président de la République [4]. Une polémique a éclaté sur le fait qu’il aurait fallu consulter le peuple par référendum pour approuver ou désapprouver sa convocation et, sur la base de cet argument, elle a été prétendue “illégitime”. Toutefois, l’unique organismes de l’Etat qui peut interpréter la Constitution, c’est le Tribunal suprême de justice, lequel a établi la constitutionnalité de cette convocation. Par ailleurs, le « Journal des débats » – un document officiel dans lequel sont consignées les délibérations qui ont eu lieu, au sein de l’ANC de l’époque, pour élaborer la Constitution de 1999 – rend compte d’une discussion sur le fait de savoir s’il est nécessaire d’organiser un tel référendum avant la convocation d’une nouvelle ANC : après un débat qui se déroule sur deux jours, la réponse est “non”. Il s’agit-là d’un document public que tout un chacun peut consulter. »

Pour être la présidente de l’organisme qui a organisé ce scrutin, vous êtes néanmoins sanctionnée par les Etats-Unis, le Canada et l’Union européenne, sans parler de la Suisse et du Panamá…

« C’est une grosse pression. Les élections au Venezuela sont toujours très agitées, mouvementées, mais, au niveau national, la situation demeure gérable. Le problème c’est quand des nations étrangères tentent d’intervenir dans le processus électoral. Les sanctions sont une intimidation, une manœuvre destinée à disqualifier l’organe électoral, le système électoral et, au bout du compte, les résultats de l’élection. »

Ces sanctions ont-elles des conséquences pratiques pour le CNE ?

« Oui, car certains de nos fournisseurs ont des relations, aux Etats-Unis, avec des banques américaines ou même internationales. Le simple fait d’être lié commercialement avec un organisme d’Etat vénézuélien les expose à ce que leurs comptes soient fermés. C’est arrivé à deux d’entre eux, dont l’un nous vendait une chose aussi simple que des toners [5] : leurs comptes bancaires ont été fermés. »

Dans un tel contexte, vous sentez-vous personnellement ou collectivement menacés ?

« A titre personnel, pour l’instant, je ne reçois pas de menaces, mais, en 2016, une vague de violences s’est déchainée contre les autorités électorales, contre moi, contre mes collègues assesseures. Nous avons été exposées à la raillerie publique ; des tweet de certains leaders nous ont stigmatisé de façon menaçante, nous ont insulté. Ça ne nous a pas empêché de remplir notre mission. En 2017, avec l’Assemblée nationale constituante, cela a été différent. Après quatre mois de manifestations, c’est une élection que des forces antidémocratiques et les diatribes médiatiques ont prétendu empêcher. Durant les dix jours précédant le scrutin du 30 juillet, une violence féroce s’est déchaînée contre le CNE et ses employés. Une centaine d’entre eux ont été attaqués, menacés de mort, frappés, séquestrés dans certains cas, pour les empêcher d’installer les machines de vote. Certains ont été intimidés à leur domicile, leur porte étant signalée d’un X tracé à la peinture. D’autres ont vu leur voiture personnelle incendiée. Des bombes incendiaires ont été lancées dans des bureaux de vote, plus de deux cents machines ont été détruites, plusieurs de nos sièges régionaux ont été attaqués. Mais, ce qui a été réellement impressionnant, c’est la manière dont ces fonctionnaires électoraux ont résisté à l’intimidation et ont exposé leur vie pour que les gens puissent voter. »

Trois jours après l’élection de l’ANC, Antonio Mugica, le directeur de l’entreprise Smartmatic, qui fournit les machines à voter électroniques et l’assistance technique, a affirmé depuis Londres que les résultats avaient été manipulés et que la différence entre le chiffre annoncé par le CNE et celui donné par le système était d’au moins un million d’électeurs. De son côté, l’agence de presse britannique Reuters, citant des documents internes du CNE, rapporta que seulement 3 720 465 personnes avaient voté à 17h30 et qu’il était donc improbable, le scrutin se terminant à 19 heures, que le nombre de voix ait doublé, pour atteindre le chiffre de 8 089 320, pendant ce court laps de temps.

« Ils ont sorti leurs communiqués sur la base d’une fiction. Il y a en effet fiction quand ils affirment deux choses fondamentales : qu’ils ont les chiffres de participation et qu’ils sont différents de ce que dit le CNE. Smartmatic, l’entreprise qui fournit des services et un support technique au CNE, n’a pas accès à la base de données. De plus, elle a participé à tous les audits préalables, qui comprennent la certification du logiciel de la machine et du système de totalisation. D’autre part, nous n’avons pas mis en place, dans les centres électoraux, un système d’information donnant la participation au cours de la journée. Ce qui veut dire qu’il n’existait aucun chiffre de cette participation, ni à 15h30, ni à 17h30, ni à 20 heures. On n’a annoncé les chiffres que quand on a eu la transmission des votes, au terme du scrutin. Et cette transmission est scientifiquement vérifiable car on a effectué un audit, le jour suivant, qui démontre clairement à quelle heure elle a débuté. A 17h30, on commençait à voter dans des « municipios » de l’Etat de Mérida qui n’avaient pas pu le faire jusque-là à cause des violences organisées par l’opposition. Il n’y avait ni transmission de chiffres à ce moment, ni chiffres de participation. »

Au terme des élections municipales de décembre 2017, des dénonciations ont fait état de ce que, à la sortie de certains bureaux de vote, les « Carnets de la patrie » [6] des électeurs étaient demandés et scannés par des militants du PSUV.

« Ça ne viole en rien le secret du vote. Celui-ci est secret et l’unique document autorisé pour voter est la carte d’identité. Ni photocopie, ni passeport, ni Carnet de la patrie ne permettent de le faire. Les machines électroniques garantissent le secret. Il n’y a pas moyen, par exemple, d’associer l’empreinte digitale avec le vote. Tout est blindé et garanti. Maintenant, toutes les organisations politiques, d’opposition ou de la majorité, ont, à l’extérieur, à deux cents mètres des centres électoraux, un stand, point d’assistance destiné à leurs assesseurs, électeurs et militants. Nous [le CNE], on garantit qu’ils ne soient pas à proximité immédiate. Quelques-uns tentent de ne pas respecter la loi et on les en empêche, c’est un peu comme un jeu du chat et de la souris. Mais ça concerne tous les partis. Ces stands sont également des points de contrôle de leurs militants, et les mécanismes qu’ils utilisent sont variés. Mais on ne peut pas prétendre, de quelque manière que ce soit, que cela a une influence sur le vote. C’est comme une pensée magique : tu présentes ton Carnet de la patrie à la sortie et on va savoir pour qui tu as voté ! C’est impossible. On cherche à tromper les gens. »

Comme on l’en accuse, le CNE a-t-il inhabilité les partis d’opposition pour favoriser le pouvoir ?

« Lorsqu’un parti ne se présente pas à une élection, il doit se revalider devant le CNE en vertu de la loi de 1964, appliquée antérieurement en plusieurs circonstances, et qui a été complétée et élargie, il y a deux ans, par le Tribunal suprême de justice. Pour ce faire, il lui faut obtenir les signatures de 0,5 % du registre électoral dans au moins douze Etats sur vingt-quatre, c’est-à-dire la moitié. Dans un Etat comme Amazonas, très peu peuplé, cela peut représenter 500 signatures, dans d’autres 1200, à Caracas 8000, dans le Zulia un peu plus. L’an dernier, après l’élection de l’Assemblée nationale constituante, qu’ils ont boycotté, certains se sont soumis à cette procédure, mais, comme ils n’ont pas participé au dernier scrutin [les municipales du 10 décembre 2017], ils doivent à nouveau se soumettre à cette nécessité. Voluntad Popular a choisi de s’y refuser, donc demeure légalement exclu pour un an. Si ses dirigeants ne font absolument rien, au terme d’une année le parti n’existera plus juridiquement. Action démocratique, en revanche, s’est re-légitimée. Primero Justicia n’a, à ce jour, pas obtenu le nombre requis de signatures. »

Dans le cadre du dialogue organisé en République dominicaine entre le pouvoir et l’opposition, les conditions d’une éventuelle élection présidentielle ont-elles été évoquées ?

« Sous les auspices du président dominicain Danilo Medina, opposition et gouvernement ont négocié pendant des mois pour élaborer un document appelé “l’Accord de République dominicaine”. Dans ce texte, six points concernaient le thème des élections. Au moment de signer, ces partis politiques d’opposition se sont retirés [le 6 février 2018]. Néanmoins, le président Maduro a ratifié cet accord. Il y a eu alors une discussion avec un autre secteur de l’opposition et le candidat Henri Falcón ainsi que les forces politiques qui l’accompagnent se sont entendus avec le gouvernement et ont signé avec le CNE ce qu’on appelle “l’Accord de Caracas”. A la demande de Falcón, de nouvelles requêtes ont été prises en compte, s’ajoutant à ce qui avait été négocié en République dominicaine. Et le CNE respecte rigoureusement ce qui a été accordé. »

Cela signifie-t-il que Falcón ne participait pas au dialogue en République dominicaine ?

« Au début, il y a participé, mais, je ne sais pour quelle raison, l’opposition l’a exclu au bout d’un certain temps. N’étaient plus présents à la table que Primero Justicia, Un Nuevo Tiempo, Action démocratique [7]. C’est quand ils se sont retirés que Falcón a repris le dialogue avec le gouvernement. »

Le 2 avril, à Caita, dans l’Etat de Vargas, la caravane du candidat de Falcón a été attaquée. Le 12 avril, sans en mentionner la provenance, il a dénoncé avoir reçu des pressions et des menaces en raison de sa participation à l’élection…

« Henri Falcón a effectivement déclaré qu’il y a eu des problèmes dans le cadre de sa campagne. L’Exécutif lui a répondu et a ordonné d’enquêter avec diligence pour appréhender les personnes qui se sont livrées à des actes de violence. De son côté, le CNE organise pour tous les candidats des réunions de coordination avec la sécurité de l’Etat pour que leur campagne se déroule en toute sécurité. » [Suite aux incidents du 2 avril, dix-sept suspects ont été arrêtés].

Quelle réflexion vous inspire cette interdiction d’expliquer votre position en Europe ?

« Au Venezuela, on vit intensément la démocratie et je me demande quels sont ces gouvernements qui aujourd’hui me sanctionnent, qui sanctionnent nos autorités électorales, et qui par ailleurs ont mené quatre pays à la destruction [Afghanistan, Irak, Libye, Syrie] en moins de vingt-cinq ans, au nom de la démocratie et de la liberté. Ils imposent des sanctions et font pression sur des pays et des peuples au nom des droits humains. Néanmoins, face à d’autres parties du monde, où sont massivement violés ces droits humains, ils ne posent aucune question. Ils ne se préoccupent que des droits de l’Homme au Venezuela, où ils sont garantis. Nous, les autorités électorales, ils nous ont sanctionné pour blanchiment de capital, terrorisme et vente d’armes de destruction massive ! Alors, je dis : gouvernements insensés que ceux qui nous sanctionnent pour ça et qui confondent les actes de dignité et de souveraineté avec des actes de terrorisme ! Gouvernements insensés qui, en nous sanctionnant en tant qu’autorité électorale, confondent l’émission de votes avec l’émission d’armes de destruction massive ! »

Le 19 avril, au siège du CNE, l’audit du software des machines à voter a été mené à bien en présence des représentants des partis soutenant un candidat à la présidentielle ou participant à l’élection des Conseils législatifs d’EtatsAvanzada Progresista (AP), Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV), Movimiento al Socialismo (MAS), Unidad Política Popular 89 (UPP89), Organización Renovadora Auténtica (ORA), Movimiento Electoral del Pueblo (MEP), Partido Comunista de Venezuela (PCV), Movimiento Ecológico de Venezuela (Movev), Comité de Organización Política Electoral Independiente (Copei), Patria Para Todos (PPT) – et de l’ex-magistrat du Conseil national équatorien Alfredo Arévalo, membre du Conseil des experts électoraux d’Amérique latine (Ceela). Tous ont validé cet audit retransmis en direct sur Internet (www.cne.gob.ve).

Campagne de haine 2016 contre le Conseil national électoral

Nous présentons des captures d’écran notamment issues de tweet de Henrique Capriles.





Notes

[1]  Mensonges et vérités, une loyauté à toute épreuve, Flammarion, Paris, 2018.

[2] Authentiquement de gauche dans les années 1970 et 1980, le MAS s’est fracturé après l’élection de Hugo Chávez en 1998. Le mot « socialisme » figurant dans l’acronyme de ce parti passé dans l’opposition ne doit pas tromper ; il a autant de valeur que le « socialiste » du PS de François Hollande, Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis.

[3] Le même jour que la présidentielle auront lieu les élections des Conseils législatifs d’Etats. En matière de participation à ces scrutins, il existe dix-neuf organisations politiques nationales, dont dix-sept ont des candidats.

[4] Article 348 – L’initiative de la convocation de l’Assemblée Nationale Constituante pourra être prise par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres, l’Assemblée Nationale avec l’accord des deux tiers de ses membres, les Conseils Municipaux réunis en conseil municipal avec l’accord de deux tiers de leurs membres ou de 15 % des électeurs inscrits sur les listes électorales.

[5] Encre pulvérulente utilisée en particulier dans les photocopieurs.

[6] Ce nouveau document d’identité créé le 20 janvier 2017 permet de connaître le statut socio-économique des citoyens et favorise l’accès des familles nécessiteuses à l’aide sociale. Fin décembre 2017, 16,5 millions de Vénézuéliens en disposaient. L’opposition voit dans ce document un « mécanisme de contrôle » de la population.

[7] Et, jusqu’au 27 janvier 2018, Voluntad Popular (VP).

http://www.medelu.org/Ils-confondent-votes-et-arme-de

Venezuela : Les propositions des candidats aux élections

L’économie sera l’axe central des propositions des candidats.

5 candidats seront en lice pour la présidence du Venezuela aux élections du 20 mai.

Le 22 avril a débuté la campagne électorale qui durera jusqu’au 17 mai minuit, selon le calendrier établi par le Conseil National Electoral (CNE).

Nicolás Maduro Moros

Le candidat du Front Large de la Patrie a déclaré que l’une de ses propositions principales est d’organiser une révolution économique pour vaincre le blocus financier international.

Il a souvent affirmé que le Venezuela affronte une guerre économique mise en place principalement par les Etats-Unis (USA) et des groupes vénézuéliens d’opposition qui soutiennent les intérêts impérialistes.

Face à cette situation, Maduro se propose de défendre le Bolívar en tant que monnaie du pays et de renforcer la monnaie virtuelle Petro, soutenue par les richesses naturelles du pays, pour obtenir la souveraineté financière.

Comme proposition de Gouvernement pour renforcer la Révolution Bolivarienne, la candidat à sa réélection considère comme prioritaire d’élargie le système d’éducation publique et d’arriver à 5 000 000 de logements remis grâce au programme Grande Mission Logement qui a remis cette année 2 000 000 de logements.

Il veut aussi renforcer le Carnet de la Patrie grâce auquel l’Etat gère des programmes d’assistance sociale pour protéger le peuple de la guerre économique.

Henri Falcón

Le candidat d’Avancée Progressiste soutenu par le Mouvement vers le Socialisme (MAS) et le Comité d’Organisation Politique Électoral Indépendant (COPEI) a parmi ses principales propositions la dollarisation de l’économie vénézuélienne.

Plusieurs analystes ont soutenu que dollariser l’économe implique la subordination au système financier des États-Unis. Par exemple, Asdrúval Oliveros, de l’entreprise Ecoanalítica, soutient que « les États-Unis pourraient adopter une politique monétaire qui ne soit pas dans l’intérêt du Venezuela, » selon le média Mission Vérité.

« Au Venezuela, le principe de base des libertés économiques a été rompu et il faut lever les contrôles du change, il faut professionnaliser Petróleos de Venezuela (PDVSA)”, a déclaré Henri Falcón lors d’un meeting de campagne.

Javier Bertucci

Le candidat d’Espoir de Changement veut restructurer le système d’éducation et moderniser le système de santé.

Il veut aussi « accepter l’aide internationale face à cette crise des aliments et des médicaments. » A ce sujet, les dirigeants révolutionnaires ont dénoncé le fait que le « canal humanitaire » est un mécanisme destiné à mettre à genoux le peuple vénézuélien.

L’expert indépendant de l’Organisation des Nations Unies (ONU), Alfred de Zayas, a affirmé qu’au Venezuela, il n’y a pas de crise humanitaire et que ceux qui tiennent ce discours ce qu’ils veulent réellement, c’est en finir avec la Révolution Bolivarienne.

Lors d’une conférence de presse donnée dans l’état de Carabobo, Javier Bertucci a déclaré que l’une de ses priorités est de fournir du matériel et des équipements aux hôpitaux.

Il a ajouté qu’il souhaite renforcer les programmes sociaux crées pendant ces 19 dernières années et actuellement gérés par l’Etat grâce au Carnet de la Patrie.

Une autre de ses propositions, indiquée sur son site, consiste à « remettre en marche l’appareil de production » en éliminant le contrôle des changes et en demandant des crédits multilatéraux.

Luis Alejandro Ratti

Le candidat indépendant soutient que l’un de ses principaux objectifs est de renforcer la transformation des Pouvoirs Publics, ce qui implique de convoquer une nouvelle Assemblée Nationale Constituante.

Il considère comme très importante la méritocratie et de remettre le pouvoir sur cette base, ainsi que la participation des patrons au Gouvernement comme ministres ou comme conseillers. 

Concernant l’économie, il est contre la dollarisation mais en faveur de la suppression du contrôle des changes. Il propose de rétablir les relations diplomatiques avec les Etats-Unis malgré le blocus économique et les menaces de ce pays contre le Venezuela.

En ce qui concerne l’éducation, il propose de restructurer le plan d’études à ses différents niveaux et le retour au curriculum académique. Il envisage aussi de changer le nom de l’Université Bolivarienne du Venezuela et d’ouvrir la voie à plus de carrières techniques.

Reinaldo Quijada

Le candidat d’Unité Patriotique Populaire 89 (UPP89) a expliqué lors d’une interview accordée à une chaîne locale que son programme de gouvernement est centré sur « la reconstruction de la politique, des institutions et de l’économie » du Venezuela.

Quijada assure défendre la « dimension éthique de la politique » et la nécessité de « décentraliser le pouvoir de l’État. »

Il compte refinancer la dette publique et démanteler graduellement le contrôle des changes pour encourager les investissements étrangers dans le pays. Un autre point important est la reconstruction de l’appareil de production et de la production de pétrole.

Quijada est un ingénieur électronicien qui a soutenu Hugo Chávez dès 1992 mais après sa mort, a pris ses distances avec le chavisme et s’est opposé à l’actuel Gouvernement. Par exemple, il a condamné l’Assemblée Nationale Constituante élue par plus de 8 000 000 de Vénézuéliens.

Dans une interview accordée à une chaîne locale, il a manifesté son intention d’abroger la Loi sur les Prix Justes, une loi approuvée en 2013 pour protéger les revenus des citoyens en fixant un taux maximum de bénéfice sur les biens et les services.

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/04/25/estas-son-las-propuestas-de-los-candidatos-presidenciales-de-venezuela/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2018/04/venezuela-les-propositions-des-candidats-aux-elections.html

Maurice Lemoine, journaliste et globe-trotter: «Je suis en colère contre ma profession»

 

C’est l’histoire d’un aventurier devenu journaliste. Pas Joseph Kessel, mais presque. Maurice Lemoine, figure bien connue des spécialistes de l’Amérique latine, était de passage à Paris entre deux escapades à Caracas et Bogota. Nous avons donc pris rendez-vous.

«On me prend parfois pour un gauchiste.» Difficile de contredire cette réputation en France lorsque l’on a défendu les FARC et que l’on défend maintenant le pouvoir au Venezuela. Souvent caricaturé comme un suppôt de Chavez en France, Maurice Lemoine a pourtant accepté de se confier à Sputnik. Rendez-vous chez lui, dans le quartier de la Goutte d’Or, quartier historique du XVIIIe arrondissement de Paris, entre les salons de coiffure afro et les cafés Internet crasseux. Une fois arrivé, il fait part de ses réserves quant à ce portrait, pas très motivé à l’idée de ce papier, opposé, dit-il à la starification des journalistes. L’entretien commence malgré tout, après avoir été rassuré sur mes intentions, ne prétendant à aucune visée voyeuriste façon «Ambition intime».

Pourquoi ce portrait? Parce que le personnage détonne dans le milieu journalistique français, présenté, à tort ou à raison, comme moutonnier, cancanier, casanier et endogame. Non, Maurice Lemoine ne sort pas d’une école de journalisme, lui qui conseille aux jeunes pousses du métier d’engranger de l’expérience, les petits boulots, de découvrir la vie en somme, avant de devenir journaliste. Le personnage dérange aussi sur son aire de prédilection: l’Amérique latine. D’abord la Colombie et les FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia), sur lesquelles il tient un discours nuancé puis surtout sur le Venezuela, Hugo Chavez et Nicolas Maduro, où il se situe radicalement à contre-courant du discours ambiant.

Comment catégoriser Maurice Lemoine? Son pied-à-terre aide à le cerner, un intérieur exotique, très coloré, entre les souvenirs de voyage d’un véritable globe-trotter (non à la manière d’un homo festivus) et une bibliothèque remplie de littérature révolutionnaire. Lui-même ne se dit même plus journaliste, mais témoin. Il a pourtant commencé au Monde Diplomatique en 1983 en couvrant d’abord les conflits en Amérique centrale, puis la Colombie et désormais le Venezuela.

Sa jeunesse et sa période pré-Amérique latine peuvent être ainsi décrites comme… mouvementées. Le média Le Grand Soir publiait d’ailleurs en 2013 une recension d’un de ses ouvrages, doté d’une biographie bien originale, qui cite tous les petits boulots de Lemoine: «typographe, démarcheur d’assurances au porte-à-porte, distributeur de prospectus, vendeur de (très peu de) machines à écrire, représentant de commerce (particulièrement non doué), homme de ménage dans un Prisunic (technicien de surface, selon l’actuelle dénomination), employé de bureau, veilleur de nuit dans un Club Méditerranée, chauffeur de camion, opérateur-pupitreur, ingénieur commercial, homme de piste à l’aéroport d’Orly, etc. Il a également vécu un an et demi en brousse, au Gabon, comme « Volontaire du progrès » (ce qui lui a laissé entrevoir l’existence de la Françafrique) et un an dans un kibboutz».

Sans aucun doute, Lemoine est de gauche, mais n’est pas un gauchiste. Admettant un penchant plutôt réac à ses débuts, choisissant les paras pour son service militaire, il découvre le socialisme dans les kibboutzim israéliens. Lui, le journaliste ayant vécu tout jeune dans un taudis francilien avec sa mère seule, confie se sentir de plus en plus en phase avec la lutte contre la pauvreté extrême et les inégalités après la période néo-libérale début années 80 jusqu’à la fin des années 90, en Amérique du Sud.
Petit clin d’œil à ses années «para», il s’y retrouve au contact des révolutionnaires sandinistes, les guérillas marxistes des FARC ainsi que le colonel Chavez au Venezuela… Plutôt paradoxal pour un homme de gauche. Cette voix dissonante dans le paysage médiatique s’entend parfois sur Sputnik où il nous a accordé plusieurs interviews, mais aussi dans Le Média et évidemment au Monde Diplomatique, où il est resté une trentaine d’années, après avoir été son rédacteur en chef. Ses sympathies politiques trahies? On trouve sur sa cheminée, une bouteille de vin rouge à l’étiquette «la France Insoumise».

Il l’explique d’ailleurs, c’est parce que Jean-Luc Mélenchon a affiché son soutien à Chavez puis à Nicolas Maduro et a plaidé dans son programme présidentiel de 2017 pour l’intégration de la France dans l’Alliance bolivarienne, que le traitement médiatique sur le Venezuela est si étrange et si politiquement orienté. Selon Maurice Lemoine, si le candidat de la France Insoumise avait soutenu un chef d’État africain, ce dirigeant africain aurait subi un traitement médiatique similaire.

«Je suis en colère contre ma profession». Pour lui, les journalistes français qui se rendent au Venezuela ne font pas leur boulot ou qu’en partie, en ne parlant qu’à l’opposition. Il dénonce ainsi une forme d’entre-soi, où les journalistes embourgeoisés français vont à la rencontre de leurs semblables vénézuéliens, les couches aisées de la population. Refusant néanmoins la posture du donneur de leçons, Lemoine parle sans cesse du devoir pour le journaliste de contextualiser l’information, de chercher à comprendre les mœurs, l’histoire et la culture locales. Et ce dernier de citer les brutalités et les meurtres dans chaque camp.

Plus grave, ces mêmes journalistes sont régulièrement confrontés à des pressions de la part de leurs rédactions parisiennes, sans doute pas encore prêtes à nuancer le discours selon lequel le Venezuela deviendrait une dictature sanglante. Dans les années 80, Maurice Lemoine révèle avoir subi cette forme de censure, lorsqu’une grande maison d’édition avait annulé une commande d’un ouvrage écrit sur les guérilleros sandinistes, sous le prétexte qu’il donnait trop la parole aux rebelles.

Il cite en modèle un autre journaliste, Roméo Langlois, de France 24, qui couvrait le conflit en Colombie et qui s’était fait kidnapper en 2012 par les FARC. Otage durant un mois, il est libéré et publie sur le sujet un reportage nuancé qui lui vaut le Prix Albert Londres, mais également des accusations de syndrome de Stockholm et des pressions des autorités colombiennes. Le visage marqué et buriné par l’aventure, Lemoine admet que les FARC ont commis des crimes et ont violé le droit humanitaire international. Il réfute pourtant le terme de narcoguérilla souvent utilisé pour les discréditer, affirmant seulement qu’ils ont profité du trafic de cocaïne comme tout le monde. Très loin du marxisme-léninisme des origines, la transformation des FARC en un parti politique pourrait les amener au pouvoir à long terme, selon lui.

Pour la gauche française depuis Jospin, entendre par là le courant social-démocrate, il s’agit de punir Chavez pour son anti-impérialisme et son refus du néo-libéralisme. Même auprès de ses amis idéologiques habituellement moins contempteurs du Venezuela, Maurice Lemoine admet que ses positions sur le Venezuela sont compliquées à assumer et qu’il doit sans cesse se justifier. Pour lui, il s’agit d’une lutte de classes, entre les deux catégories sociales au sein même du Venezuela, les bourgeois qui sont acquis à l’opposition de droite et d’extrême droite et les plus pauvres, ceux qui ont surtout bénéficié des réformes de Chavez et qui maintiennent leur confiance en Maduro.

Hugo Chavez? «Un homme politique hors du commun»; «il y en a un par siècle». On le sent habité par l’ancien leader populiste qu’il a rencontré à plusieurs reprises. N’avait-il pas une fibre gaulliste? Tout à fait, répond-il, par son côté grand homme, militaire, et son charisme, Hugo Chavez peut être comparé à Charles de Gaulle, à qui on ajouterait une dose de Front populaire. Il rappelle les acquis sociaux considérables durant sa présidence, le pays passant de 60 à 20% de pauvres. Seulement voilà, la révolution bolivarienne a perdu son grand homme et la crise économique, sociale et politique perdure.

Alors que les prix du pétrole sont remontés et qu’une économie dépendante des hydrocarbures telle que la Russie ait affiché une croissance de 1,5% en 2017, pourquoi le Venezuela, économie subventionnée par la manne pétrolière, subit-il toujours la crise? Question centrale pour Maurice Lemoine et qui détermine les soubresauts vécus à Caracas. Il existe «une agression réelle contre le Venezuela qui est multiforme», déstabilisé à l’intérieur par son opposition antidémocratique et à l’extérieur par les États-Unis. Et il ajoute que les graves pénuries que l’on relate dans les médias sont organisées et préméditées: «les réseaux de distribution sont sabotés avec pour objectif de provoquer une révolte sociale».

Dans cette «guerre psychologique», les États-Unis de Donald Trump peuvent-ils intervenir pour destituer Maduro? Trop compliqué, selon Maurice Lemoine, car cela réunirait la population vénézuélienne et avec elle, l’opinion latino-américaine derrière le successeur de Chavez. Pourtant l’option des couloirs humanitaires entre la Colombie et le Venezuela est régulièrement mise en avant. C’est pourquoi «il faut défendre le Venezuela contre l’agression impérialiste».

Plus de temps à perdre, l’ancien journaliste a son cours de Karaté dans le centre de Paris. Une heure d’entretien d’une rare qualité dont le meilleur est à retrouver dans la vidéo en tête d’article.

Source : https://fr.sputniknews.com/france/201804181036010422-maurice-lemoine-journaliste/

Emmanuel Todd : « Il ne s’est rien passé en Syrie ; l’Occident est perdu »


Je suis un peu rassuré parce qu’il ne s’est rien passé. Quand on suivait la presse anglo-américaine, ce que je fais tous les matins, on était dans une séquence anti-russe. En fait ce qui montait depuis les affaires d’Angleterre, ce qui montait dans le discours, c’était une sorte de montée en puissance d’une sorte de russophobie absolument mystérieuse et qui mériterait analyse. Et les derniers développements diplomatiques, c’était les Américains et Trump faisant des tweets menaçant d’une frappe massive, etc. Et les Russes disant : eh bien écoutez, si c’est ça, nous allons utiliser notre défense anti-aérienne et ce système qui fait peur à tout le monde, le système S400 qui est paraît-il le meilleur système de défense sol-air du monde.

Et là, on avait simplement la possibilité d’une guerre majeure et d’une sorte de showdown, c’est-à-dire la révélation de la fin d’une partie de poker, puisqu’en fait on ne sait pas ce dont les Russes sont capables. Les S400 sont peut-être capables de détruire en l’air tout ce qui vole et ça aurait été en dix minutes la fin de l’imperium américain. Ou ça aurait été l’échec du S400 et c’était de nouveau les États-Unis déchaînés.

Or là, on a tiré des pétards, on a négocié avec les Russes. Il y avait une dynamique anti-russe qui montait et puis finalement, les Américains, les Britanniques et les Français ont tapé là où les Russes les autorisaient. Donc on est revenu dans le rien. Au stade actuel de l’information, je suis plutôt rassuré.

La Russie est une puissance d’équilibre face aux États-Unis sur le plan militaire

Je parle d’un point de vue a priori très favorable au monde anglo-américain. Je suis français, mais comme la France est prisonnière d’un euro qu’elle ne contrôle pas et que son action ne compte plus beaucoup, ça n’a pas tellement d’importance. Alors, ce qui me préoccupe actuellement, quand on lit la presse occidentale, pour moi, c’est que c’est une presse folle. C’est-à-dire que la vision du monde dans laquelle on entretient les citoyens du monde occidental, la vision d’une Russie hyper-puissante, menaçante, tentaculaire, totalitaire, etc., est en fait une vision hallucinatoire.

La Russie a un régime que j’appelle démocratie autoritaire. Poutine est élu. Il y a un certain type de contrôle des organes de presse, mais les Russes sont informés. Tout le monde est d’accord sur le fait que les Russes sont favorables à la politique de Poutine. La Russie est un pays qui doit avoir un peu plus de 140 millions d’habitants, c’est-à-dire dix fois moins que le monde dit occidental. C’est un pays qui vient de retrouver un certain type de stabilité et de sécurité sociale. Le taux de suicide s’y effondre. Le taux d’homicide s’y effondre. Un certain type de confiance sociale vient d’être rétablie en Russie. La vraie raison de la popularité de Poutine, c’est simplement qu’après la crise de sortie du communisme, les Russes se sentent mieux. Ils ont un avenir. La fécondité est un peu remontée, quoiqu’elle rebaisse un petit peu. Et, ça c’est vrai, ce pays est revenu à parité sur le plan des technologies militaires. Il ne fait aucun doute qu’ils ont fait une remontée technologique. Et de fait, la Russie se trouve être la seule force au monde qui puisse faire face, être une puissance d’équilibre face aux États-Unis sur le plan militaire.

Si on pense en terme d’équilibre des pouvoirs, si on respecte la Constitution américaine, on doit se dire que c’est mieux, quand même ! Parce que l’idée qu’un seul pays au monde serait capable de faire ce qu’il veut n’est pas un bon concept du point de vue libéral. Même si on n’aime pas la Russie, l’existence d’un pôle de stabilité qui n’a pas de vrai capacité d’expansion – c’est trop petit en terme de population – on devrait prendre ça pour une bonne nouvelle.

Et là [en Occident, ndlr], la Russie, pas seulement Poutine, est un monstre, situé en plus par rapport à des critères anthropologiques et familiaux qui ne doivent rien avoir à faire avec la géopolitique, comme le statut des homosexuels ou quelque chose comme ça. Il y a une vision extrêmement négative de la Russie. Toutes les interventions russes, tout ce que disent les Russes est considéré comme la parole de Satan, du mensonge, etc.

La fébrilité absolument incroyable des grandes démocraties occidentales

Et puis nous, on fait comme si on était normaux. Mais la vérité, c’est que le monde le plus occidental, les trois démocraties occidentales originelles – la France, l’Angleterre et les États-Unis, c’est-à-dire les nations qui ont construit la démocratie – peuvent être considérées comme dans un état de fébrilité absolument incroyable. C’est un monde en crise. […] La vérité, c’est que dans ces trois démocraties, on est dans une situation d’instabilité et de schizophrénie.

[…] Je lis les textes de Poutine, ou de Lavrov1, ou qu’il s’agisse des contacts que j’ai pu avoir encore récemment à l’ambassade de Russie, le niveau intellectuel des diplomates russes et des dirigeants russes est très supérieur à celui des Occidentaux. Vous ne pouvez pas comprendre la situation si vous ne voyez pas cette asymétrie. C’est-à-dire, une interview de Lavrov ou une discussion avec Orlov, ambassadeur russe à Paris, c’est des gens qui sont très supérieurs aux gens du quai d’Orsay. Ils ont une vision de l’histoire, une vision du monde, une vision de la Russie, une vision de l’équilibre des puissances, une vision du contrôle de soi, ce qu’ils appellent professionnalisme.

[…] Si vous arrêtez de lire Le Monde et de croire ce qu’il y a dedans, vous vous dîtes : ben écoutez, où est la rationalité, ou est l’intelligence, où est le contrôle de soi ? C’est ça qui est important.

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